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Françoise
Ferry,
Chargée
de mission de l'inspection générale
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« L'accès autonome des élèves à l'information
est-il la chronique d'une mort annoncée de l'École ? » |
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Voici
une vérité scolaire largement répandue : la meilleure des pédagogies
est une pédagogie active, celle qui fait des élèves des « apprenants »,
celle dont les méthodes de travail favorisent la recherche,
fût-ce par le tâtonnement, s'approfondissent par le travail
collectif, se finalisent par la production et la communication.
La réalité est cependant tout autre. Malgré les intentions affichées
des politiques éducatives, des enseignants et de leurs formateurs,
il semble que les contraintes institutionnelles, d'horaires,
d'organisation générale de la scolarité, soient opposées à cette
logique d'auto-apprentissage de l'élève « acteur ».
S'agit-il d'une pure difficulté méthodologique - il serait finalement
plus aisé de transmettre que d'apprendre à trouver -, ou bien
s'agit-il d'une véritable contradiction entre le vœu d'individualisation
des parcours et l'idéal d'une connaissance égalitaire, républicaine,
universelle et donc commune ?
Il est vrai qu'à ses origines l'École a cru bien faire, en constituant,
contre les dogmatismes religieux et l'obscurantisme des familles,
une mémoire et une culture collectives, célébrées dans les formes
napoléoniennes de l'excellence puis dans le patriotisme républicain.
Elle reste aujourd'hui obnubilée par cette mission, fondamentale
et fondatrice, de se constituer en référent univoque grâce auquel
les citoyens vont se libérer des croyances vaines et communier
dans une société unie par les mêmes savoirs. Tous les moyens
sont bons pour prodiguer de la « consolidation »,
de la « remise à niveau », du « soutien »,
de l'« aide », tous les soins sont mis
à distinguer le bon grain de l'ivraie, à coup de programmes,
d'instructions, de documents d'accompagnement, de manuels, de
fiches pédagogiques. Que d'énergie employée à composer des seuls
« grands écrivains » un panthéon de la
littérature nationale, tandis qu'était largement découragée
la tentation de fréquenter des « auteurs mineurs »,
de second rayon. Mais à exercer ainsi son discernement sélectif
du bon et du vrai, et pour leur bien, auprès des élèves aussi
bien d'ailleurs que des maîtres, l'École a pris à son tour le
risque de devenir pensée unique, moule, méthode anti-critique,
fabrique de conformisme.
L'éducation du comportement, elle aussi, a largement été éludée,
dans la mesure où, plus encore que pour les activités cognitives,
celui-ci caractérise la singularité de chaque individu, donc
constitue une porte ouverte à la rupture du contrat de culture
commune. Cette éducation a été abandonnée à toutes sortes de
mouvements gravitant autour de l'École, les cercles laïques,
les patronages, les associations sportives et culturelles, chargés
de développer les capacités d'initiative, de débrouillardise,
de maîtrise de soi, de leadership… Avec le déclin de ces structures
tombent régulièrement dans l'escarcelle de l'École mille et
une nouvelles prescriptions tout aussi antithétiques de sa tradition
idéologique, et auxquelles elle a le plus grand mal à faire
face, en dépit des accents de « priorité »
qu'elle leur donne : prévention des toxicomanies, de l'alcoolisme,
des maladies sexuelles, lutte contre la violence, exercice de
la citoyenneté, actions pour l'environnement, solidarité avec
les pays en voie de développement, ateliers littéraires, artistiques…
Malheureusement, tous ces domaines font l'objet de fortes attentes
sociales, et la maladresse de l'École à y répondre impatiente
les familles et déçoit les jeunes. On n'imagine guère que l'École
doive organiser autant de disciplines d'apprentissage qu'il
existe de champs de compétences à acquérir. Sans doute, c'est
en étant « autrement l'École » qu'elle
pourra conjoindre son ambition rationaliste et toutes ces vertus
sociales.
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Les
NTICE, tournant des certitudes
L'expansion
des NTICE(1)
est l'occasion pour l'École de sortir de ses certitudes anciennes
et de s'ouvrir à une mutation dans le partage des savoirs.
Les questions des élèves, leurs réponses aberrantes ou leur
silence pour toute réponse, leur ignorance, sont souvent considérés
comme des perturbations au bon exercice du magistère. Ils
produisent, chez les meilleurs des maîtres, inquiétude, découragement,
mise en question, perte du fil de leur discours, parfois même
sentiment de harcèlement. Cercle vicieux : ils s'indignent
: « je l'ai pourtant dit la dernière fois… tu n'as
pas écouté ?… mais non, qui a la bonne réponse ? »
et produisent l'inévitable inhibition de la prise de parole
tant recommandée aux élèves ! Ce pouvoir tout-puissant de
prescription et de validation devait garantir l'universel
à la portée de tous, mais il engendre aujourd'hui l'infertilité
de l'uniformisation. A-t-on d'ailleurs vraiment le choix de
la méthode lorsque vingt à trente logiques d'apprentissage
vous écoutent ?
