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Beaucoup d’enseignants hésitent à s’impliquer dans la validation des compétences du B2i : comment pourrais-je valider des compétences que je ne maîtrise pas moi-même ou que je maîtrise de façon très imparfaite ? On cite le cas de professeurs de collèges qui, après avoir accepté de s’engager une première année, se sont ensuite rétractés lorsqu’ils se sont rendu compte qu’ils ne maîtrisaient pas ou qu’ils maîtrisaient trop mal eux-mêmes les compétences qu’ils étaient chargés de valider chez leurs élèves. Vous pensez, vous aussi, que l’on ne peut enseigner que ce que l’on connaît bien. N’avez-vous donc jamais entendu parler de Joseph Jacotot ?
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Tout notre système d’éducation est fondé sur le principe d’un maître savant, détenteur des savoirs qu’il a pour mission d’enseigner. Qu’il choisisse de faire pencher sa pédagogie du côté de la transmission des savoirs ou de la construction de connaissances par l’élève, l’enseignant est toujours un expert de la discipline ou de la matière qu’il enseigne. L’idée d’un maître ignorant est absolument contraire à tout ce qui fonde notre conception de l’éducation. C’est pourtant sur cette base que Joseph Jacotot, à la fin du XVIIIe siècle, se proposa de bâtir un nouveau système universel d’éducation qui affirmait non seulement qu’il est possible d’enseigner ce que l’on ignore, mais également qu’un maître ignorant est infiniment meilleur qu’un maître savant.
L’égalité des intelligences
Joseph Jacotot (1770-1840) est un pur produit de la Révolution française. Sa philosophie de l’éducation repose sur le principe de l’égalité des intelligences. De ce principe, il tire deux conséquences pratiques. La première concerne le maître : le meilleur des maîtres est celui qui ignore ce qu’il doit enseigner. La démonstration, par l’absurde, est simple. Le maître savant, que Jacotot appelle l’explicateur, considérant que l’élève n’est pas capable d’apprendre et de comprendre seul, ajoute une explication entre l’élève ignorant et la matière à apprendre. Mais cette explication qui, par nature, ne peut jamais suffire à une compréhension totale de l’objet qu’elle vise, doit elle-même être expliquée. Ainsi, l’explicateur multiplie les explications qui deviennent autant d’obstacles éloignant l’élève de la matière à comprendre, dans une sorte de régression infinie que Jacotot nomme abrutissement. La deuxième conséquence du principe d’égalité des intelligences concerne la méthode pédagogique, d’une simplicité remarquable elle aussi, que Jacotot a découverte de façon accidentelle, en enseignant le français à des étudiants flamands dont il ne parlait pas lui-même la langue : « Faites apprendre un livre à votre élève, lisez-le vous-même et souvent, et vérifiez si l’élève comprend tout ce qu’il sait. Assurez-vous qu’il ne peut plus l’oublier ; montrez-lui enfin à rapporter à ce livre tout ce qu’il apprendra par la suite. » Apprendre une chose, n’importe laquelle, et lui rapporter tout ce que l’on apprend ensuite, voilà donc la méthode.
Malgré les tentatives de Jacotot et celles de quelques disciples, l’éducation universelle ne s’est jamais constituée en système. Elle n’a pas eu le succès des philosophies ou des techniques d’éducation de Rousseau ou de Lancaster. Jacotot se contente d’affirmer une opinion (l’égalité des intelligences) et d’en assumer toutes les conséquences. Il ne promet rien ; il n’est pas un utopiste. Il s’adresse aux individus, à ceux de son temps et de toutes les époques. Il révèle aux élèves par quels moyens ils peuvent s’émanciper, c’est-à-dire libérer leur intelligence, et aux enseignants, comment ils doivent s’y prendre pour favoriser l’émancipation de leurs élèves. À la pédagogie traditionnelle fondée sur un principe inégalitaire (un élève ignorant et un maître savant), il oppose une pratique pédagogique nouvelle fondée sur un principe égalitaire : un maître et un élève tous deux ignorants.
