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« La banalisation des échanges électroniques au sein des communautés éducatives concourra à dédramatiser, à détendre, à décrisper et peut-être même à rééquilibrer plus harmonieusement les relations entre ces coéducateurs que sont les enseignants et les familles : se connaissant mieux, ils se comprendront mieux. »
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La multiplication des échanges interpersonnels et l’extension de l’expression publique sur les réseaux électroniques transforment les sociétés en profondeur. Mais quelle est la nature et quel est le sens de cette transformation ? Questions d’autant plus difficiles que les changements que l’on observe aujourd’hui ne correspondent pas toujours avec ceux qui furent annoncés ou espérés, il y a quelques années, lorsque les effets des usages sociaux des TIC n’étaient que pressentis. Dans le domaine particulier de l’éducation, les pionniers des TICE attendaient des transformations radicales et rapides des pratiques pédagogiques. Elles ne se sont pas produites, du moins pas avec la force et la netteté prévues.
Pour comprendre les effets des TIC, que ce soit dans la société en général ou dans l’éducation en particulier, il faut porter le regard et l’attention là où les effets se produisent plutôt que là où l’on avait imaginé ou souhaité qu’ils devaient le faire. Les Dossiers de l’ingénierie éducative se sont fait l’écho, au cours des dernières années, d’observations concernant, par exemple, la constitution de groupes d’enseignants échangeant entre eux par courrier électronique ou produisant des ressources pédagogiques par le moyen de la mutualisation1, mais également le développement de la publication sur le Web dont les blogs constituent aujourd’hui la manifestation la plus spectaculaire2.
Trois exemples
Des observations récentes nous incitent aujourd’hui à tourner le regard vers un nouveau champ de pratiques, celui des relations entre l’école et les familles. Il sera ici illustré à l’aide de trois exemples simples correspondant à des usages qui commencent à se diffuser dans de nombreux établissements.
Des blogs pour classe verte
Premier exemple. En mai 2005, trois classes de 5e d’un collège de la région parisienne partent avec leurs professeurs pour une classe verte d’une semaine en Savoie. Chaque jour et à tour de rôle, les élèves publient sur un blog un billet dans lequel ils racontent leur journée en l’illustrant de nombreuses photos prises au cours des séances d’alpinisme ou d’explorations botaniques encadrées par le professeur de sciences. Le jour même, les élèves restés au collège mais aussi les parents de leurs camarades en voyage postent des dizaines de commentaires et de messages dont certains sont destinés à un collégien en particulier, d’autres à tout le groupe et une proportion importante des messages aux deux à la fois. Extraits : « Bonjour à tous. Espérons que tout le monde va bien, élèves et professeurs. Le site est vraiment super, les photos aussi. Merci à tous pour le gâteau d’anniversaire de Lætitia. Lætitia, nous pensons très fort à toi — Bonjour à tous. Vous donnez vraiment envie de faire du sport ! Vous voir aussi motivés, c’est tentant ! Un petit mot, Armelle, pour te dire qu’Anissa n’a plus que 2 jours à passer avec nous, après, c’est le départ pour les States. Gros gros bisous, mon cœur. À bientôt. J’ai vu tes photos. Super. Bon séjour à tous, élèves et profs. »
Un blog-cahier de textes
Deuxième exemple. Un professeur de mathématiques d’un lycée parisien met en ligne sur un blog personnel le cahier de textes de sa classe de seconde. Il y note le résumé de chaque séance et les références des exercices du manuel à préparer pour le prochain cours. Les textes téléchargeables des devoirs passés et de leurs corrigés peuvent y être téléchargés. C’est une classe difficile avec un niveau médiocre en mathématiques. Une séquence de cours ayant été perturbée par quelques élèves, le professeur n’a pas hésité à mentionner l’incident sur le cahier de textes en ligne et à détailler les mesures qu’il a décidé de prendre en réaction. Les billets publiés par le professeur ne sont généralement pas commentés mais tous les élèves et leurs familles sont incités à les consulter et plusieurs le font de façon régulière.
Courrier électronique avec élèves et parents
Troisième exemple, celui d’un professeur de Lettres de lycée qui a pris l’habitude depuis plusieurs années de communiquer avec ses élèves par courrier électronique. Timides en début d’année, les élèves s’enhardissent progressivement et, dans le respect des règles établies au départ, n’hésitent plus à solliciter leur professeur entre deux cours. Cette enseignante a également invité les parents à la joindre par ce moyen, ce que certains n’hésitent plus à faire, soit pour demander un rendez-vous, soit pour réclamer des éclaircissements sur le cours ou l’évaluation d’un devoir d’élève. Ce moyen d’échange est, comme le cahier de textes en ligne, particulièrement utile en cas d’absence de courte durée.
