Antoine Denize
  auteur du CD-Rom Machines à écrire
 
Itinéraire d'un concepteur multimédia
Réagir à ce texte
Le projet
Un aspect expérimental
La cuisine technique
La question du marché
Les difficultés liées aux questions de droits d'auteur
 Pourquoi Queneau et Perec se marient-ils si bien dans le multimédia ?
 D'autres projets dans le multimédia interactif
 Des CD-Rom remarquables
 Machines à écrire et les enfants

Sur la place Furstemberg, on trouve deux bancs où se délassent les clochards du quartier ainsi que l'atelier de Delacroix, et j'en ai fait pendant plusieurs années mon « casino des courants d'air » pour y jouer de l'accordéon et y monter un spectacle maritime (la seule occasion où l'on a pu voir la mer monter à Paris) avec mon amie Marie Nimier.
D'une certaine façon, c'est par l'accordéon que je suis venu au multimédia : je me suis mis à l'informatique au début des années 80 avec la musique et les outils de « M.A.O », musique assistée par ordinateur. C'est un ami à qui je donnais des cours d'accordéon qui m'a fait entrer, en 1992, à l'université de Villetaneuse (Paris-XIII) pour animer un module sur le son et l'informatique. On commençait juste à parler de multimédia à l'époque et on m'a demandé si je souhaitais m'occuper d'un pôle sur le sujet dans le cadre d'une formation. J'ai accepté et me suis retrouvé propulsé dans cet univers où tout était à découvrir. J'ai trouvé cela très excitant et j'ai enchaîné, depuis, les emplois de formateur dans de nombreuses formations spécialisées comme le Master des beaux-arts, ou le département hypermédia de l'université de Paris-VIII. Je dois dire que si me retrouver du côté de l'enseignant m'a fait un effet curieux au départ (j'ai quitté le lycée en terminale, à 17 ans…), j'ai pris goût à l'affaire et me suis senti très à mon aise dans ce rôle de « passeur de savoir ». J'ai rapidement associé l'enseignement des outils à des ateliers d'expérimentation et d'écriture interactive, et j'ai trouvé là une activité tout à fait complémentaire à mes recherches personnelles.

Le projet

Le travail sur Machines à écrire a véritablement commencé en 1995 et s'est poursuivi durant quatre ans et demi. J'ai réalisé environ les deux tiers du travail pendant les trois premières années, sans production, travaillant donc dans mon temps libre, un peu à la manière de ces passionnés qui construisent des tours Eiffel en allumettes. Puis, à partir de juillet 1998, date à laquelle la décision de l'éditeur a été prise, j'ai abandonné toute autre activité pour m'y consacrer exclusivement.
Au départ, mon projet était de faire une sorte d'exercice de style multimédia, avec la double intention d'expérimenter une écriture interactive et de mettre en scène un sujet familier bénéficiant des potentialités de ce nouveau support : la littérature combinatoire.
J'avais un livre de chevet qui m'est apparu comme une mine de contenus à exploiter : Petite fabrique de littérature (éditions Magnard), une sorte d'inventaire des littératures à contraintes, formidablement documenté. J'ai choisi quelques textes et je me suis lancé.
Le premier titre mis en scène, Un conte à votre façon de Raymond Queneau, a été montré en 1996 aux états généraux de l'écriture multimédia, puis a remporté un prix au Möbius France. Cela m'a encouragé à continuer et j'ai bâti ensuite l'architecture du projet : des mises en scène interactives personnelles de textes choisis accompagnées de notices contextuelles ; une « galaxie combinatoire », où l'on découvrira les procédés littéraires associés à des exemples et des espaces d'expérimentation ; et des biographies, elles-mêmes soumises à la contrainte combinatoire.
J'ai rencontré à cette période Serge Lafont, directeur éditorial chez Microfolies, qui a immédiatement été intéressé pour éditer le CD-Rom. Il m'a mis en contact avec Gallimard, qui s'est montré également intéressé, et le projet d'une coproduction est né à ce moment.
La suite n'a été que dates reportées, indécision, et je me suis donc décidé à poursuivre le projet seul et sans financement. Durant cette période, j'ai pu montrer les étapes de mon travail au cours de nombreuses manifestations et l'adhésion du public a été pour moi un moteur essentiel pour ne pas lâcher prise et persévérer. En 1998, Microfolies a disparu et c'est finalement Gallimard qui, trois ans plus tard, s'est décidé à éditer Machines à écrire.
À cette date, j'ai commencé à collaborer étroitement avec Bernard Magné, enseignant et spécialiste de Perec, rencontré quelque temps auparavant, qui a rédigé les notices des règles littéraires, les biographies de Perec et Queneau, la recherche savante sur les mécanismes et la genèse du texte de Perec 243 cartes postales en couleurs véritables, et dont j'ai adapté pour le CD quelques générateurs amusants comme le générateur d'injures.