Actualité de l’éducation universelle
Avant de renvoyer Jacotot dans les ombres de l’Histoire – dont il ne sort plus que de façon épisodique –, faisons-lui brièvement croiser notre monde et la route du B2i. Il suffit pour cela, pendant quelques instants, de partager son opinion sur l’égalité des intelligences.
Jacotot avait très spontanément mis entre les mains de ses élèves un ouvrage bilingue en français et en néerlandais de Fénelon, Les Aventures de Télémaque. Avec ce seul moyen et accompagnés d’un maître émancipateur, tous ont rapidement appris le français. Pour permettre à un étudiant d’aujourd’hui d’apprendre l’informatique et Internet, nous lui mettrons, tout aussi naturellement, un ordinateur entre les mains. Et nous le ferons accompagner par un maître qui n’en saura pas davantage que lui sur l’informatique et les ordinateurs.
Par où commencer ?
Première question : par où commencer ? Le livre porte en lui-même l’ordre dans lequel il doit être appréhendé pour être compris. Il faut commencer par les premiers mots de la première phrase du premier livre – « Calypso ne pouvait se consoler du départ d’Ulysse… » – et poursuivre la lecture jusqu’à la fin. Aucun ordre naturel similaire ne s’impose pour apprendre l’informatique et Internet. Est-ce si grave ? L’essentiel n’est-il pas de partir de quelque chose et d’y rapporter tout le reste ? Un élève de Jacotot aurait aussi bien pu commencer par le septième livre du Télémaque (« Le vaisseau qui était arrêté, et vers lequel ils s’avançaient, était un vaisseau phénicien qui allait dans l’Épire » 1), le lire, le comprendre et y rapporter tous les autres. Commencer par le premier livre facilite seulement la compréhension de l’ensemble. Mais le début, l’ordre, le livre lui-même ne sont pas l’essentiel. Puisque l’essentiel, c’est de « mettre une intelligence en possession de son propre pouvoir ».
Un élève face à un ordinateur donc, et rien d’autre. Par où commencer ? Plusieurs voies existent. Aujourd’hui, on commencerait assez naturellement par le clavier, l’écran, la souris, la connexion au réseau. Il y a vingt ou trente ans, on commençait par la programmation, par Fortran, Basic ou Pascal, c’est-à-dire par le langage. Ce n’était pas si mal. Mais peu importe : avec l’ordinateur comme avec le livre, il faut commencer par une chose, la comprendre, et y rapporter tout le reste.
Que faire ?
Deuxième question : que faire ? Dans le cas du livre, la réponse est facile : le lire, le commenter, mot à mot, phrase à phrase jusqu’à l’avoir totalement compris. Dans le cas de l’informatique, ni l’ordre ni les activités qui doivent mener à la compréhension ne s’imposent avec la même évidence. Il y a vingt ou trente ans, on commençait par programmer, c’est-à-dire par écrire. Au passage, il faut noter cette particularité importante du langage informatique qui se laisse aborder par l’écriture, c’est-à-dire par la création, l’expression, et non pas par la lecture. De la même façon, alors que la musique instrumentale traditionnelle commence par la lecture et l’interprétation, la musique avec l’ordinateur commence par la composition.
En informatique, il semble donc raisonnable de commencer par l’écriture. Pour cela, il faudra associer au clavier un outil qui lui donne du sens. Un simple éditeur de texte fera l’affaire. Mais l’élève pourrait aussi choisir de commencer par démonter le clavier pour comprendre comment les ressorts font remonter les touches que l’on enfonce et comment une force mécanique se transforme en un signal électrique. C’est une voie que le B2i ne prévoit pas ; mais si beaucoup d’élèves manifestaient le désir de l’emprunter, alors peut-être faudrait-il la lui ajouter.
D’autres, plus nombreux sans doute, souhaiteront pratiquer et comprendre l’activité d’écriture, en saisissant directement un texte. Le professeur pourra les inviter à commencer avec les premières phrases du Télémaque, histoire de tisser entre Jacotot et eux un autre lien symbolique.
