Deux logiques éditoriales complémentaires - Des colosses aux pieds d’argile : les sites associatifs d’enseignants
Caroline d’Atabekian
Association WebLettres
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Ils sont une poignée, spécialisés dans une discipline, comme WebLettres, Clionautes, PagesTec ou Sesamath, un niveau, comme Cartables, ou un créneau spécifique comme Le Café pédagogique. Fondés et maintenus par quelques enseignants bénévoles réunis en association, ils ont conquis un vaste public dans l’ensemble du système éducatif et connaissent une fréquentation toujours croissante. Ils restent, pour la plupart des enseignants, les sites de référence pour leur pratique professionnelle. D’où vient leur succès ? qu’est-ce qui fait la spécificité de ce type de publications en ligne ? sur quel modèle éditorial fonctionnent-ils ?

Contrairement à bien des sites fondés pour donner une place sur le Web à des entités déjà existantes, les sites associatifs d’enseignants sont les rejetons d’Internet et ne correspondent à rien qui lui soit antérieur. Ces associations sont nées en ligne.
Au commencement étaient les listes
Pour la plupart, elles émanent d’initiatives ayant pris leur essor au sein de communautés virtuelles d’enseignants liés entre eux par une liste de discussion disciplinaire, qui avaient donc pris le temps de se connaître et de se forger une identité par les échanges de courrier électronique. Ainsi chacun de ces sites est-il d’abord une liste : Profs-L et Profs-fr pour WebLettres, H-Français pour les Clionautes, PagesTec pour le site du même nom… ou des listes de diffusion, comme Infonews pour Cyberlangues, sans parler du Café pédagogique…
Ainsi quelques enseignants ayant réalisé un site personnel, puis d’autres, se sont-ils réunis pour mutualiser leurs travaux et, à l’écoute de leurs collègues, mettre en place les services qui, au fil du temps, s’imposaient.
Ce que ces sites proposent répond aux besoins des enseignants tels qu’ils apparaissent dans les discussions entre collègues. D’une discipline à l’autre les services qu’ils offrent sont variables, néanmoins il existe une sorte de tronc commun, hormis pour Le Café qui, par sa nature pluridisciplinaire et sa fonction spécifique, constitue un cas à part. On y trouve essentiellement un lieu d’échange de documents : cours, séquences, travaux divers et, généralement, un annuaire de sites intéressant les enseignants de la discipline. Les autres services varient d’un site à l’autre : groupes de travail sur un sujet donné, publication de synthèses des discussions les plus riches ayant eu lieu sur les listes, espaces dédiés aux nouvelles technologies, forums…
Institution et associations
Les sites associatifs sont perçus diversement au sein de l’institution. Parfois ignorés, parfois ouvertement appréciés, ils suscitent des réactions variées, l’idée la plus souvent évoquée étant bien entendu celle d’une concurrence entre les deux systèmes. Le silence de l’institution apparaît parfois comme un reproche muet face à l’expansion des documents mis en ligne (qui pourraient être proposés sur les sites académiques ?) et à l’information diffusée (alors que les sites nationaux ont tous leur lettre d’information, voire leur revue d’actualité ?). On lit même dans le récent rapport de l’Inspection générale qu’« une part notable des enseignants préfère mettre en ligne ses productions sur des sites d’association ou des sites personnels, car les procédures de validation pour les sites institutionnels apparaissent lourdes et rigides1 ». Si les processus de validation constituent un problème bien spécifique, le succès des sites associatifs trouve, semble-t-il, d’autres explications.
Une raison historique
Tandis que les sites académiques se sont mis en place lentement et de manière inégale avant de trouver leur assise actuelle, les sites d’enseignants à l’origine des communautés virtuelles étaient, pour beaucoup d’entre eux, déjà présents sous une forme ou sous une autre aux débuts d’Internet. Ils ont évolué eux aussi, mais en restant au centre de ces communautés, et ont fait boule de neige. Ce sont les mêmes individus que l’on côtoyait déjà sur le réseau fin 1996, qui sont aujourd’hui à l’origine des grands sites, connus par leurs pairs. Les enseignants ont pris l’habitude de se référer à eux, et de leur envoyer leurs cours et travaux afin qu’ils soient mis en ligne et au profit de tous. Le réflexe d’envoyer un travail sur un site académique est, aujourd’hui encore, rare chez les enseignants, qui bien souvent ne savent tout simplement pas qu’ils peuvent le faire, ou bien comment le faire. Il est ainsi fort probable que les documents collectés et publiés sur les sites associatifs seraient, sans cette opportunité, perdus pour tous.
Une raison fonctionnelle
En dehors du problème de la validation, qui sera traité plus bas, se pose celui de l’éclatement du Web. Il est bien normal que chaque académie édite son propre site, pour mettre en valeur les productions de ses enseignants et leur offrir un espace de publication pour leurs travaux. Néanmoins, l’une des caractéristiques d’Internet est de rendre caduque toute notion de géographie. Si un professeur de français de l’académie de Marseille a besoin de consulter des documents sur tel sujet, qu’on ne trouve que sur le site académique de Rennes, on comprend bien que, du point de vue de l’utilisateur, la répartition des sites par académie est plus déroutante que commode. Et que dire du premier degré, dont les sites sont éclatés par départements, inégalement hébergés par les inspections académiques ? Aussi, dans les communautés d’enseignants, l’idée d’un site de référence sur lequel chacun déposerait ses documents s’est imposée d’elle-même. Le Ministère tente d’ailleurs de résoudre ce problème en ce qui concerne le réseau interacadémique, puisqu’on dispose désormais sur Éducnet, pour quelques disciplines, d’une unique base de données qui référence l’ensemble des documents en ligne sur les serveurs académiques.
On ne mesure d’ailleurs pas toujours combien les sites associatifs et leurs listes sont les vecteurs de l’information professionnelle auprès des enseignants ; jamais ceux-ci n’ont été mieux informés qu’aujourd’hui sur les ressources et services publiés par l’institution sur le Web, les projets ministériels ou académiques, les parutions officielles, dont les listes et les sites se font très largement l’écho.
« En dépit de leur succès, les sites associatifs ne reposent pas sur un socle solide. »