Un aspect expérimental

On peut dire, d'une certaine manière, que travailler sans argent est un luxe ! Je veux dire par là qu'on peut aller jusqu'au bout d'un projet, d'une vision, sans subir de pression. On peut également expérimenter de nombreuses voies sans trop se soucier du temps qui passe, et c'est ce que j'ai fait.
Il faut se souvenir qu'en 1995 il n'y avait quasiment pas de CD-Rom, et que ceux que l'on trouvait étaient le plus souvent des transpositions de médias existants, livres ou bases de données. Les interfaces ressemblaient à des tableaux de bord d'avion et le texte défilait à l'infini dans des fenêtres à ascenseur…
Il y avait donc un terrain entièrement vierge à défricher et je trouvais cela très excitant. Ayant une bonne maîtrise des outils de développement multimédia, de la programmation au graphisme en passant par le son, j'ai pu travailler en autonomie et tester en temps réel les idées de mise en scène.

La cuisine technique

Je n'ai pas rencontré de difficulté particulière sur le plan technique, hormis peut-être en phase terminale sur le portage du Mac vers le PC, travail pour lequel je me suis fait assister.
J'ai commencé avec la version 3 de Director sur un Quadra 650 et j'ai fini avec la version 6.5 sur un PowerMac 7 600. Mon savoir-faire sur les outils a évolué en même temps que les machines. J'ai appris la programmation Lingo sur le tas, et petit à petit c'est devenu pour moi un vrai langage créatif, c'est là que réside le cœur de l'interactivité. Je crois qu'il est très difficile de concevoir un projet multimédia en ignorant tout de la programmation, au moins de ses potentialités. Il n'y a pas de technologie pointue dans ce CD. Tout est fait avec la palette de base des outils de développement multimédia : Director, Photoshop, SoundEdit, Word, Illustrator, Painter… J'ai un équipement très simple : un Mac, un scanner bas de gamme, un appareil photo, une imprimante et quelques périphériques de stockage.
Je travaille un peu à la manière d'un cuisinier qui a l'inspiration d'une recette nouvelle : je mélange des ingrédients, je goûte, je rectifie puis goûte à nouveau ; quelquefois je jette toute la marmite… Travaillant seul, je ne passe pas par les phases habituelles de création, cahier des charges, scénario écrit, discussion ; je suis dans l'immédiateté, même si je mijote beaucoup mentalement avant de mettre la main à la pâte, exploitant les temps morts comme les voyages en train ou les déplacements d'une manière générale.

La question du marché

À aucun moment je n'ai inscrit mon travail dans une logique de marché. J'ai refusé d'emblée le questionnement sur la cible, les tranches d'âge et tous les critères habituels des spécialistes de marketing. Mon désir premier était de fonctionner de manière intuitive et de transmettre du plaisir, mon plaisir à lire et manipuler cette littérature et à la mettre en scène. Cela a contribué évidemment à l'hésitation de l'éditeur à s'engager dans ce projet.
De plus, la typologie du CD-Rom ne correspond pas au classement habituel : Machines à écrire n'est pas en effet une encyclopédie, ni un jeu, ni un ludoculturel. Alors, qu'est-ce que c'est ? Où le ranger dans les bacs des magasins ?
Je crois que, jusqu'à la fin, l'éditeur a cru que le public potentiel serait une " niche " élitiste, rendant la rentabilité du titre aléatoire. Il s'avère que, depuis la sortie du CD, ces craintes ne sont pas confirmées, que les ventes sont beaucoup plus importantes que prévu et que les acheteurs sont d'origines très diverses. Cela m'encourage à penser qu'il existe un marché pour des CD non standards qui, s'il ne rivalise pas avec celui du jeu, reste néanmoins suffisant pour créer une ligne éditoriale originale. Le problème consiste à convaincre les éditeurs qui, en France en tout cas, restent bien frileux en la matière.

