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Résumé
Spécialistes de la grande bourgeoisie, les auteurs se sont attachés
ici à étudier les nouveaux entrepreneurs qui, partis de
rien ou presque, ont atteint des niveaux de fortune remarquables. Ils
s'intéressent ainsi à la naissance de leur vocation, à
leurs motivations et à la façon dont ils envisagent la
question de la transmission de leur patrimoine, certains créant
à leur tour une dynastie.
Commentaire critique
Les nouveaux grands patrons, tels François Pinault ou P. Bellon (Sodexho)
ou F. Ténot (Filipacchi medias), nés dans des familles modestes ou de
la classe moyenne, sont au cœur de cette enquête ethnographique. Les
études sur la grande bourgeoisie installée depuis plusieurs générations
avaient conduit Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot à penser que
la reproduction sociale des élites était surtout l'affaire des grandes
familles, et que le renouvellement par l'arrivée des nouveaux entrepreneurs
était très marginal. Pour explorer la question du renouvellement, ils
ont donc étudié de près la première génération des nouvelles fortunes
et se sont intéressés à la façon dont celle-ci envisage la question
de sa succession.
Les nouveaux entrepreneurs décrits ici ne forment pas un véritable groupe
social. Même s'ils sont plus souvent fils d'artisans, commerçants ou
chefs d'entreprise que fils d'ouvriers ou de fonctionnaires, leurs trajectoires
sociales sont très variées. Pourtant, souvent, il s'est passé quelque
chose dans l'histoire familiale qui allait dans le sens de l'enrichissement
et de la réussite économique et sociale. La mémoire conservée de ce
que réalisèrent les parents ou les grands-parents est à l'origine de
la valorisation très forte du travail que l'on retrouve chez tous ces
nouveaux entrepreneurs. L'école n'est pas nécessairement le levier qui
leur a permis de compenser la faiblesse des ressources dont ils disposaient
par leur naissance, puisque l'on trouve parmi eux de bons mais aussi
de mauvais élèves. L'argent n'apparaît pas comme la motivation première
de leur travail acharné. Ils ont en commun le goût de l'action, la créativité
dans le monde des affaires, qui leur fait risquer leur mise sur un projet
dont les chances de réussite ne sont jamais certaines. Leur richesse
apparaît plutôt comme le fruit du travail et du mérite. Les auteurs
s'intéressent ensuite à la façon dont ces nouveaux entrepreneurs envisagent
la transmission de leur groupe. Trois logiques sont envisageables :
celle de l'homo œconomicus qui consiste à vendre, celle de l'homo
politicus qui cherche à conserver pour diriger sans partage, celle
du pater familias qui partage peu à peu la responsabilité avec
ses enfants. Tous affirment que la transmission de l'entreprise n'est
pas qu'une affaire privée. Le destin d'une société et de ses salariés
est en jeu. Le nouvel entrepreneur est très attaché à ses activités
qui sont une part importante de son identité. Il recule donc devant
l'idée de la retraite et souhaite que sa descendance fasse ses preuves
voire même crée quelque chose qui lui soit propre, mais en même temps
il souhaite que le groupe survive à son fondateur.
Certains de ces nouveaux entrepreneurs n'envisagent pas de léguer leur
entreprise à leurs enfants qui n'en ont pas forcément les compétences,
ni le goût : ils vendent (F. Ténot) ou confient l'entreprise à des managers.
Il apparaît que ceux dont les parents ou grands-parents étaient eux-mêmes
entrepreneurs cherchent plus à transmettre leur entreprise à leurs enfants
que ceux dont les parents étaient salariés (fonctionnaires entre autres).
Pour les premiers, l'héritier se doit de poursuivre l'œuvre des générations
antérieures ou, au moins, de ne pas la ruiner. « La dynastie
fonde sa légitimité dans l'immortalité symbolique ». Les
seconds valorisent une représentation du monde centrée sur le mérite
personnel. L'héritier doit lui-même faire ses preuves, reconstruire
la légitimité.
Dernière question enfin : ces nouveaux entrepreneurs ont-ils réussi
leur intégration et celle de leurs héritiers au sein de la haute société ?
La conclusion est « qu'il faut de la durée pour transformer
le vil plomb du labeur acharné en don, en qualités innées et transmissibles
n'ayant rien à voir avec le mérite besogneux des parvenus ».
Le nouvel enrichi est dans une situation analogue à celle du bourgeois
au XIXe siècle face au noble de l'Ancien Régime. Pour légitimer
leur fortune et justifier leur pouvoir, les nouveaux entrepreneurs doivent
passer le relais à la génération suivante de manière à fonder une dynastie.
Il s'agit de passer de la domination économique à la domination symbolique
ancrée dans les représentations, et d'incorporer dans le patrimoine
un capital culturel et social. À l'inverse des familles anciennes dont
le patrimoine comporte à côté des actifs professionnels un vaste patrimoine
de jouissance (appartement parisien, diverses résidences à Deauville,
en Suisse, sur la Côte d'Azur, des terres agricoles, des forêts, des
collections d'œuvres d'art et des meubles anciens), l'essentiel du patrimoine
des nouveaux enrichis est constitué de leur fortune professionnelle,
et pour jouir vraiment de la richesse il leur faudrait vendre leur entreprise.
Le cas d'un François Pinault qui a acquis et fait restaurer un château
du XVIIIe siècle dans les Yvelines, qui a une magnifique
collection d'art contemporain, qui a financé le reboisement de la forêt
de Brocéliande et qui a acheté un vignoble dans le Bordelais , pour
se rapprocher des habitudes culturelles de la haute société, reste une
exception. Bon nombre des nouveaux entrepreneurs choisissent au contraire
de garder leur distance par rapport à la haute société, arguant d'un
emploi du temps trop chargé ou d'habitus différents pour échapper aux
mondanités. N'ont-ils pas compris l'importance des enjeux du capital
social ou pressentent-ils que leur fortune est trop récente pour pouvoir
être étalée sans risquer de s'exposer au dédain de la grande bourgeoisie
bien installée ? Ces nouveaux venus la dérangent parce qu'ils sont
ses concurrents dans le domaine économique, mais surtout parce qu'ils
lui rappellent trop explicitement que le fondement ultime des privilèges
et du pouvoir reste l'argent et non de pseudo-qualités exceptionnelles
et innées. C'est surtout le passage de la première à la deuxième génération
qui permet aux nouveaux enrichis de nouer des alliances avec les anciens
et de s'immiscer dans leur sociabilité. Les nouveaux entrepreneurs ne
deviennent véritablement bourgeois que lorsqu'ils n'ont plus à entreprendre,
lorsqu'il leur suffit de gérer, « lorsqu'ils ont réussi à
métamorphoser en prestige et force symbolique ce que la richesse peut
avoir de bassement matériel ».
Niveau de lecture
Ce livre est d'une lecture très agréable et peut être recommandé aux
élèves des classes de première et de terminale. Le professeur y trouvera
de nombreux éléments pour enrichir un cours sur la culture, sur les
groupes sociaux, sur la socialisation et sur les élites.
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