La validation par les pairs
« Le fait que la validation institutionnelle apporte des garanties quant à la conformité au programme et à la validité scientifique des productions concernées, semble souvent oublié », dit encore le rapport de l’Inspection générale. Il est certain que la publication sur un site institutionnel du travail d’un enseignant constitue un gage de qualité. Dans les sites associatifs, il n’y a bien entendu pas de validation par les inspecteurs (encore que le corps des IPR soit largement représenté dans certaine association, participant même au comité de validation). Les procédures diffèrent d’un site à l’autre, mais dans l’ensemble on retrouve toujours un comité de quelques profs en charge de cette responsabilité. Chez Sesamath par exemple, qui a finalement réalisé un manuel imprimé à partir des contributions des visiteurs avec le concours du CRDP de Lille, un enseignant pour chaque niveau est chargé de vérifier le contenu des documents et de le mettre en ligne. Chez les Clionautes ou Cartables, un comité de rédaction examine les contributions.
L’exemple de WebLettres
C’est le cas également de WebLettres. Le regard que nous portons aux documents envoyés par les visiteurs du site n’est bien entendu pas celui d’un IPR ; du fait que nous ne sommes pas institutionnels, notre responsabilité s’apparente davantage à celle d’un éditeur, et c’est du point de vue de leur qualité éditoriale que nous validons ou non les contributions.
Nous aimerions pouvoir les examiner plus en détail, proposer des améliorations, harmoniser la présentation, valoriser davantage les documents en les organisant notamment ou, comme Sesamath, en aboutissant à une publication imprimée, mais nous manquons pour cela de temps, de personnel, de moyens. Nous partons donc du principe que ces documents peuvent être utiles ainsi aux enseignants, et prenons le parti de les mettre en ligne (ou pas) tels quels, faisant confiance au sens critique et à la sagacité de nos collègues, qui sont suffisamment autonomes pour reconnaître la ressource qui leur sera utile et qui, comme ils le font avec les manuels scolaires, piochent de-ci de-là les idées qui vont les aider à construire leurs séquences propres.
Pour la même raison, ces documents sont protégés par un mot de passe qui les rend inaccessibles aux élèves. Le grand nombre de consultation de ces fichiers montre que la validation par les pairs fonctionne à double sens : nous validons ce que nos visiteurs nous envoient, et eux, en retour, « valident » l’ensemble du site par le nombre de leurs visites, preuve qu’ils ne sont pas déçus de ce qu’ils y trouvent.
Le reflet d’une communauté
Certains documents, par nature, ne trouveraient pas leur place sur des sites institutionnels. Sur WebLettres encore, nous publions, par exemple, plusieurs centaines de questionnaires sur des œuvres littéraires dont les professeurs de français se servent pour contrôler les lectures faites à la maison. La pratique du questionnaire n’est sans doute pas la meilleure pédagogie, mais elle est de fait la plus répandue, et si les enseignants sont contents de trouver ce qu’ils cherchent, cela n’empêche pas de publier, sur le même site, une synthèse d’une discussion de la liste Profs-L2 dans laquelle quelques dizaines de professeurs proposent des alternatives intelligentes au simple questionnaire pour évaluer la lecture d’une œuvre. Ainsi, le professeur qui viendra pour chercher un questionnaire découvrira bien d’autres méthodes que celle qu’il pratiquait, et pour laquelle il était venu.
Ce qu’on y trouve n’a donc pas la même valeur que les travaux validés par les sites académiques, mais est le reflet du travail réel de la communauté des professeurs de lettres. Libérés des contraintes d’une validation lourde, les sites associatifs sont appréciés pour leur réactivité, mais aussi pour leur proximité par rapport au terrain. Ils ont, disons, une fonction plus directement pratique, et sont, grâce aux listes, un véritable lieu d’échange. Ils viennent d’en bas.
Des institutionnels dans les associations : un paradoxe ?
Les enseignants qui y participent sont souvent, comme on l’a vu, issus de communautés depuis longtemps ancrées sur le Web et font partie de ceux qui connaissent l’intérêt des nouvelles technologies. Pour cette raison, il n’est pas rare qu’ils soient également impliqués dans une structure institutionnelle. Toutes ces associations accueillent donc des enseignants qui occupent également des fonctions au sein de leur académie ; animateurs de groupes disciplinaires relatifs aux nouvelles technologies, webmestres de sites académiques, voire nationaux, ils ne voient pas là de contradiction.
