« Pays de malheur ! » Un jeune de cité écrit à un sociologue
Younes Amrani ; Stéphane Beaud
 
Résumé
Cette correspondance électronique d'un jeune de cité avec un sociologue constitue un document particulièrement éclairant sur les difficultés de ces jeunes dans leur vie sociale et familiale. Les confidences de Younes, que les questions de Stéphane Beaud encouragent, révèlent les contradictions entre les aspirations et le vécu de ces jeunes et les souffrances qui en résultent.
Commentaire critique
À la suite de la lecture du livre de Stéphane Beaud 80 % au bac et après ?, un jeune homme de 28 ans qui travaille comme emploi-jeune à la bibliothèque municipale d'une ville de la banlieue lyonnaise, Younes Amrani, commence une correspondance avec l'auteur du livre. Stéphane Beaud comprend vite l'intérêt sociologique de cette correspondance. La volonté de témoigner de Younes pour dire tout ce qu'il a vécu comme humiliations et pour dépasser les images sociales stéréotypées des jeunes des cités véhiculées par les médias permet de dépasser les clichés habituels. Les questions de Stéphane Beaud poussent Younes à approfondir sa réflexion sur son vécu et son parcours. Il apparaît comme un informateur hors pair sur les transformations actuelles des cités, sur ces jeunes qui ont grandi dans un contexte de paupérisation, de chômage de masse des jeunes, de séparation croissante des sexes au moment de l'adolescence et sur l'effet de la massification de l'enseignement qui s'accompagne d'une relégation des publics en difficulté.
Le portrait révèle aussi un désenchantement politique avec l'essoufflement du mouvement antiraciste et la déception face à la politique menée par les gouvernements de gauche. Ce témoin s'avère précieux par sa proximité avec la cité, avec ses copains d’« affolage », mais aussi grâce à la distance que lui autorisent un début d'études supérieures et de nombreuses lectures. Comme l'écrit Stéphane Beaud, Younes s'efforce de se « dépouiller de sa vieille peau sociale de “ garçon des cités ” pour endosser celle d'un apprenti intellectuel en voie de conversion vers un autre habitus social ». La correspondance éclaire bien une double socialisation, celle de l'école et de la culture scolaire qui lui fournit des schémas d'analyse et lui permet de se confronter à la culture légitime, et celle du quartier dont il cherche souvent à se démarquer, mais qui reste profonde et en contradiction avec la première, dans la mesure où ses copains ont tous été en échec scolaire et ont connu un destin moins favorable que le sien, tant sur le plan professionnel que sentimental. Cette position toujours en porte-à-faux l'encourage à « l'adoption d'une posture éminemment distanciée (d'où l'humour) et réflexive (d'où l'écriture) ».
Les propos de Younes Amrani éclairent les évolutions de la position des jeunes d'origine étrangère dans la société française. Ainsi, le désenchantement face au chômage de masse et aux difficultés d'intégration entraîne une certaine jalousie sociale qui conduit à se distinguer des « Français », par fierté, mais aussi par peur d'être « francisé » et de ne plus avoir sa place au quartier, indispensable lorsqu'on n'a pas d'avenir professionnel assuré. C'est surtout au lycée que commencent les difficultés quand il n'y a plus beaucoup de jeunes des cités et que ceux-ci se sentent coupés de leur milieu, plus pauvres et confrontés à une culture et à des valeurs différentes. C'est aussi le fait que ces jeunes soient toujours en déphasage qui est mis en évidence. Ils sont pris entre la volonté de respecter les traditions, de les faire même revivre pour affirmer leur culture d'origine (salut la main sur le cœur, ramadan), et la volonté de vivre une vie d'adolescent comme les autres, mais sans en avoir les moyens. Ils ne peuvent se passer de la cité mais, lorsqu'ils ont fait des études, ils ne se sentent plus en phase avec les jeunes du quartier. Ils rêvent de relations amoureuses, mais les filles de la cité sont de plus en plus surveillées et « c'est la honte d'avoir une copine française », il faut donc frimer en disant qu'on l'a « parce qu'elle a plein de thunes ».
Ce qui rend aussi le livre passionnant, c'est qu'on n'est pas en présence d'une analyse froide. C'est un jeune qui se confie, ce qui encourage le lecteur à changer de point de vue, à entrer en empathie avec lui, par exemple quand il écrit : « Je suis comme tous les autres de mon quartier, amer, déçu par un quotidien que l'on n'a pas voulu... C'est vrai que j'ai déconné dans ma jeunesse, que je voulais être quelqu'un... Mais après toutes ces années, les illusions sont devenues mirages. Et les mirages se sont évaporés dans toute cette misère sociale, affective et familiale. J'aurais aimé que mon père ne soit jamais venu en France pour gagner quelques piécettes, j'aurais aimé avoir grandi dans les campagnes marocaines, dans le dénuement certes, mais aussi sans tous ces faux espoirs, ces appels qui sonnent faux, du style “ quand on veut, on peut ”. Pourquoi c'est si dur à gérer ? » Ce qui est difficile à gérer, c'est aussi le fait de se sentir seul, d'avoir l'impression qu'il n'y a personne à qui se confier, ni famille (trop empêtrée dans ses problèmes), ni amis (ils vivent la même chose), personne. On a là le témoignage d'un jeune qui réfléchit, qui a nourri sa réflexion de ses lectures, qui a une certaine distance, un humour et une ironie et qui sait révéler les contradictions (sur le rôle des « barbus » et de la religion, qu'il respecte mais dont il n'est pas dupe, par exemple).
Niveau de lecture
Élèves de lycée, de classes préparatoires, étudiants, professeurs, tout public

Note de lecture rédigée par Micheline Rousselet,
Professeur de SES au lycée Jules-Ferry à Conflans-Sainte-Honorine (78)

AMRANI Younes ; BEAUD Stéphane
« Pays de malheur ! » Un jeune de cité écrit à un sociologue
Paris : La Découverte/Poche, 2005. 256 p.
ISBN : 2-7071-4677-3


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