Où est le maître ?
Le professeur met l’élève devant l’ordinateur. L’élève choisit ce par quoi il souhaite commencer : le clavier, l’éditeur de texte. À partir de ce point de départ, c’est à lui de trouver son chemin. Le maître s’efface. Pour Jacotot en effet, le bon maître est un vérificateur et non pas un explicateur. Il questionne l’élève et s’assure que celui-ci cherche, exerce continûment son attention sur la matière à apprendre. Pour vérifier que l’élève a bien compris et qu’il maîtrise ce qu’il a appris, l’enseignant n’a pas besoin de connaître lui-même la matière. Il peut faire confiance à son instinct : « L’homme est un animal qui distingue très bien quand celui qui parle ne sait ce qu’il dit… Cette capacité est le lien qui unit les hommes. » 2
Pour un pédagogue du XXIe siècle, cette opinion de Jacotot est difficile à accepter. Mais le sujet particulier qui nous occupe, l’informatique, va nous y aider. Regardez donc les jeunes et leurs jeux vidéo. Sans rien y connaître, il vous suffit de les observer en action et de poser quelques questions ; vous saurez vite qui est savant et qui ne l’est pas. Eh bien, vous pourrez tout aussi facilement, sans les posséder vous-même, vous assurer que votre élève maîtrise le traitement de texte ou comprend la mécanique du clavier. Il faudra simplement que vous mettiez dans vos questionnements et vos vérifications la même obstination et la même attention que vous attendrez de lui dans ses apprentissages.
Et alors ?…
Et alors ?… Alors, rien. Jacotot lui-même savait que ses idées pédagogiques étaient en opposition radicale avec les principes de toute institution scolaire et même de toute organisation sociale. Ce serait bien mal les comprendre que de chercher à en déduire une méthode pédagogique. Ce qui a échoué au XVIIIe siècle échouerait aujourd’hui pour les mêmes raisons.
Il faut donc interrompre cette rêverie pédagogique.
Elle aura peut-être quelque utilité. Faire découvrir Jacotot et le beau livre que Jacques Rancière lui a consacré à ceux qui ne les connaissaient pas, ce ne serait déjà pas si mal. Rendre confiance aux enseignants qui se jugent insuffisamment compétents pour être de bons maîtres en informatique, ce serait encore mieux. Le contexte du B2i et, au-delà, les dispositifs pédagogiques dont le référentiel est exprimé en termes de compétences sont particulièrement favorables aux idées de Jacotot. Les instructions de mise en œuvre du B2i précisent que les compétences doivent être validées selon un protocole où l’élève déclare lui-même celles qu’il maîtrise, à quel moment et comment il peut en apporter la preuve, invitant ainsi le maître explicateur à se transformer en maître vérificateur et à remplacer l’abrutissement par l’émancipation.
Et pour finir, une question : mais qu’a donc la technologie informatique de si particulier qu’elle semble s’accorder aussi aisément avec la pensée de Jacotot ? L’idée que l’univers des connaissances puisse être abordé par n’importe quel bout, par n’importe quel livre, par n’importe quel objet, voilà une idée qui s’accommode bien d’un monde parcouru par un réseau donnant accès à une immense quantité d’objets de connaissance que chacun peut lier les uns aux autres à sa guise. Mais il existe aussi un parallèle entre la pensée de Jacotot, provocation radicale dans le monde des idées pédagogiques, et les TIC dont la présence est, elle aussi, une provocation radicale dans le monde de l’éducation et des objets d’apprentissage.
Références
Rancière, Jacques : Le Maître ignorant – Cinq leçons sur l’émancipation intellectuelle, 10-18.
– Un texte de Jacotot (PDF, 27 ko) sur le site de Philippe Meirieu
http://meirieu.com
– Un entretien de Jacques Rancière à propos de Jacotot
http://institut.fsu.fr/
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