Renouvellement, innovation
Ces exemples illustrent des modalités d’exploitation des TIC qui renouvellent les formes des relations entre les familles et les enseignants.
Dans le premier cas, une activité pédagogique qui se déroule dans des conditions exceptionnelles d’éloignement peut être suivie en temps réel par les familles. Le caractère interactif du blog rend publique non seulement l’activité de la classe, ce qui est déjà très inhabituel, mais également les réactions des parents à travers les commentaires qu’ils postent. Ce sont des mots simples mais ils sont révélateurs de faits sociaux complexes : le plaisir d’être tenu informé, l’affection d’un père ou d’une mère pour son enfant et au-delà pour ses camarades de classe, la gratitude des parents à l’égard des enseignants et la gratitude symétrique des enseignants à l’égard des parents pour leur participation active, la confiance que tous les participants éprouvent les uns pour les autres. Dans ces circonstances, la communauté éducative composée des enseignants, des élèves et de leurs familles prend corps ; l’espace d’une semaine, elle se rend visible à elle-même, dans des formes qui rompent avec la traditionnelle réunion collective de début d’année et surtout avec les tête-à-tête auxquels les parents redoutent d’être invités parce qu’ils savent que ce n’est généralement pas pour y entendre de bonnes nouvelles… Le cadre particulier de la communication en ligne est déterminant pour le contenu et la nature des échanges : ceux-ci ne sont plus strictement référés à l’activité scolaire tout en continuant de se situer à l’intérieur du champ éducatif et même du champ pédagogique, ils sont à la fois individuels et collectifs, intimes et publics. Sur le blog, au cours de cette semaine, l’espace scolaire et l’espace familial se sont recouverts et ont créé une zone publique d’échanges qui préfigure peut-être les nouvelles conventions relationnelles qui pourraient être établies entre un établissement scolaire et les familles des élèves qu’il accueille.
Les deux autres exemples illustrent une innovation de même nature mais qui se situe dans le domaine beaucoup plus classique de l’activité scolaire habituelle. Sur le cahier de textes en ligne, une seule voix se fait entendre, celle de l’enseignant, et elle ne traite que d’activités pédagogiques ordinaires, de la routine des cours, des exercices, des devoirs et des notes. Mais par ce moyen, le professeur s’adresse aux familles d’une façon absolument nouvelle : en leur donnant accès à la progression de la classe au jour le jour, il leur permet de suivre au plus près le travail de leurs enfants et d’améliorer la qualité de leur accompagnement. Le cahier de textes en ligne joue pour le groupe constitué par cet enseignant, ses élèves et leurs familles le même rôle d’espace d’échanges communautaire que jouait brièvement le blog dans l’exemple précédent, mais cette fois dans la continuité de l’année scolaire et du cours de mathématiques.
Le troisième exemple, le plus simple, n’a pas le caractère public et collectif des deux précédents. C’est aussi celui qui risque d’avoir en réalité le plus d’impact car il remet en cause une tradition à laquelle beaucoup d’enseignants français sont attachés : la séparation stricte entre l’espace scolaire et l’espace familial.
Une anecdote
En réfléchissant à cet article, il m’est revenu en mémoire une conférence de Philippe Meirieu à laquelle j’avais assisté il y a quelques années et où il fut question des relations entre l’école et les familles. Meirieu cita le philosophe Alain pour expliquer pourquoi, dans l’école à la française, la séparation entre l’école et les familles est si nette. Comme je ne me souvenais pas du détail des propos de Meirieu, je lui ai envoyé un mail. J’ai hésité. Nous ne nous connaissons pas. Je l’imagine très occupé, ayant beaucoup mieux à faire que de répondre à mes questions d’étudiant… J’ai reçu une réponse le lendemain. Il m’orientait sur le texte d’Alain qu’il venait de mettre en ligne sur son site3. J’y ai retrouvé ces deux phrases tirées des Propos sur l’éducation dans lesquelles Alain souligne les limites de l’éducation familiale, marquée par le sentiment, en l’opposant à la relation pédagogique maître-élève fondée sur la raison froide et débarrassée de l’affect : « La famille instruit mal et même élève mal » ; « L’enfant est délivré de l’amour par cette cloche et par ce maître sans cœur »4.
Si je cite cette anecdote, c’est parce qu’elle illustre la même idée d’une familiarisation des relations interpersonnelles par le moyen de la communication en ligne. Je m’adresse par mail à un chercheur que je ne connais pas alors que je ne l’aurais sans doute pas fait par courrier postal ou par téléphone et encore moins en sollicitant une rencontre physique. De même, des parents d’élèves adresseront peut-être un mail à un professeur pour lui demander un rendez-vous téléphonique, une explication complémentaire ou même pour protester contre une notation qu’ils estiment injuste alors qu’ils ne le feraient pas aussi aisément par le moyen d’une lettre, d’un mot sur le carnet de correspondance ou d’une rencontre dans l’établissement.
