Deux logiques éditoriales complémentaires - Les pratiques académiques de mutualisation et d’échanges
Gérard Puimatto
Directeur adjoint CRDP d'Aix-Marseille
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Les serveurs académiques ont vu le jour dans le cadre de l’appel à projet « Autoroutes et services de l’information », en 1995. Ils se sont rapidement fait une place, entre l’édition traditionnelle, qui évolue vers le numérique, et les sites relevant davantage de sphères associatives ou communautaires. Quelle place ?

Le terme de « serveur académique » ne désigne pas à proprement parler un ou des serveurs, mais bien des services en ligne, proposés principalement en direction des enseignants, mais aussi, dans une moindre mesure, des parents, des élèves et du grand public.
Parmi eux, les services en ligne à vocation pédagogique couvrent les domaines liés à l’action des établissements et des écoles (hébergement des sites Web des établissements scolaires), les sites disciplinaires (documents et échanges des praticiens de la discipline, intervention des autorités pédagogiques), ainsi que ceux dédiés aux dispositifs pédagogiques transversaux (TPE, IDD, enseignement professionnel, arts et culture, école et médias, etc.).
Une consultation en forte croissance
Même si l’information y est quelquefois peu accessible, les taux de consultation et la masse de documents qu’ils représentent sont tels qu’ils se posent en gisements documentaires et informationnels majeurs pour le secteur éducatif.
Pour presque toutes les académies, les observations sont convergentes : des dizaines de milliers de documents en ligne, de 1 à 4 millions de pages lues par mois hors vacances scolaires et plusieurs centaines de milliers d’usagers, selon une croissance qui reste élevée (encore environ 5 % à 10 % par mois, après avoir connu un doublement chaque année antérieure).
Services rendus, entre communication et échanges
Les services en ligne pédagogiques ne sont pas seulement un espace de communication institutionnelle, mais plutôt des espaces ouverts de communication et d’échange destinés avant tout aux praticiens et acteurs de l’éducation.
Le secteur pédagogique jouit traditionnellement d’une liberté liée aux principes fondamentaux de l’école républicaine, qui se reflète dans ce nouveau mode d’expression en ligne. Pour autant, il s’agit aussi d’un affichage institutionnel public – même s’il concerne la fonction pédagogique – qui ne saurait s’affranchir de toutes règles. Il a donc fallu esquisser une sorte de moyen terme, sans doute encore imparfait, permettant de concilier ces aspects.
L’hébergement
Le premier service rendu par les « serveurs » académiques est d’assurer un hébergement disponible et gratuit pour les productions des enseignants et des établissements. Ceux-ci bénéficient ainsi du support de la plate-forme en place et de ses débits d’accès internet (souvent élevés, via Renater), mais aussi d’autres avantages essentiels : un affichage homogène et cohérent de l’ensemble, une audience importante et la garantie institutionnelle, puisque le site est placé sous la direction hiérarchique du recteur ou de l’inspecteur d’académie.
Mutualiser et échanger
Le service rendu se rapproche davantage de la mutualisation et de l’échange que de l’édition ou de la publication. D’une certaine manière, la communauté d’utilisateurs alimente un site qui mutualise les productions dans lesquelles chacun pioche, avec de larges possibilités d’exploitation pédagogique à titre gratuit.
La conservation pérenne pour chaque production publiée est indispensable à plus d’un titre et elle doit être garantie à l’auteur. Par ailleurs, le déploiement de toiles complexes de liens, dont on ne connaît pas toujours l’existence, interdit de recourir à une publication trop fugitive. La logique de flux liée à l’échange se double donc d’une logique de stock liée à la mutualisation et à la pérennité de la publication.
« … une validation forte ne permettrait qu'une publication sous tutelle étroite ; une absence totale de validation conduirait à un affichage sans garantie de qualité. »

Quelle validation ?
La question de la validation a soulevé, et soulève encore, de nombreux débats. La publication sur un support institutionnel pose indiscutablement la question du caractère officiel des contenus.
Pour autant, les habitudes qui se sont installées dans les académies ne favorisent pas le seul propos institutionnel, mais aussi et surtout les illustrations de pratiques professionnelles et de leur évolution, ainsi que les échos, même feutrés, des interrogations et doutes des enseignants.
Les termes d’un choix pourraient s’exprimer sous la forme d’une alternative entre une validation forte, de type hiérarchique, d’un côté, et une absence totale de validation, de type communautaire, de l’autre. Bien entendu, aucune de ces deux démarches extrêmes n’est satisfaisante : la première ne produirait qu’une publication sous tutelle étroite, en rupture avec les traditions d’ouverture et de diversité de l’édition scolaire. Elle nécessiterait en outre des délais de mise en ligne considérables ; à l’inverse, la seconde conduirait à un affichage sans garantie de qualité et qui se révélerait en fort décalage avec le discours institutionnel.
