Éric Bruillard, IUFM de Créteil
 
« Qu'importe qu'ils comprennent
puisqu'ils savent s'en servir ! »
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Vernis pédagogique ou transfert d'expérience ?
« On me donne la procédure et je le fais »
Vers une formation à la mesure des enjeux

Dans le discours dominant, les technologies de l'information et de la communication apparaissent comme le catalyseur, voire comme le levier, d'une rénovation du système éducatif ; elles ouvrent la voie à une pédagogie plus active, d'inspiration constructiviste, plus axée sur la communication et sur les projets, une pédagogie privilégiant l'ouverture sur le monde, rejetant les exercices scolaires répétitifs, rébarbatifs et vides de sens… Mais derrière ces propos, qui semblent tout droit hérités des pédagogues de l'École moderne, se cache une réalité moins idyllique et les formes que revêt l'intégration des TIC, ainsi que les perspectives qui la sous-tendent, soulèvent de légitimes interrogations.

Vernis pédagogique ou transfert d'expérience ?

S'il faut se réjouir d'expériences exemplaires, menées par des enseignants chevronnés et motivés, et illustrant ce qu'apporte dans les classes l'utilisation pertinente de ces technologies, prenons toutefois garde aux faux-semblants. À ne s'intéresser qu'aux productions finales – sites Web, CD-Rom, etc. –, n'oublie-t-on pas ce qui les motive ? Les présentations clinquantes masquent parfois indigence pédagogique et engagement minime des élèves.
Il est tentant de mettre cette carence sur le compte de la nouveauté, les enseignants ne sachant pas bien mettre en œuvre cette nouvelle ancienne ou ancienne nouvelle pédagogie et encore moins la réguler. La solution paraît alors simple : un vernis de formation technique agrémentée d'un soupçon de discours pédagogique et d'un recueil de « bons » exemples de pratiques immédiatement transposables et faciles à mettre en œuvre ; le tour est joué. Malheureusement, dans le domaine éducatif, le transfert d'expérience est un processus complexe, rarement mené à bien ; il ne réussira pas dans un environnement où l'expertise et même la simple maîtrise font défaut.

« On me donne la procédure et je le fais »

En effet, les constats que l'on peut faire à différents niveaux du système éducatif sur les compétences réelles des élèves montrent qu'un grand nombre d'entre eux ne comprennent pas ce qu'ils font quand ils manipulent les machines. Ainsi, des professeurs chargés de la remise à niveau en seconde déplorent que les élèves ignorent la différence entre fichier, application et répertoire (et continueront à l'ignorer après la formation). Beaucoup d'élèves de primaire ne parlent plus d'imprimante mais de photocopieuse, car ils ne conçoivent pas l'ordinateur comme un dispositif de traitement. Certains enseignants stagiaires semblent penser que le courrier électronique est stocké dans l'écran de leur ordinateur.

On pourrait multiplier les exemples. Mais cette situation est-elle vraiment préoccupante ? Finalement, qu'importe qu'ils comprennent puisqu'ils savent s'en servir ! Là est peut-être la question de fond : de quoi savent-ils vraiment se servir ?

Avant d'y répondre, écoutons ce que disent quelques futurs enseignants du primaire (et ce que pourraient également dire de très nombreux élèves) quand on leur demande comment ils font pour éditer un fichier texte :
« Je fais ça machinalement, mais je ne sais pas du tout ce que ça implique. On me donne la procédure et je le fais, mais à part ça, non je ne sais pas. »
« Pour le faire venir à l'écran, on a suivi les instructions qu'on nous a données. Ça fait déjà deux trois cours que l'on fait à peu près les mêmes chemins systématiquement. Donc, ça commence à rentrer bien. »
« Personnellement, je connais bien le logiciel [nom de traitement de texte], donc ça va, j'ai l'habitude de me débrouiller un peu dedans. C'est pas dit que je trouve toujours, mais généralement je magouille pour que ça marche… »
« Format, Paragraphe, Enregistrer sous… on connaît par cœur, c'est après, quand on sort du chemin un peu classique, on a du mal. »

À force de répéter les mêmes gestes, ils réussissent à les reproduire et, en cliquant au hasard, ils parviennent à se débrouiller. Alors que le discours dominant sur l'éducation ressasse la nécessité de « donner du sens », on amène les enfants ou les adultes à répéter des suites d'actions sans aucune signification pour eux. Est-ce bien le rôle de l'école de favoriser le « bidouillage » aveugle ?
Et que peuvent-ils faire ? Mettre en œuvre ce qui a été soigneusement prévu et entièrement balisé, mais sans sortir des chemins qui leur sont plus imposés qu'offerts. Ils se servent de l'ordinateur comme de la télévision : en actionnant les touches de la télécommande. Les interfaces ont été conçues pour cela : déclencher des actions répertoriées avec effet immédiat. En revanche, comprendre en quoi consistent ces actions, les organiser, imaginer des séquences nouvelles pour faire face à des situations inédites, cela implique d'avoir une idée des objets sur lesquels on opère. Bien peu auront acquis les compétences requises pour y parvenir.

 

Vers une formation à la mesure des enjeux

Tout cela n'est pas surprenant puisque l'intégration des TIC, telle qu'elle est conçue dans l'éducation, se fonde sur le rejet de tout ce qui ressemble de près ou de loin à de la technique. Selon une tradition tenace, le technique est considéré comme une sorte d'obstacle rencontré par les pédagogues, une contrainte inadmissible dont il faut se défaire, quelque chose qui doit obéir sans délai à toutes leurs exigences. Certains pédagogues ont tendance à relayer les discours commerciaux et les désirs d'immédiateté qu'ils suscitent, dans un rapport au temps qui est celui de la production et non celui de l'apprentissage.

Bien entendu, l'usage des techniques pour elles-mêmes n'a pas grand sens mais cela signifie-t-il qu'il faille renoncer à toute compréhension, à toute progression dans leur maîtrise ? Un instrumentiste ne devrait-il jamais faire de gammes parce que « cela n'a pas de sens » ?

Que pourront dire aux enfants des enseignants mal préparés ? Alors qu'on valorise l'ouverture sur le monde, n'est-il pas paradoxal de refuser aux enfants les éléments qui leur permettraient de comprendre le monde qui les entoure ? Or, les enjeux sont considérables. Non seulement les technologies matérielles et intellectuelles issues de l'informatique modifient notre environnement de travail - et celui des enseignants et des élèves -, mais elles organisent et modèlent aussi notre façon de penser. Comme tout instrument, elles ont une grande influence sur les concepts que nous construisons. En tirer parti nécessite d'en acquérir une bonne maîtrise. Ne pas en être esclave implique de les connaître.

 
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