L'ordinateur fait bien son méchant, mais on sait que c'est
pure forme, ou plutôt pure procédure. D'ailleurs, il explique
pourquoi on s'est trompé, il donne une nouvelle chance, un
nouveau choix, il ouvre grand ses trésors, valide, renvoie,
revient en arrière, exerce, accepte les détours, rappelle
où on en est, ce qu'on a déjà fait, satisfait les curiosités
adventices. Mais à ce nouveau pouvoir d'interroger - et pas
seulement d'être interrogé - Internet a ajouté un pouvoir
bien plus puissant que celui de la consultation ou de « l'assistance »,
le pouvoir d'intervenir dans la conversation, d'apporter sa
contribution à l'échafaudage des savoirs et à l'organisation
sociale qui les promeut (enjeu des « intranets »).
De quoi faire s'évanouir l'École, qui depuis si longtemps
nous a enseigné que « ce n'est pas celui qui dit
qui y est ». L'électricité, la télévision élargissaient
le champ de vision et d'écoute, mais la consultation et la
confection de sites, les forums, les messages électroniques
font passer d'une École distributive des savoirs à une École
productive de l'élaboration d'une sensibilité, d'une culture,
d'une connaissance, d'une reconnaissance. L'élève est invité
à dénouer le fil de ses interrogations, à ramasser son opinion,
tester le pouvoir de ses validations, animer, saisir la règle
du jeu et participer à la règle du jeu.
Les « TPE » traduisent bien cette nouvelle
ambition de l'École. « Travaux personnels encadrés »
de recherche, d'investigation, de production et de communication,
s'appuyant sur l'usage de techniques bureautiques et de ressources
documentaires, imprimées, hors ligne et en ligne, ils ne sont
pas une technique de remédiation des écarts par rapport aux
performances attendues, ils ne sont pas une activité périscolaire
facultative et égayante, ils ne sont pas réservés aux plus
doués ou aux moins doués. Ils sont intégrés à la scolarité
des élèves, dans le service des enseignants, ils participent
à l'acquisition des compétences, entrent dans la certification
du cursus des apprentissages. Il reste à se demander si l'École
est tout à fait prête à ce revirement de culture. Apparemment
pas encore : les matériels manquent, les ressources documentaires
sont mal connues, leurs techniques d'accès non maîtrisées,
les lieux d'accueil en petits groupes font problème, la gestion
du flux des élèves est un casse-tête, les connexions Internet
sont une denrée rare, et plus propices aux questions qu'aux
réponses, la professionnalisation des enseignants accuse un
décalage…
Ces écarts sont tous réels, mais leur réduction doit être
considérée comme un objectif, non comme le préalable d'un
mouvement pédagogique. La mise en œuvre des TPE ne manquera
pas de faire surgir et identifier les conditions nécessaires
à une mise en œuvre pérenne et fondatrice de ces nouvelles
pratiques. Loin de se réjouir qu'après tout il ne s'agisse
que de deux heures par semaine et que le mal ne soit pas bien
grand si les TPE échouaient, mieux vaudrait regarder comme
un instinct de survie de l'École son heureuse tentative de
laisser aux élèves la possibilité d'exprimer leurs divers
intérêts, leurs diverses formes d'intelligence, de vérifier
le sens d'une information reçue et d'une information produite,
bref d'accepter résolument, comme le dit le philosophe Gadamer,
que « comprendre signifie toujours comprendre autrement ».
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Rôle
d'un réseau documentaire ?
Cette
problématique exige que soit redéfini le positionnement du réseau
documentaire de l'École. Somme toute, la profusion des outils
de communication inaugure un accès irrémédiablement direct des
élèves aux mêmes sources de connaissances que leurs maîtres,
ce qui - apparemment du moins - relativise le rôle de « médiateurs »
(ex-clercs !) que ceux-ci étaient et renforce l'importance des
médias - supports, procédures et contenus - mis à la disposition
des élèves.
Quoi de plus porteur pour le CNDP et l'ensemble de son réseau,
à condition que soit bien perçu l'enjeu et bien rodée la stratégie
d'intervention ? En effet, si l'École cautionne une relation
plus directe des élèves à l'information, à l'action de communiquer,
aux documents, à la variété de leurs sources et de leur crédibilité,
à la mondialisation des échanges, elle ne saurait, sans dommage
pour cette réorganisation de la culture scolaire, entretenir
une relation trop aléatoire avec son réseau professionnel de
documentation. A contrario et pour les mêmes motifs, ce réseau
ne peut éluder la question de ses objectifs et de ses marges
de manœuvre.
Trois scénarios ou modèles-types sont possibles. Dans le premier,
le réseau documentaire (on peut y inclure les CDI d'établissement)
est construit sur une démarche critique de l'académisme scolaire.