L’objectif est d’assurer un contrôle avec des procédures minimales, afin d’offrir un service fluide tout en limitant au mieux les « risques ».
La notion de validation est liée à l’accès public des services. Si des échanges entre enseignants de documents inachevés ou imparfaits ne posent pas de problème particulier, il en va autrement lorsque des élèves ou des parents peuvent y accéder. De ce fait, les schémas souvent évoqués de services à niveaux d’accès (accès public sur les zones « validées », accès réservé aux zones d’échanges) sont totalement irréalistes en l’état, en l’absence d’environnement numérique de travail individuel et d’une organisation finalisée des groupes d’intérêt correspondants.
Les services restent donc majoritairement ouverts à tous publics, le plus souvent avec des procédures de validation minimales qui limitent les risques les plus criants, mais la diversité est de ce point de vue totale.
On pourra aussi s’interroger sur la pertinence de la notion de validation, dans une acception aussi absolue. Le caractère valide d’une ressource ne peut être indépendant du contexte d’usage dans la majorité des cas. Si on excepte les documents attentant à la loi (racistes, révisionnistes, etc.), une ressource n’est « validée » et ne devient pédagogique que par l’usage qui en est fait.
La notion de validation des ressources est donc à peu près sans fondement, voire contraire aux principes de l’École républicaine, dans laquelle il appartient à chaque enseignant d’avoir le recul et la capacité de sélectionner ses sources. Dans une acception a priori, elle n’a de place que dans un processus éditorial, et non dans un contexte d’usage. Si les services en ligne pédagogiques sont le support d’un propos institutionnel, la validation a priori dans une véritable démarche éditoriale est indispensable ; elle doit alors porter sur la validité disciplinaire et institutionnelle, mais aussi sur la forme et, surtout, sur l’opportunité de publier, au cœur du rôle d’édition. Si les services sont en revanche un support de mutualisation et d’échange, seule une validation a posteriori peut être envisagée, avec l’accord des auteurs.
Contributeur, webmestre, animateur…
L’organisation qui sous-tend le fonctionnement des services se situe à trois ou quatre niveaux : les contributeurs, les webmestres, le ou les pilotes académiques, auxquels il faut ajouter un service d’aide et d’assistance à la mise en ligne.
Le contributeur
Occasionnel ou régulier, il s’agit généralement d’un enseignant, intervenant en son nom personnel ou comme interlocuteur d’un groupe, qui souhaite publier, sous sa propre responsabilité, des documents qu’il a produits ou adaptés à cette intention. Selon les modes de fonctionnement du service et les « libertés » et autres autorisations qui lui ont été accordées, il transmet ses productions dans le format qui lui convient, aux fins de traitement en vue de la mise en ligne, ou bien les met en page lui-même – auquel cas, il se charge de la vérification préalable à la publication.
La situation des contributeurs de sites d’établissements est différente. Ils n’interviennent pas en leur nom, mais en celui de leur responsable légal de publication, le chef d’établissement.
Le webmestre
Chaque unité du site académique, correspondant, par exemple, à une discipline, un enseignement, un dispositif pédagogique (IDD, TPE, etc.) ou un établissement, est généralement animée par un webmestre, qui assure le suivi du site et la coordination entre les contributeurs d’un côté, avec les pilotes académiques de l’autre. Selon les cas, il reçoit les contributions et les valide a priori, ou encore il vérifie et valide a posteriori. Son rôle est en effet différent selon que les contributeurs transmettent leur production pour mise en ligne ou qu’ils disposent d’un accès direct.
Son intervention se situe à tous les niveaux de validation (technique, juridique, institutionnel, disciplinaire). Il agit sur délégation du responsable de la publication ; pour les disciplines, il est souvent désigné par son IPR, qui définit avec lui les modalités de fonctionnement.
Le ou les pilotes académiques
La fonction de pilotage est essentielle, surtout sur des sites contributifs où la production n’est pas le reflet fidèle de la commande institutionnelle, mais bien davantage des désirs et préoccupations des contributeurs.
Le pilote s’emploie à assurer la bonne articulation avec les responsables académiques, à définir les règles de fonctionnement du service et les délégations de responsabilités, et à veiller sans cesse à la conformité technique, juridique et pédagogique des contenus. Il a aussi pour mission de susciter des productions sur les sujets d’actualité, vérifier les doublons, articuler les travaux connus, s’assurer de la cohérence globale du site. Il s’agit aussi de veiller à la cohérence institutionnelle, en incitant les contributeurs et responsables à alimenter le site et à le faire vivre.
