La Crise de la famille
Evelyne Sullerot
 
Résumé
La famille s'est beaucoup transformée depuis la seconde guerre mondiale sous l'effet des changements démographiques, économiques mais aussi de l'évolution des valeurs. La société institutionnalisée a répondu à ces évolutions par des transformations du droit et des politiques familiales. Mais la famille traverse aujourd'hui une crise dont le coût risque d'être élevé pour la société et la démocratie.
Commentaire critique
Evelyne Sullerot est sociologue, cofondatrice du Planning familial et a siégé longtemps au Haut Conseil de la population et de la famille. L'histoire de la famille qu'elle nous présente n'a pas pour objectif principal une description des évolutions qui ont marqué le dernier demi-siècle. Il s'agit d'un livre qui prend parti pour le mariage, pour une famille où l'enfant est au centre, où le père retrouve toute sa place et pour une politique familiale volontariste.
De la famille refuge de 1945, respectée de tous, aidée par l'État, à la famille dont les femmes et les jeunes cherchent à s'évader à la fin des années 60 jusqu'au PACS en 1999, l'évolution est si importante qu'elle mérite une analyse approfondie, ce que fait l'auteur. Si la période 1965-1975 apparaît comme celle de la grande cassure avec l'évolution des idées sur le mariage, la sexualité, les rapports parents-enfants, c'est aussi parce que la loi évolue rapidement avec le droit des femmes à la contraception et à l'avortement, la reconnaissance de l'autorité parentale au lieu et place de l'autorité paternelle. Les lois s'adaptent à la transformation de la famille, à "cette combinaison de liberté, de désir et d'amour qui promet à chacun une famille selon son coeur". Il s'agit aussi d'en finir avec un patriarcat dépassé et de se placer dans l'air du temps qui est résolument féministe. On entre dans une société où la valorisation de l'amour compte plus que l'institutionnalisation du couple, où chacun peut créer au cours de sa vie des formes plurielles de famille et compter sur la solidarité publique, mais où on est en train d'oublier l'enfant. Evelyne Sullerot se montre très caustique sur cette période de bouleversements où l'individualisme triomphe, avec la caution des psychologues qui affirment qu'il faut laisser chacun, y compris l'enfant, autodéterminer sa vie privée. Ces "néoprogressistes", qui sont très écoutés des parlementaires et du gouvernement, n'aiment pas la famille qu'ils considèrent comme un carcan et dont ils vont parler avec dérision.
Les désillusions du début des années 80 avec l'arrivée du SIDA et la montée du chômage auraient dû faire passer au second plan cette apologie de l'accomplissement du moi. Pourquoi n'en a-t-il rien été ? Parce que affirme l'auteur, les chantres de l'individualisme tiennent les instituts de recherche, font les rapports qui inspirent les décideurs, informent les media. Sous leur influence "on ne parle plus de la famille comme d'un projet liant deux individus à leurs enfants, mais d'un moment de la vie d'un adulte qui peut prendre des formes variées". Quant aux "politiques qui ont fait ou vécu mai 68 ils n'aiment pas qu'on remette en cause les modes de vie qu'ils ont inspirés et demeurent persuadés qu'ils ont communiqué à la société un élan de liberté dont tout le monde leur sait gré". Ce faisant ils ne voient pas que le problème du vieillissement devient crucial et que la baisse de la fécondité en est un facteur déterminant. La charge est sévère !
Ce n'est qu'après 1993 que la société française se met à écouter ses juges, ses policiers, ses médecins et surtout ses enseignants qui parlent de l'effondrement des structures familiales, des enfants privés de repères dans des familles séparées de plus en plus nombreuses. Pourtant, dit-elle, les baby-boomers sont contents de leur rôle de parents. Ils ont été tolérants, ouverts et leurs enfants leur décernent souvent un satisfecit, dont témoignent les progrès du cocooning. Mais on a trop refusé de parler des familles à problèmes, des enfants confrontés à tous ces "moi narcissiques qu'est devenue la famille" et aux conflits entre leurs parents. Divers rapports sur la famille révèlent non seulement l'ampleur des changements dans la famille, mais surtout leur rythme accéléré. Les progrès du concubinage fragilisent les familles : le risque de rupture des couples est six fois plus fort si le couple n'est pas marié que s'il l'est et la naissance d'un enfant ne réduit ce risque que d'un tiers. De plus en plus d'enfants sont séparés très tôt d'un de leurs parents et quand les couples ne sont pas mariés, il est très fréquent que les enfants ne voient plus leur père.
Toute la dernière partie du livre est un plaidoyer argumenté en faveur de certains principes qui devraient orienter les évolutions juridiques à venir et la politique familiale. Jusqu'à présent les juristes ont entendu considérer la famille comme une institution dont le droit définit la composition et les fonctions. Or, pour restaurer le rôle de la famille comme lieu d'intégration, pour Evelyne Sullerot il faut redonner toute leur importance aux liens génétiques comme fondements de la parenté. C'est la seule "donnée durable autour de laquelle la vie peut être centrée quand le principe organisateur des filiations qu'est le mariage est dédaigné". La famille étant une instance d'intégration fondamentale et un bon rempart contre l'exclusion elle demande aux politiques de "privilégier la relation contre la séparation, la durée contre l'instant, le mariage contre l'union libre, la coparentalité contre l'exclusive et par dessus tout les exigences de l'avenir pour les jeunes". On n'est pas étonné qu'elle se prononce contre le PACS, "voté dans la précipitation" et en appelle à une politique familiale résolue pour aider les jeunes couples.
Même si l'on est en désaccord avec les propositions de son auteur, ce livre fournit une argumentation bien documentée mobilisable dans les débats sur les fonctions de la famille, sur ses évolutions, sur la "crise" de la famille, sur la relation entre le droit et les évolutions sociales, que l'on retrouve dans les programmes de SES comme dans ceux d'ECJS ou de science politique.
Niveau de lecture
Enseignants ; élèves de lycée et classes préparatoires ; étudiants

Note de lecture rédigée par Micheline Rousselet,
Professeur au lycée Jules-Ferry, à Conflans-Sainte-Honorine

SULLEROT Evelyne
La Crise de la famille
Paris : Hachette Littérature, coll. Pluriel, ISSN 0296-2063 ; 988, 2000, 300 p.
ISBN : 2-01-278988-9

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mai 2001