Résumé
Les thèses sur la parenté sont nombreuses et de plus en plus complexes. Mais ce qui domine dans nos sociétés, c'est l'idée d'une parenté naturelle, biologique. Pour Claude Meillassoux, cette croyance n'est qu'une idéologie que la société occidentale essaie d'imposer au monde et il s'attaque à débarrasser le concept de parenté de cet impérialisme de la consanguinité qui encombre l'anthropologie.
Commentaire critique
Débarrasser le concept de parenté de la notion de consanguinité est, dit l'auteur, « une tâche énorme en raison de son imprégnation dans les esprits, les institutions et les méthodes dites scientifiques des sciences sociales ». Claude Meillassoux s'attaque d'abord aux conclusions et à la méthode de Claude Lévi-Strauss. Rappelons que pour Levi-Strauss, les systèmes de règles d'interdiction et d'autorisation du mariage observées dans les sociétés archaïques sont des solutions particulières d'un « problème » général : assurer la circulation des femmes entre les segments constitutifs d'une société. Il affirme ainsi l'existence d'un interdit universel de l'inceste. Or, dit Claude Meillassoux, ce n'est qu'à partir du XIXe siècle que l'inceste devient source de scandale et il ne mérite pas la place envahissante que lui accorde le structuralisme. Mais surtout la biologie ne cesse d'être présente dans la parenté telle qu'elle est perçue par le structuralisme. Or, « affirmer que la parenté se fonde sur un donné biologique élémentaire identique de toute éternité empêche de prendre en compte l'importance du contexte historique ». Contrairement à ce qui semble être la force de l'évidence, « sexe, naissance, génération, aînesse, ne sont pas des données de la nature, mais des notions conçues à certains moments du processus social pour des besoins généralement normatifs ». Ce sont des produits de l'histoire et de la culture. En oubliant l'histoire et les conditions matérielles de production de l'organisation sociale, l'étude de la parenté, toujours menée à partir d'analogies terminologiques, sous l'influence du structuralisme, reste le champ de l'anthropologie le plus imprégné d'ethnocentrisme.
Pour Claude Meillassoux, l'organisation sociale peut se comprendre aussi bien, sinon mieux en termes de « compétences » que de parenté. Il classe les sociétés archaïques en trois groupes, les chasseurs cueilleurs, la communauté domestique fondée sur l'agriculture manuelle d'autosubsistance et les sociétés aristocratiques militaires. La consanguinité ne codifie que les sociétés aristocratiques. Elle naît de la volonté égoïste des chefs de guerre qui, ayant gagné sur leurs pareils une position dominante par leurs actes de guerre, cherchent à perpétuer leur pouvoir en en écartant tous ceux sur lesquels ils n'exercent pas une domination de type personnel. Dans les sociétés dynastiques les plus exacerbées, comme celle de la royauté Inka, à laquelle est consacré un long développement, les relations matrimoniales s'amenuisent jusqu'à l'inceste afin que la progéniture de l'Inka et son épouse réputée consanguine soient sous le seul contrôle du souverain. C'est la question du pouvoir qui est au centre de cette organisation où la consanguinité joue un rôle important. À l'inverse, dans les autres types de sociétés, se centrer sur la question de la consanguinité ne permet pas de comprendre les règles de la parenté. Ainsi chez les Inuits celles-ci subissent l'influence des conditions de vie extrêmes. Ce sont elles qui expliquent l'importance de l'infanticide, surtout des filles : le père a besoin d'un garçon comme chasseur et avoir une fille retarde l'arrivée d'un garçon d'au moins cinq à six ans, car les femmes attendent qu'un enfant puisse se déplacer par ses propres moyens avant d'enfanter à nouveau. Par ailleurs nombre de pratiques de la société inuit - « échange des épouses, instabilité des unions, liberté sexuelle ou généralisation de l'adoption - semblent exclure l'existence de règles d'une parenté consanguine ou structurelle, car aucune ne favorise les moyens de conserver la trace des connexions biologiques... et elles ne reflètent pas de préoccupation relative à l'établissement de liens généalogiques ».
Claude Meillassoux, en marxiste conséquent, défend l'idée d'une anthropologie qui ne s'appuie pas sur une vision biologique de la parenté, d'autant plus, dit-il, que « c'est à partir de la croyance que la biologie est un ciment social que se construisent les notions de nationalisme, d'ethnicisme et de racisme ». Par son classement des sociétés archaïques, il cherche à montrer les différences liées à l'histoire de ces sociétés et à révéler un schéma de relations de réciprocité différée entre personnes vivantes, d'échanges transitoires et réversibles de travail et d'aliments au lieu et place du simple constat biologique de la « parenté » consanguine.
Si l'on accepte de passer les obstacles de l'aspect parfois polémique de la critique de tous ceux qui de près ou de loin ont un rapport avec le structuralisme, et d'un vocabulaire spécialisé parfois complexe qui rend la lecture assez difficile, le livre s'avère intéressant.
Niveau de lecture
Enseignants.
Étudiants de second cycle.
|
Note de lecture rédigée par Micheline
Rousselet,
Professeur au lycée Jules-Ferry à Conflans-Sainte-Honorine
|
MEILLASSOUX
Claude Mythes et limites de l'anthropologie : le sang et les mots Lausanne : Page deux, 2001. 479 p.
(Collection Cahiers libres)
ISBN : 2-940189-21-8 |
|
© CNDP
- Librairie / Publications pédagogiques / Revues Créé en mai 2003
- Tous droits réservés. Limitation à l'usage
non commercial, privé ou scolaire.
|
|