Il n’y a là en effet ni paradoxe, ni trahison. Au contraire même ; souvent très impliqués dans leur académie, dans laquelle ils ont à cœur de promouvoir les TICE, ils y forment les professeurs et tentent, dans le cadre de la mission TICE de leur rectorat, de faire des sites académiques les meilleurs vecteurs possibles de l’intégration des TICE. Au-delà de ce travail quotidien au service de l’institution, c’est sur leurs heures « perdues » qu’ils prolongent naturellement cette dynamique, mais dans un autre contexte, et dans d’autres perspectives. D’un côté, ils accomplissent une mission qui leur est confiée, mettent en ligne des travaux issus d’un groupe de réflexion et réalisés en coordination avec le corps d’inspection, et sont au service d’une académie. De l’autre, ils reçoivent les voix de tous leurs collègues à travers les listes de discussion qui n’ont pas de frontières géographiques et, avec les plus dynamiques d’entre eux en matière d’activité sur Internet, ils essayent de se mettre au service de tous car ils ont précisément la place qu’il faut pour le faire et que c’est vers eux, ici, que les uns et les autres se tournent. Ce qui s’instaure alors n’a rien à voir avec ce qui serait le travail d’un site académique, ni même d’un site national : ce n’est tout simplement pas le rôle de l’institution. Ce sont des gens, appartenant à un même corps de métier, qui se regroupent en association pour faciliter leur tâche professionnelle en créant des services et en mutualisant leurs ressources.
Des structures fragiles
En dépit de leur succès, les sites associatifs ne reposent pas sur un socle solide. En effet, s’ils ont derrière eux l’histoire des communautés virtuelles d’enseignants, leur essor tient bien souvent au dynamisme de quelques-uns qui, poussés par la nécessité commune, mettent leur temps et leur énergie au service de tous. Si certaines associations sont subventionnées, d’autres continuent de fonctionner sans le moindre financement, et, victimes de leur succès qui demande toujours plus de temps et impose des moyens techniques toujours plus importants, risquent à tout moment de perdre pied.
Ainsi sont-elles limitées par leurs moyens ; dans la validation, on l’a vu, où l’on perd en efficacité faute de temps, mais aussi dans la mise en place de nouveaux services dont pourtant les besoins se font sans cesse sentir. Tous les enseignants qui y travaillent sont bénévoles et ont par ailleurs un service complet. Sans soutien de l’institution, ces associations, qui trouvent parfois quelques partenariats pour survivre, disparaîtront. Il serait vraiment dommage pour toutes les communautés d’enseignants de retourner au silence d’avant Internet, alors même qu’il n’y a plus lieu, aujourd’hui, de penser en termes de concurrence ; ce qu’elles font ne peut pas être fait par l’institution, non pas parce que les enseignants qui y participent auraient quelque qualité spécifique que celle-ci n’a pas, mais précisément parce qu’elle est institution, et que ces communautés sont autre chose. Chacun, sur cette toile, a son rôle unique et nécessaire.

1. Rapport de l'Inspection générale de l'Éducation nationale, année 2003.
Extrait du chapitre V, p. 158-159 : L'école et les réseaux numériques (PDF, 164 ko)
www.educnet.education.fr/
2. Profs-L, liste de discussion des professeurs de lettres de lycée
www.lettres.org/

Des sites associatifs d’enseignants
Le Café pédagogique
Bimensuel gratuit en ligne, compte, en novembre 2003, 75 000 abonnés
www.cafepedagogique.net/
Cartables
Le site du premier degré
www.cartables.net/
Les Clionautes
Pour les professeurs d’histoire-géographie
www.clionautes.org/
WebLettres
Pour les professeurs de français, reçoit entre 1 500 et 2 000 visiteurs uniques par jour, et a recueilli en une année d’existence plus de 400 travaux d’enseignants.
www.weblettres.net/
PagesTec
Pour les professeurs de technologie
www.pagestec.org/
Cyberlangues
Pour les langues vivantes
http://cyberlangues.online.fr/
Sesamath
Pour les professeurs de mathématiques
www.sesamath.net/


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