Note de lecture  
 



La Pensée libre,
essai sur les écrits politiques de Simone Weil

Philippe Riviale : Paris : L'Harmattan, 1999. 175 pages.
ISBN : 2-7384-8288-0

Fiche réalisée par : René Schérer, professeur de philosophie à l'université de Paris VIII

 

 
 

Résumé
Dans sa quête assidue de philosophies qui puissent offrir des repères et des issues à notre pensée politique en désarroi, Philippe Riviale découvre aujourd'hui Simone Weil ; il nous présente son œuvre dans toute la richesse, la complexité, l'actualité saisissante, dès les années trente-quarante, de ses points de vue.

Commentaire critique
Dans sa quête assidue de philosophies qui puissent offrir des repères et des issues à notre pensée politique en désarroi, Philippe Riviale découvre aujourd'hui Simone Weil ; il nous présente son œuvre dans toute la richesse, la complexité, l'actualité saisissante, dès les années trente-quarante, de ses points de vue.
On le sait, ce qui est, depuis quelque temps, le fil conducteur des recherches de Philippe Riviale : le refus de soumettre toute pensée à la prétendue logique de l'économie marchande ; la critique acérée des théories du libéralisme intégral que l'on allègue pour justifier l'emprise du marché sur toute vie, toute perspective sociales. Parallèlement, c'est le rejet, aussi, du dirigisme d'État, le constat de l'échec des socialismes autoritaires et totalitaires.
Cette intransigeance lucide nous a valu des enquêtes fines sur Charles Fourier, Gracchus Babeuf, Alexis de Tocqueville ; elle nous conduit, comme à leur complément, si ce n'est leur couronnement, à Simone Weil, plus proche de nous, engagée temporellement, charnellement, dans une quotidienneté sociale qui est encore la nôtre ; dont elle a par éclairs fulgurants anticipé les impasses, les dérives et aussi, peut-être, les légitimes possibilités sinon d'espérer, du moins de ne pas désespérer.
Laissant de côté explicitement, avec l'honnêteté de pensée qui lui est coutumière, tout ce qui, chez Simone Weil, appartient à une foi religieuse, voire une mystique, l'auteur s'en tient à une « politique » exprimée suffisamment et surtout dans Causes de la liberté et de l'oppression, L'Enracinement, La Condition ouvrière. Toutes œuvres n'en contenant pas moins - et peut-être de façon d'autant plus convaincante qu'elles sont « laïques » - l'exigence spirituelle immanente sans laquelle il n'est de pensée qu'asservie aux diktats de l'état de fait.
Curieuse, attachante figure que Simone Weil ; si moderne, si présente. Ses préoccupations sont les nôtres. Rien ne peut être pensé sérieusement, utilement, du politique et du social, en dehors de la condition ouvrière. Et c'est pourquoi elle est tout d'abord tentée par Marx et n'abandonnera jamais sa critique du Capital, sa haine de la bourgeoisie, son exaltation du prolétaire. Mais rien ne peut être pensé ni accompli dans l'oppression, et c'est pourquoi elle se détourne de la perversion du marxisme en parti, en État totalitaires.
Faut-il en ce cas adhérer à la démocratie ? Mais elle ne sert, à l'usine, qu'à couvrir les pires des relations autoritaires et aliénantes (le taylorisme contre lequel aucun mot n'est trop dur) ; et qui, conduisant par le libéralisme à la suprématie du pouvoir économique, ne vaut pas mieux, avec son despotisme « doux », que le despotisme dur du socialisme.
Philippe Riviale montre bien comment, dans sa critique de la reconstitution des pouvoirs despotiques sous le voile de la démocratie, Simone Weil prolonge Tocqueville après s'être rattachée à Marx. La démocratie est constamment balancée entre le principe de la liberté et celui de l'égalité. Sacrifier l'un à l'autre conduit inéluctablement à une dictature, quelle qu'elle soit. Mais les concilier, cela ne relève-t-il pas de l'utopie ? Et, certes, l'utopie ne peut pas ne pas être partie prenante de la pensée politique. Philippe Riviale l'a bien montré lorsqu'il choisissait ses références chez Fourier.
Il y a de l'utopie aussi chez Simone Weil. Sans doute l'une des faces de cette utopie se prolonge-t-elle dans le transcendant. Mais une autre, centrée sur le « collectif », le dépassement des limites de l'égoïsme individuel dans l'entraînement du travail, une certaine joie de l'usine, à condition qu'en soit éliminée toute contrainte, nous conduit dans la proximité de certaines visions harmoniennes de Fourier : « L'usine pourrait combler l'âme par le puissant sentiment de la vie collective… on ne se sent pas petit comme dans une foule, on se sent indispensable » (p. 69). Simone Weil porte ainsi jusqu'à nous les grands espoirs du XIXe siècle dont elle se fait le prolongement.
Avec distance pourtant, et lucidité : « … ce serait trop beau. Ce n'est pas cela. Ces joies sont des joies d'hommes libres » (p. 70). Il suffit toutefois qu'elles soient évoquées pour que s'ouvre, dans l'opacité de notre présent, une porte de secours ; pour que soit soulevé le couvercle de plomb d'une nécessité dont la pensée économiste contemporaine nous accable. Il s'agit de résister à l'entraînement de l'histoire, à l'aliénation déréalisante qu'elle produit, à ce « déracinement » qui fait que, dans la modernisation (Fourier aurait écrit « civilisation »), les ouvriers (disons « nul individu ») ne sont chez eux « ni dans les usines, ni dans leurs logements, ni dans les partis et syndicats… ni dans la culture » (p. 161). Sans doute, lorsque Simone Weil oppose à cela un « enracinement », pourrait-on suspecter une voie « réactionnaire », et l'incertitude sur ce point que suggère la lecture de Philippe Riviale est inévitable. Mais on pourrait bien davantage y voir, à l'instar de ce que sera plus tard la pensée de Pier Paolo Pasolini, le refus de se soumettre à l'accélération destructive prise pour le « progrès » ; et l'affirmation paradoxale d'un réactionnarisme révolutionnaire, en ce qu'il refuse, avec celle de certaines valeurs, la disparition, tout simplement, de l'humain. Ou, en un autre langage (Deleuze et Guattari), le besoin, en réponse aux effets de « déterritorialisation » du capitalisme sauvage, d'une « reterritorialisation » des individus et des collectivités dans la croyance en un monde en lequel nous avons perdu toute foi.
C'est peut-être ainsi qu'il convient d'interpréter, tout en le maintenant dans son application à « l'ici-bas », le recours à « la grâce » contre la pesanteur du cours des choses et des institutions ; le recours final à la beauté de l'univers, à l'amour, à la « réalité » (p. 171).
C'est ainsi, selon Philippe Riviale, que l'utopie réaliste de Simone Weil peut nous guider de sa lueur.

 
       
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