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Résumé
L'œuvre de Claude-Henri de Rouvroy, comte de Saint-Simon (1760-1825),
est toute entière orientée vers une préoccupation constante : « faire
une combinaison ayant pour objet d'opérer la transition de l'ancien
au nouveau régime social ». Selon lui, la Révolution française
n'a pas atteint ses objectifs, elle n'a fait que remplacer les hommes
sans achever la transformation de l'ordre des choses. La société industrielle
(on lui doit le terme) dont il se fait le chevalier est la voie de cet
achèvement et de la réalisation d'un monde moderne.
Commentaire critique
L'œuvre de Claude-Henri de Rouvroy, comte de Saint-Simon (1760-1825),
est toute entière orientée vers une préoccupation constante : « faire
une combinaison ayant pour objet d'opérer la transition de l'ancien
au nouveau régime social ». Selon lui, la Révolution française
n'a pas atteint ses objectifs, elle n'a fait que remplacer les hommes
sans achever la transformation de l'ordre des choses. La société industrielle
(on lui doit le terme) dont il se fait le chevalier est la voie de cet
achèvement et de la réalisation d'un monde moderne.
L'intérêt de l'étude de Pierre Musso réside dans une analyse très précise
de la méthode que Saint-Simon déploie pour parvenir aux transformations
sociales auxquelles il aspire, ainsi qu'aux disciplines que, chemin
faisant, il va féconder (sociologie, science politique…) et dans la
présentation des influences durables que sa réflexion va exercer aux
XIXe et XXe siècles.
Tout d'abord, si Saint-Simon est un précurseur de la société moderne
industrielle, il est surtout un réformateur. Le futur n'est pas totalement
à inventer, il est en gestation dans le présent. Il ne convient donc
pas de faire table rase du présent mais d'agir à partir de ce dernier.
L'action transformatrice consiste à repérer dans la réalité sociale
présente les leviers qui permettent d'accélérer le changement social.
L'originalité de la pensée s'affiche dans l'affirmation que le changement
social attendu peut résulter de déplacements mineurs dans la vie politique
et sociale actuelle. Ainsi, précise-t-il, dans le régime parlementaire
en place, hérité du libéralisme politique anglais, il suffirait de confier
les décisions économiques et le budget aux industriels pour favoriser
la modernisation de la société. Si le « sang-argent »
est détourné en passant dans le corps-État, le régime féodal règne,
si le « sang-argent » circule en traversant le
corps-État, alors on est dans le régime industriel. La solution est
bien dans un petit déplacement intra-étatique, horizontal et orienté
du passé vers le futur. Là se trouve toute la thématique de son article
« Sur la querelle des abeilles et des frelons ».
Dès lors, la question est de savoir comment réaliser la richesse. « Pour
obtenir de l'argent, il n'y a que deux moyens : soit conquérir
et ruser, art de la politique, soit produire et travailler, art de l'économie ».
C'est donc le travail qui trace la ligne de démarcation entre abeilles
et frelons, c'est-à-dire entre politique et économie. Saint-Simon substitue
la direction industrielle à la domination politique. Trois idées découlent
de cette proposition. La circulation de la monnaie, les échanges et
les voies de communications sont autant de composantes essentielles
de la société industrielle. « L'argent peut être bon »
s'il circule, autrement dit s'il revient aux producteurs plutôt que
d'être accaparé par les frelons. Ensuite, Saint-Simon ne perd pas de
vue la finalité de cet enrichissement, il s'agit d'enrichir l'ensemble
de la société et de faire reculer la pauvreté. Par ces divers développements,
l'auteur nous montre la complexité de la réflexion de Saint-Simon, influencé
par Jean-Baptiste. Say et cité par Karl Marx. Enfin, se manifeste sans
cesse une confiance profonde dans les bienfaits de la science et des
techniques qui se développent dans les industries. Cette vision de la
possibilité d'un monde à venir meilleur, grâce aux progrès scientifiques
et au pouvoir des « génies » qui le détiennent
( « la souscription devant le tombeau de Newton »),
préfigure les développements de la pensée positiviste du XIXe
siècle. Il n'est pas anodin de rappeler, de ce point de vue, qu'Auguste
Comte a été le secrétaire et disciple de Saint-Simon durant sept ans.
Dans sa célèbre « Parabole », Saint-Simon condense
toutes ces idées par le biais d'une politique imagière qui rend populaire
son discours. Le but est de montrer « d'un seul coup d'œil »
que la société est à l'envers, qu'il y a inversion entre gouvernés et
gouvernants, dominés et dominants, industriels et nobles. Il faut donc
« inverser l'inversion » pour remettre la société
à l'endroit. Pas avec une révolution qui ne remplacerait que les hommes
mais grâce à « un système pour remplacer un système ».
La force de ce livre est de nous montrer que Saint-Simon ne se contente
pas de proposer une théorie du changement social, mais qu'il cherche
les moyens concrets de le réaliser. En faisant de l'atelier industriel
le modèle de régulation politique et social, il trace le chemin qui
permettra, selon lui, le passage du système féodal bureaucratique au
système industriel démocratique. Le travail de Pierre Musso ne se réduit
pas à l'étude de la politique de Saint-Simon que nous avons choisi de
présenter. Il approfondit, en aval, l'épistémologie de Saint-Simon et
en amont la religion de Saint-Simon, soulignant ainsi le cheminement
et la cohérence de la pensée saint-simonienne. Au-delà, il relate la
diffusion de la pensée du maître, tant dans sa dimension dogmatique
jusque dans les années 1830 que par ses manifestations pratiques, comme
par exemple les nombreux polytechniciens qui élaboreront les réseaux
de communications (routes, chemins de fer, monnaie, crédit…), qui contribueront
significativement au développement économique de la France durant le
Second Empire.
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