La nécessité de choix clairs
Le rôle des serveurs académiques pour les échanges professionnels, notamment dans le cadre des sites disciplinaires, nécessite des choix stratégiques clairs. L’objectif est soit de favoriser une appropriation des outils par les enseignants eux-mêmes – et il convient alors de laisser une large place à l’initiative de chaque professionnel qui souhaite contribuer sans l’entraver de contraintes superflues –, soit de disposer d’un outil permettant de relayer la prescription institutionnelle – et la validation retrouve toute sa légitimité.
À visiter nombre de sites académiques, on constate que la réponse est au moins peu évidente, et souvent non cohérente sur l’ensemble des documents accessibles.
Or, l’absence de choix clair dans ce domaine conduit à préférer d’autres lieux virtuels de mise en commun : associations de spécialistes, sites associatifs, voire ressources réparties dans des architectures de type pair à pair, prônées par de nombreux acteurs du « libre ».
Il ne s’agit évidemment pas ici de juger de la pertinence d’une solution ou d’une autre, chacune ayant ses qualités et sa raison d’être, mais de constater que les serveurs académiques sont sans doute à la croisée des chemins : faute de devenir l’instrument de fédération professionnel d’une communauté, ils laisseront la place à d’autres solutions.
Le lien comme moyen privilégié d’accès à l’information
Si la cohérence informationnelle est souvent difficile à faire apparaître, la tentation est grande d’utiliser les liens pour donner une cohésion à l’ensemble, en phase avec l’image que l’on souhaite véhiculer.
Une telle démarche, si elle apparaît satisfaisante pour celui qui construit son « site plein de liens », est d’un intérêt moins évident pour l’utilisateur, qui n’a pas forcément le même point de vue et qui va perdre, dans l’écheveau, l’orientation de sa propre navigation.
Le foisonnement de liens est issu d’une réflexion insuffisante sur la subsidiarité. Si le niveau de mise en œuvre de la politique éducative de la nation est l’établissement, on devrait considérer que sa légitimité est totale pour s’exprimer sur tous les aspects de l’action d’éducation, et il serait alors de fait « inconvenant » de s’y substituer ; à l’opposé, on considère souvent, notamment dans les instances ministérielles ou académiques, que l’expression du niveau central doit primer, les échelons locaux ne devant intervenir qu’au titre de leurs spécificités. Cette approche est à l’évidence totalement justifiée pour l’information administrative, en revanche elle apparaît quasi orthogonale à des stratégies d’appropriation d’acteurs pour les aspects pédagogiques.
Absence de stratégie globale ou excès d’abondance de niveaux d’initiative, le Web éducatif français se peuple de liens, souvent non mis à jour, sans stratégie définie en la matière et le plus souvent sans approche construite de ce que doit être la notion de « première localisation » d’une ressource. La délicate organisation de la toile d’araignée, comme métaphore fondatrice du Web, n’a pas grand-chose en commun avec ce qui ressemble davantage à un écheveau de laine après le passage d’une bande de jeunes chats.
L’indispensable approche documentaire
Si la qualité de production est bien là, si son abondance est évidente, l’absence de prise en compte de la dimension documentaire constitue le plus grave défaut du dispositif et l’absence de traitement structuré conduit à une recherche chaotique, au rapport signal / bruit peu favorable. Les exploitations documentaires sont le plus souvent hétérogènes ou inexistantes. L’indexation et la recherche restent des objets théoriques, et l’utilisateur est privé d’outils de recherche performants.
Un traitement documentaire structuré, même minimal, décuplerait l’efficacité du dispositif, alors que les initiatives de portails et autres outils plein texte n’offrent pas un gain d’efficacité significatif.
Les technologies existent pourtant et sont identifiées : XML1 et les structures de description comme Dublin Core2 fournissent un standard à peu près incontesté ; avec les technologies XML/RSS3 associées à des logiques dites de syndication de contenus, on est à même d’afficher un flux XML au sein d’une interface de consultation, sans obliger l’utilisateur à changer autant de fois d’interface que de source. Les recommandations Open Archive Initiative4 permettent d’ores et déjà d’implémenter ces fonctions, tout en ménageant les possibilités de traitements individuels, dans la logique du post-it (document illustrant telle leçon, pour tel niveau, telle discipline…).
Il n’est que temps de se mettre en conformité avec l’état de l’art et d’ouvrir un véritable débat pour définir un mode opératoire qui aurait aussi l’avantage de poser la question des compétences et savoir-faire documentaires nécessaires pour les enseignants, les élèves, et les utilisateurs d’Internet que nous serons tous demain.

1. XML, site de référence en français http://xmlfr.org/
XML expliqué aux débutants : article de Emmanuel Lazinier www.chez.com/xml/
2. Dublin Core, site de référence de l’initiative www.dublincore.org/
3. RSS www.indicateur.com/
4. www.openarchives.org/



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