Avant de s’interroger sur d’éventuels risques d’abus et de débordements, objection généralement opposée à la perspective de banalisation des échanges par mail entre professeurs et parents, il faut commencer par reconnaître le caractère a priori constructif de la démarche des parents. Lorsque la totalité des effets positifs que de tels aménagements auront sur la scolarité des élèves sera identifiée, il sera bien temps de penser aux mesures qui permettront de se prémunir contre d’éventuels effets pervers.
Une tradition française
La relation entre l’école et les familles est un marqueur culturel fort. On peut s’en rendre compte en comparant deux situations contrastées à l’extrême, celles de la France et des États-Unis. Aux États-Unis, l’école, qu’elle soit publique ou privée, est une organisation au service des familles ; les parents y sont chez eux ; ils participent à la formulation de son projet éducatif et peuvent interpeller les enseignants sur leurs méthodes mais aussi sur les matières qu’ils présentent. En France, la situation est inverse. L’école n’est pas un service offert aux familles mais une institution de la République. L’école à la française est caractérisée par une séparation nette entre l’école et les familles. Au-delà des raisons historiques liées à la laïcité et à la volonté de réduire l’influence de l’Église catholique au début du xxe siècle, les raisons avancées par Alain évoquées ci-dessus restent bien ancrées : l’école a pour mission de permettre aux enfants qu’elle accueille de devenir des citoyens autonomes et, pour cela, elle doit s’efforcer de les libérer des influences extérieures qui pourraient les en empêcher.
Il n’est pas difficile de percevoir les risques courus par ces deux traditions lorsqu’elles se durcissent, s’extrémisent, se radicalisent. Aux États-Unis, on citera l’affaire récente de l’Intelligent Design et de toutes les interventions abusives des familles dans les contenus de l’enseignement, le faible niveau de compétence des enseignants, mais également le risque de désinstitutionalisation de l’éducation marqué par la montée du Home Schooling. En France, et c’est cela qui nous occupe ici, le risque se situe essentiellement dans la dégradation progressive des relations entre l’école et son environnement, et notamment entre les professeurs et les familles. Alors que plusieurs études montrent que les familles restent très attachées et très attentives à la réussite scolaire de leurs enfants5, les enseignants français restent généralement persuadés du contraire. Parallèlement, les parents se plaignent du manque de lisibilité de l’institution scolaire. Sur une question aussi sensible, les positions des uns et des autres sont nécessairement divergentes. Mais toutes devraient se rejoindre pour reconnaître que la dégradation des relations entre l’école et les familles n’améliore pas l’efficacité de l’action éducative.
Convoquer les TIC pour affronter un problème d’une telle ampleur peut sembler dérisoire, ou même ridicule. Pas si sûr…
Ce que peuvent apporter les TIC
Le blog, le cahier de textes en ligne, le courrier électronique et, surplombant ces trois outils élémentaires, le fameux ENT (environnement numérique de travail), tous offrent de nouveaux canaux et de nouvelles modalités de relations entre les familles et les enseignants. Les uns et les autres s’en saisiront-ils ? Il est trop tôt pour le dire mais les trois exemples qui précèdent montrent que la réponse peut être positive. Il faut insister sur leur caractère non exceptionnel : même s’ils restent aujourd’hui des exemples isolés, ils correspondent aussi à des pratiques aisément duplicables qui pourraient, avec le temps, devenir banales.
Au-delà de ce premier niveau de questionnement, il reste à se demander si la pratique du courrier électronique et si les ENT ont le pouvoir de rapprocher les familles et l’école et s’ils le feront effectivement. Je le crois mais je ne suis évidemment pas en mesure de le démontrer puisque cela ne s’est pas encore produit. Certains penseront qu’en permettant aux familles d’interpeller les enseignants à tout moment et par de multiples voies, c’est le niveau d’agressivité qui augmentera et non pas celui de la compréhension mutuelle. Je crois au contraire que la banalisation des échanges électroniques au sein des communautés éducatives concourra à dédramatiser, à détendre, à décrisper et peut-être même à rééquilibrer plus harmonieusement les relations entre ces coéducateurs que sont les enseignants et les familles : se connaissant mieux, ils se comprendront mieux. Les formes institutionnelles qui gouvernent le fonctionnement des établissements et la position qu’y occupent les parents n’auront pas besoin d’être modifiées, ce qui aidera à assouplir le dogme républicain sans le renier. Il sera alors tout à fait intéressant et utile d’observer comment les choses se passent sur le terrain, concrètement, dans les établissements qui expérimenteront ces nouvelles pratiques.
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