Les difficultés liées aux questions de droits d'auteur

Le problème des droits sur les textes choisis a souvent ressemblé à un casse-tête chinois ! Je ne savais évidemment pas où je mettais les pieds en commençant ce projet, et heureusement pour moi, car je l'aurais immédiatement abandonné si j'avais soupçonné l'ampleur des difficultés. En dehors de Queneau, qui était chez Gallimard, il fallait régler le problème de Perec, au Seuil, et d'une trentaine d'auteurs chez des éditeurs divers, sans oublier les cartes postales dont est issu mon générateur d'image…
Pour Perec, comme rien ne semblait se passer du côté des éditeurs, j'ai pris rendez-vous par l'intermédiaire de Bernard Magné avec l'ayant droit, Ella Bienenfield, une vieille dame charmante qui n'avait jamais vu un CD-Rom de sa vie. Je me suis donc déplacé chez elle avec ordinateur et écran et lui ai montré l'adaptation que j'avais terminé des Cent mille milliards de poèmes de Queneau, avant de lui raconter le scénario que j'avais imaginé pour le texte de Perec. Elle a semblé convaincue et m'a rappelé le lendemain matin pour me dire qu'elle avait donné son accord à son éditeur.
Je souhaitais intégrer un texte d'Italo Calvino, Le Château des destins croisés, mais je me suis heurté à un non définitif de l'agent de ses ayants droit.
Une anecdote amusante est le refus de l'auteur d'un centon, figure littéraire dont le principe même est qu'elle est composée de citations d'œuvres préexistantes… Pour les cartes postales, la difficulté reposait sur le fait que je découpais les images, portant donc ainsi « atteinte à l'intégrité de l'œuvre originale ». J'avais commencé à travailler avec ma collection personnelle, et il était impossible de demander l'autorisation de chacun des éditeurs et auteurs de centaines de cartes diverses. Il a donc fallu conclure un accord avec un éditeur unique et se débrouiller avec son fonds d'archives. Comme il ne faisait pas de cartes étrangères, j'ai dû m'amuser à imaginer des paysages exotiques à partir d'images françaises.

Pourquoi Queneau et Perec se marient-ils si bien dans le multimédia ?

En 1961, Raymond Queneau a fondé l'OuLiPo, ce qui signifie Ouvroir de Littérature Potentielle. C'était une sorte d'association dont les membres imaginaient des systèmes de contraintes pour créer de nouvelles formes d'écriture. Certains textes issus de ces travaux, comme les Cent mille milliards de poèmes ou Le Conte à votre façon se trouvent limités par le support papier. Même si Queneau a inventé ce magnifique livre à lamelles permettant une lecture combinatoire de ses dix sonnets, il est clair que l'ordinateur s'inscrit presque naturellement au service de ce type de textes, offrant à l'utilisateur un outil d'expérimentation illimité. Queneau, dans une interview de 1962, appelait de ses vœux les machines. « Puisque les machines existent, autant s'en servir » disait-il. Il n'imaginait sûrement pas le multimédia tel qu'on le pratique aujourd'hui, mais sans doute aurait-il adopté ces nouveaux outils… Son Conte à votre façon s'inscrit déjà dans une écriture interactive non linéaire, et il avait inventé un procédé de roman intersectif, consistant à écrire un texte à partir du lexique commun à deux autres ouvrages…
Si Perec n'a pas produit beaucoup de textes « manipulables », toute son œuvre est construite autour de règles que le multimédia permet de mettre à jour. Dans ses 243 cartes postales, c'est une machine infernale combinatoire qui se révèle au décryptage de ses manuscrits.

D'autres projets dans le multimédia interactif

La littérature combinatoire m'a un peu poursuivi, puisque la Cité des Sciences et de l'Industrie m'a demandé de concevoir et de réaliser une borne interactive autour du même sujet pour une exposition, appelée « Désir d'apprendre », qui vient d'ouvrir ses portes pour un an à la Villette. L'utilisateur est invité ici à fabriquer un petit générateur de comptines : il crée, dans cette petite fabrique, ses propres comptines à partir d'un lexique dont il choisira les éléments, en privilégiant selon son humeur les rimes, le genre, les sonorités ou le rythme. Une écoute immédiate du résultat lui permet d'évaluer la réussite de sa composition, et un générateur aléatoire vient créer un peu de surprise dans son petit univers.
Parallèlement, j'ai travaillé depuis un an sur un projet complètement différent : la création d'un CD-Rom avec des matériaux issus d'ateliers de pratique artistique réalisés avec des enfants de Champagne-Ardenne. Avec un ami graphiste, nous avons proposé à cent soixante-dix élèves de trois lieux une collecte d'éléments, personnages vivants et objets proches de leur univers, afin de constituer une collection de micromusées personnels.
À partir de ces « pré-textes », les enfants ont photographié, raconté, enregistré, dessiné, autour de la rencontre avec des artistes invités, puis, avec l'ordinateur, tous ces matériaux ont été transformés, et nous avons partagé ensemble le plaisir de la recherche des combinaisons possibles du texte et des formes, des associations d'images et de leurs résonances, des mises en animation.
Le résultat de ce travail a tout d'abord été présenté sous la forme d'une borne, puis nous avons eu envie d'imaginer une suite. Un projet éditorial est né. Le CD-Rom est un média particulièrement bien adapté pour remplir une fonction de mémoire, et garder la trace de l'expérience vécue. En tenant compte du projet dans son ensemble et dans sa spécificité, il peut aussi devenir un élément autonome, œuvre d'auteur consultable sans connaissance préalable de l'histoire qui lui est rattachée. Toute mon énergie est donc en ce moment engagée dans ce challenge : à l'heure où le multimédia, pourtant tout neuf, se standardise déjà dans des formats reproductibles, il semble intéressant d'initier un projet de CD-Rom ne reposant pas sur la transmission d'un savoir, mais sur la recherche de résonances intimes, à travers les traces de l'identité d'un lieu et du lien que ses habitants entretiennent avec lui, de s'approprier ces histoires et d'en proposer des variations par des parcours imaginaires, en sons, en textes et en images.

