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Nicole
Marty
Inspectrice de l'Éducation nationale |
Écouter les élèves
quand ils parlent d'ordinateur |
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Au
moment où l'école primaire est fortement sollicitée pour mettre
les élèves en contact avec l'informatique, certains discours
touchent au lyrisme : l'informatique aurait des effets
magiques, elle guérirait même l'échec scolaire. À l'opposé,
les discours technophobes refusent, au nom du maintien d'une
certaine tradition scolaire, de voir les bénéfices que les élèves
pourraient en tirer. Pour sortir un moment de ces querelles,
il est bon d'écouter les élèves eux-mêmes, quand ils s'expriment
avec naturel sur l'utilisation des technologies, leurs difficultés
et leurs réussites, en classe comme à la maison.
Pour connaître ces discours d'enfants, il faut multiplier les
observations et les enregistrements devant les ordinateurs,
ainsi que les entretiens, mais une première incursion dans l'univers
d'élèves de 9, 10 et 11 ans donne un premier aperçu de leurs
préoccupations et quelque lumière sur leurs mentalités.
On constate que certains enfants entretiennent une relation
de connivence avec les TIC. Mis en contact avec l'ordinateur
familial ou scolaire dès leurs premières années, ils ne conçoivent
pas sans informatique le monde qui les a précédés. Autant demander
aux adultes que nous sommes d'imaginer un monde sans électricité.
Ces enfants regretteraient presque que les choses n'aillent
pas assez vite ; en classe, ils sont prêts à aider leurs
pairs et, pourquoi pas, l'enseignant. Le fonctionnement par
ateliers, la coopération en salle informatique sont alors vécus
comme allant de soi, plus sans doute que la pédagogie frontale.

En
famille, étayage mutuel
Et cet étayage mutuel commence en famille : « L'ordinateur
sert à toute la famille, dit Gaëlle, 9 ans et demi, en situation
d'entretien. J'ai un petit frère de sept ans et une petite sœur
d'un an et demi. La plus petite aime bien dessiner, par exemple.
On la met sur nos genoux pour qu'elle soit pas trop bas et puis
elle dessine. On lui choisit une couleur, elle prend la souris,
on lui dit comment il faut faire, comment il faut tourner, et
puis elle trouve ça amusant. Par contre, on ferme la porte pour
pas qu'elle rentre, parce qu'elle touche à tous les boutons ».
Frères et sœurs utilisent l'ordinateur de manière parfois différente,
comme l'explique Daniel, 10 ans : « J'ai
découvert l'ordinateur à la maison. Il est pour toute la famille.
J'ai un frère qui est plus grand, 12 ans. On fait des jeux.
Mon frère, il envoie des Webs au cousin, des mails, en Normandie.
Je me sers d'Internet des fois pour chercher des choses ».
Le grand frère, passionné d'informatique, est l'objet de commentaires
de la part de Clément, 9 ans, prêt à l'imiter : « À
la maison, on est quatre à se servir de l'ordinateur, le papa,
la maman, moi et mon grand frère de 13 ans. Mon grand frère,
il en raffole, il ne fait presque que cela, il ne travaille
pas assez. Moi aussi je suis passionné. S'il me laissait la
place, j'y jouerai, une heure, pas plus parce qu'après ça angoisse
un peu la tête, au bout d'un moment on n'arrive pas à faire
des choses alors ça énerve, ça énerve beaucoup, on rate… »

À
l'école, coopération
Ces enfants
ne font pas une distinction très nette entre les usages familiaux
ou scolaires. À l'école, ils trouveront naturelle l'aide apportée
à des élèves plus jeunes, comme on l'observe dans des groupes
multi-âges. Pour aider ses élèves de CP à écrire avec l'ordinateur,
Brigitte a fait appel aux élèves de CM1 de sa collègue :
« L'élève de CP dicte son propre texte au CM1…
L'étape suivante est la saisie de ces textes sur ordinateur.
Deux élèves travaillent avec l'aide d'un élève de CM1 qui leur
enseigne le fonctionnement du traitement de texte ».
Cette coopération fait progresser les uns et les autres :
les petits apprennent plus vite à écrire et à lire, les grands
améliorent leur orthographe et leur graphie.
Les enregistrements d'interactions d'enfants en train d'écrire
devant des ordinateurs, souvent par groupes de deux, sont riches
de renseignements sur ce qui se passe pendant la tâche d'écriture
et éclairent sur les rapports entre les élèves, sur leur représentation
de l'écriture et de l'informatique, ainsi que sur les diverses
stratégies utilisées pour faire tomber la pression dans une
activité qui induit somme toute une certaine surcharge cognitive.
Pour la gestion de cette tâche, s'additionnent en effet différentes
opérations : écriture à deux, utilisation du traitement
de texte et du clavier, révision du texte, etc. L'écoute du
dialogue permet de constater qu'ils ont acquis des connaissances
nouvelles, grâce au milieu scolaire, en plus grand nombre que
la seule lecture des textes, assez courts, ne le laisserait
supposer. Les thèmes abordés à l'oral vont de l'analyse du texte
en cours de rédaction à la recherche d'idées, en passant par
les remarques d'ordre technique, conseils à l'autre, digressions,
plaisanteries… Au bout du compte, un texte est produit, écrit
à deux voix et à quatre mains et la motivation semble plus grande
que dans l'écriture solitaire.
Gaëlle, en CM1 : « À l'école parfois c'est
vraiment du travail… c'est en même temps s'amuser et en même
temps travailler, comme ce qu'on a fait sur Strasbourg et sur
l'Angleterre : on s'amusait et on travaillait. Pour les
correspondants de Strasbourg, nous, on faisait d'abord la lettre
en classe sur le tableau et après on allait en salle informatique
pour taper ».

Imiter
l'école à la maison
Ces situations
d'écriture et de recherche sont guidées par le maître. À la
maison, beaucoup avouent que l'ordinateur sert d'abord à jouer ;
d'autres, équipés d'Internet, l'utilisent comme machine à communiquer,
par exemple, avec les parents au bureau, les cousins de Toulouse
ou les amis de Montréal. D'autres encore, par le biais de logiciels
ou d'Internet, recréent l'école à la maison, comme si, là encore,
il n'y avait pas de frontière étanche entre les deux mondes :
« Avec les jeux, je travaille, dit Gaëlle,
je fais souvent des mathématiques avec ADI. Sur Internet
je fais "classe virtuelle" : je travaille avec des enfants
du monde entier. Il y a un professeur qui est dessiné sur l'écran
et nous on crée notre personnage. On a la classe et puis des
exercices, on a une feuille devant l'écran et on doit la remplir ».
Porosité entre le monde du travail et la sphère privée, comme
pour certains adultes. Mélange des genres et continuité, brouillage
des frontières… C'est sans doute pour cela qu'en classe les
élèves ne comprennent pas toujours pourquoi le maître les empêche
aussi fermement d'aller sur le site des Pokémons ou sur celui
de Disney !
Il est
vrai que tous les foyers ne sont pas encore équipés d'un ordinateur
et connectés à Internet. Pendant un temps, la découverte des
TIC se fera, pour bon nombre d'élèves, à l'école. Mais, les
TIC se généralisant, l'initiation à la technique, acquise en
famille et à l'école, passera sans doute au second plan, laissant
au premier les usages intellectuels et éducatifs qu'il faudra
bien, pour chaque domaine de savoir, identifier et renforcer.
C'est alors que l'observation des pratiques des élèves, l'écoute
de leurs discours et la mise en évidence de leurs représentations
aideront peut-être à cerner le rôle spécifique de l'école et
à bâtir une pédagogie efficace.
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