Note de lecture  
 



Nouveaux patrons, nouvelles dynasties

Michel Pinçon, Monique Pinçon-Charlot .Paris : Calmann-Lévy, 1999. 273 p. Ann.; bibliogr.
ISBN 2-7021-3039-9.

Fiche réalisée par Micheline Rousselet, professeur au lycée Jules-Ferry à Conflans-Sainte-Honorine

 

 
 

Résumé
Spécialistes de la grande bourgeoisie, les auteurs se sont attachés ici à étudier les nouveaux entrepreneurs qui, partis de rien ou presque, ont atteint des niveaux de fortune remarquables. Ils s'intéressent ainsi à la naissance de leur vocation, à leurs motivations et à la façon dont ils envisagent la question de la transmission de leur patrimoine, certains créant à leur tour une dynastie.

Commentaire critique
Les nouveaux grands patrons, tels François Pinault ou P. Bellon (Sodexho) ou F. Ténot (Filipacchi medias), nés dans des familles modestes ou de la classe moyenne, sont au cœur de cette enquête ethnographique. Les études sur la grande bourgeoisie installée depuis plusieurs générations avaient conduit Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot à penser que la reproduction sociale des élites était surtout l'affaire des grandes familles, et que le renouvellement par l'arrivée des nouveaux entrepreneurs était très marginal. Pour explorer la question du renouvellement, ils ont donc étudié de près la première génération des nouvelles fortunes et se sont intéressés à la façon dont celle-ci envisage la question de sa succession.
Les nouveaux entrepreneurs décrits ici ne forment pas un véritable groupe social. Même s'ils sont plus souvent fils d'artisans, commerçants ou chefs d'entreprise que fils d'ouvriers ou de fonctionnaires, leurs trajectoires sociales sont très variées. Pourtant, souvent, il s'est passé quelque chose dans l'histoire familiale qui allait dans le sens de l'enrichissement et de la réussite économique et sociale. La mémoire conservée de ce que réalisèrent les parents ou les grands-parents est à l'origine de la valorisation très forte du travail que l'on retrouve chez tous ces nouveaux entrepreneurs. L'école n'est pas nécessairement le levier qui leur a permis de compenser la faiblesse des ressources dont ils disposaient par leur naissance, puisque l'on trouve parmi eux de bons mais aussi de mauvais élèves. L'argent n'apparaît pas comme la motivation première de leur travail acharné. Ils ont en commun le goût de l'action, la créativité dans le monde des affaires, qui leur fait risquer leur mise sur un projet dont les chances de réussite ne sont jamais certaines. Leur richesse apparaît plutôt comme le fruit du travail et du mérite. Les auteurs s'intéressent ensuite à la façon dont ces nouveaux entrepreneurs envisagent la transmission de leur groupe. Trois logiques sont envisageables : celle de l'homo œconomicus qui consiste à vendre, celle de l'homo politicus qui cherche à conserver pour diriger sans partage, celle du pater familias qui partage peu à peu la responsabilité avec ses enfants. Tous affirment que la transmission de l'entreprise n'est pas qu'une affaire privée. Le destin d'une société et de ses salariés est en jeu. Le nouvel entrepreneur est très attaché à ses activités qui sont une part importante de son identité. Il recule donc devant l'idée de la retraite et souhaite que sa descendance fasse ses preuves voire même crée quelque chose qui lui soit propre, mais en même temps il souhaite que le groupe survive à son fondateur.
Certains de ces nouveaux entrepreneurs n'envisagent pas de léguer leur entreprise à leurs enfants qui n'en ont pas forcément les compétences, ni le goût : ils vendent (F. Ténot) ou confient l'entreprise à des managers. Il apparaît que ceux dont les parents ou grands-parents étaient eux-mêmes entrepreneurs cherchent plus à transmettre leur entreprise à leurs enfants que ceux dont les parents étaient salariés (fonctionnaires entre autres). Pour les premiers, l'héritier se doit de poursuivre l'œuvre des générations antérieures ou, au moins, de ne pas la ruiner. « La dynastie fonde sa légitimité dans l'immortalité symbolique ». Les seconds valorisent une représentation du monde centrée sur le mérite personnel. L'héritier doit lui-même faire ses preuves, reconstruire la légitimité.
Dernière question enfin : ces nouveaux entrepreneurs ont-ils réussi leur intégration et celle de leurs héritiers au sein de la haute société ? La conclusion est « qu'il faut de la durée pour transformer le vil plomb du labeur acharné en don, en qualités innées et transmissibles n'ayant rien à voir avec le mérite besogneux des parvenus ». Le nouvel enrichi est dans une situation analogue à celle du bourgeois au XIXe siècle face au noble de l'Ancien Régime. Pour légitimer leur fortune et justifier leur pouvoir, les nouveaux entrepreneurs doivent passer le relais à la génération suivante de manière à fonder une dynastie. Il s'agit de passer de la domination économique à la domination symbolique ancrée dans les représentations, et d'incorporer dans le patrimoine un capital culturel et social. À l'inverse des familles anciennes dont le patrimoine comporte à côté des actifs professionnels un vaste patrimoine de jouissance (appartement parisien, diverses résidences à Deauville, en Suisse, sur la Côte d'Azur, des terres agricoles, des forêts, des collections d'œuvres d'art et des meubles anciens), l'essentiel du patrimoine des nouveaux enrichis est constitué de leur fortune professionnelle, et pour jouir vraiment de la richesse il leur faudrait vendre leur entreprise. Le cas d'un François Pinault qui a acquis et fait restaurer un château du XVIIIe siècle dans les Yvelines, qui a une magnifique collection d'art contemporain, qui a financé le reboisement de la forêt de Brocéliande et qui a acheté un vignoble dans le Bordelais , pour se rapprocher des habitudes culturelles de la haute société, reste une exception. Bon nombre des nouveaux entrepreneurs choisissent au contraire de garder leur distance par rapport à la haute société, arguant d'un emploi du temps trop chargé ou d'habitus différents pour échapper aux mondanités. N'ont-ils pas compris l'importance des enjeux du capital social ou pressentent-ils que leur fortune est trop récente pour pouvoir être étalée sans risquer de s'exposer au dédain de la grande bourgeoisie bien installée ? Ces nouveaux venus la dérangent parce qu'ils sont ses concurrents dans le domaine économique, mais surtout parce qu'ils lui rappellent trop explicitement que le fondement ultime des privilèges et du pouvoir reste l'argent et non de pseudo-qualités exceptionnelles et innées. C'est surtout le passage de la première à la deuxième génération qui permet aux nouveaux enrichis de nouer des alliances avec les anciens et de s'immiscer dans leur sociabilité. Les nouveaux entrepreneurs ne deviennent véritablement bourgeois que lorsqu'ils n'ont plus à entreprendre, lorsqu'il leur suffit de gérer, « lorsqu'ils ont réussi à métamorphoser en prestige et force symbolique ce que la richesse peut avoir de bassement matériel ».

Niveau de lecture
Ce livre est d'une lecture très agréable et peut être recommandé aux élèves des classes de première et de terminale. Le professeur y trouvera de nombreux éléments pour enrichir un cours sur la culture, sur les groupes sociaux, sur la socialisation et sur les élites.

 
       
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