Le document est « une autre pédagogie »,
une fonction rebelle, qui demande du temps, de l'espace, de
la liberté et un minimum de confort. Moyennant une initiation
aux techniques documentaires, l'esprit de recherche trouve enfin
des débouchés, produit enfin les effets structurants de l'autoformation.
Au CDI, on n'est pas évalué, pas noté, pas inhibé, l'ambiance
est bonne, on vient quand on en a besoin. L'institution École
est toujours réputée un peu en arrière-garde, avec ses timides
recommandations d'user des ressources documentaires, et son
irréalisme à croire qu'on peut tout faire avec pas grand-chose,
en lieux, en matériels, en compétences d'accompagnement. De
gré ou de force, les professionnels de la documentation sont
ainsi tenus à l'écart et vivent à l'écart de la problématique
d'une pédagogie qui repenserait le rapport direct des élèves
à l'information, la communication et la documentation (ce qu'on
résume sous le vocable « documentation »).
On se contente de ce que l'activité documentaire soit un « plus »
pour une partie des élèves, une partie des enseignants. L'offre
est discrète, parfois État dans l'État, îlot, havre de paix,
et ne peut qu'être rapidement saturée, dans la mesure où elle
ne repose que sur les seules épaules des professionnels de la
documentation.
Dans le deuxième scénario, l'École traite le réseau documentaire
comme pur prestataire de services. Elle ignore la spécificité
d'impact des nouvelles technologies - particulièrement d'Internet
- qui donne à tout un chacun le pouvoir de dépasser les frontières
qu'elle a prescrites en matière de contenus, de méthodes, de
commerce des idées, de perception de leur autorité, et traite
de la ressource documentaire comme une preuve à l'appui, simple
étayage et illustration des vérités didactiques, dans une course
sans fin aux contenus corrects. Et pourtant le pouvoir technique
de naviguer de la causerie à la science, des données à leur
hiérarchisation, engage la mission d'une pédagogie critique
sans quoi les citoyens seraient désormais soumis à des opinions
et des décisions invisibles. Une École qui ne changerait pas
d'un iota sa conception des « savoirs minimum »
dans un univers de « données maximum »,
et chargerait son réseau documentaire d'étendre son corpus du
vrai, du beau et du bien scolaires, pratiquerait - sous prétexte
de freiner la balkanisation des apprentissages - un néo-académisme.
Dans un troisième scénario, le réseau documentaire participerait
à la professionnalisation des enseignants par une mise à disposition
actualisée tant d'informations institutionnelles que de sources
et de critères d'autorité extérieurs à ceux que produit l'École.
Virtuellement - car les évolutions de ce type ni ne se commandent
ni ne se produisent dans l'heure -, l'activation d'un levier
documentaire, dans le pilotage du système éducatif, dans l'organisation
des établissements et dans la relation pédagogique, introduirait
de la souplesse dans les référents scolaires. Certes, le travail
modeste d'un élève de quatrième en « parcours croisés »
ou d'un élève de première en TPE n'est pas l'équivalent des
théories newtoniennes, mais il symbolise le mouvement exogamique
dans lequel l'institution scolaire s'engage ainsi en comptant
les nouvelles richesses de la communication, de l'information
et de la documentation comme un vivier de ses propres références.
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La fin de la fonction patrimoniale
de l'École ?
En
tirant les lignes, on peut se demander si la centration sur
les besoins de l'élève et sur les exigences d'une culture de
l'information laisse quelque place que ce soit à l'éducation
aux principes intellectuels et moraux dont l'École était chargée.
Attend-on encore d'elle qu'elle soit un « creuset »
de la culture et des valeurs nationales, qu'elle produise une
valeur ajoutée à ce qui pourrait devenir un immense libre-service
de la connaissance dont les enseignants ne seraient qu'un chaînon,
opérateurs parmi d'autres chaînons que sont les outils, les
procédures, et la capacité propre des élèves ? Se récrier n'est
pas une réponse. On peut dire - provisoirement et sans masquer
la force de la question - que ce serait bien triste de tomber
d'un universalisme imposé à la tyrannie de tous les possibles,
de ne voir plus dans le présentiel que ses limites. Mais en
sera-t-on jamais là ? Imagine-t-on que les NTICE amènent à délaisser
- ou au contraire à renforcer - l'aptitude de l'École à attester
auprès des élèves, par toutes les forces intellectuelles, imaginatives
et affectives de leurs maîtres, qu'ils sont capables d'apprendre
et que le savoir mérite d'être appris ?
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(1)
« Nouvelles technologies de l'information et de la
communication » (NTICE), comme « Nouveau
testament », « Pont-neuf », « Nouveau
roman » et « Nouvelle vague »
(Rapport de Alain Girard, sénateur du Finistère,
mai 1997, Multimédia et réseaux dans l'Éducation,
p. 17).
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