Des CD-Rom remarquables

C'est vrai qu'on ne voit pas forcément l'intérêt de porter un livre sur un support multimédia, à part, bien sûr, pour l'associer à des outils de recherches et d'analyse, mais c'est là un usage spécifique. Il y a cependant un enjeu intéressant à expérimenter des modes de narration non linéaires, et dans ce domaine presque tout reste à faire. J'ai un peu mijoté la question, notamment sur les notions de variations de point de vue, sur l'utilisation du temps, qui est un facteur difficile à manier avec l'interactivité, et je pense faire une tentative dans cette direction un de ces jours…
On peut citer également le travail d'adaptation de Jean-Louis Boissier sur Rousseau comme une mise en scène multimédia très réussie.
Il y a un CD-Rom qui m'a marqué et qui reste aujourd'hui tout à fait novateur malgré son grand âge (1993) : Doors of perception. Il s'agit des actes d'un colloque qui s'est tenu à Amsterdam sur les nouvelles technologies, et qui réunissait des chercheurs, graphistes, musiciens, professeurs et autres créateurs. A priori, un sujet austère et ingrat. Les auteurs, une équipe réunie sous le nom de Médiamatic, ont pourtant réussi à rendre captivante la consultation des débats et des informations sur les intervenants en utilisant les potentialités du support avec beaucoup de malice et d'inventivité. L'utilisateur peut, par exemple, donner son point de vue sur les idées émises par tel ou tel, et voir la machine aller chercher, dans la base de donnée des intervenants, celui qui pourra le mieux se substituer à lui pour alimenter le point de vue de l'orateur, ou bien pour lui apporter des arguments contraires. Voilà une manière d'impliquer plus directement le « spectacteur » dans sa consultation. Il y a également dans ce travail une utilisation très fine du son, une exploitation du hors-champ de l'écran, une cohérence graphique et des compositions d'écran au service du contenu tout à fait convaincantes.
Il me vient à l'esprit un autre CD-Rom, plus classique, La fondation Maeght où la navigation propose une multitude d'accès aux œuvres de ce musée, sans tomber dans la lourdeur des « super-navigateurs » et autres pupitres de maître du monde. On y trouve, par exemple, une visite en caméra subjective où l'on pourra à tout moment « décrocher » pour aller voir « de plus près » la sculpture ou la peinture croisée sur son chemin. Les documents contextuels sont choisis de manière ouvertement subjective, sans jouer la carte de l'exhaustivité, et la transposition de l'ambiance du lieu dans l'écran et la navigation fonctionne à mon avis très bien.
Plus récemment, j'ai aimé le boulot de trois auteurs, 18 heures 39, qui exploite à fond et de manière systématique tous les moyens d'exploration d'une photographie, en quête d'informations sur la scène et les personnages, qu'on ne trouvera d'ailleurs jamais… Il s'agit d'une sorte d'interactivité archéologique où l'on creuse, fouille, dissèque l'image dans une ambiance de laboratoire médico-légal.

Machines à écrire et les enfants

Je n'ai jamais résonné en termes de cible, mais je crois qu'il y a dans mon travail des modules qui conviendront à des enfants, pas trop petits quand même, Un conte à votre façon par exemple, où l'utilisateur se retrouve dans la peau d'un écolier qui rêvasse au fond de la classe, et d'autres qui amuseront plutôt les grands, comme le générateur de discours universel…

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