Note de lecture  
 



Le Pouvoir de la finance

André Orléan.
Paris : Odile Jacob, 1999. 276 pages.
ISBN : 2-7381-0698-6

Fiche réalisée par Arnaud Parienty, professeur de SES au lycée Paul-Lapie de Courbevoie

 

 
 

Résumé
André Orléan donne ici un caractère systématique à sa réflexion sur la finance en s'appuyant sur les concepts élaborés par Keynes (incertitude radicale, mimétisme, convention). Après avoir réfuté la thèse d'efficience des marchés, il pose que les prix des actifs résultent d'une convention. Il applique ensuite sa thèse à une série de crises récentes, en montrant ainsi la pertinence et la portée explicative. Il conclut que la finance est au cœur d'une nouvelle régulation.

Commentaire critique
Les éléments essentiels de la thèse développée ici figuraient déjà dans des publications antérieures de l'auteur ainsi que dans divers commentaires du fameux chapitre 12 de la Théorie générale. L'apport spécifique de cet ouvrage est triple : il constitue d'abord le passage nécessaire d'intuitions plus ou moins développées à une présentation systématique, rigoureuse, précise et très pédagogique. La notion fondamentale est ici la liquidité : si une valeur est négociable, son prix dépend moins de la somme actualisée des dividendes, comme dans la théorie standard, mais surtout des plus ou moins-values en capital, c'est-à-dire du prix futur. Celui-ci est déterminé par les anticipations « du marché » (les intervenants) et non par le calcul rationnel ; d'où un jeu de miroir spéculaire de type « concours de beauté », du nom d'une métaphore utilisée par Keynes.
Ensuite, l'auteur applique sa grille de lecture aux crises financières récentes, en particulier la crise asiatique de 1997, ainsi qu'à l'effervescence qui entoure les valeurs liées à Internet aux États-Unis. Sa connaissance précise des mécanismes boursiers (l'auteur occupe de hautes fonctions auprès de la COB) rend cette analyse passionnante. L'application à ces études de cas de la notion de convention boursière est convaincante. Cependant, la discussion entre Radelet et Sachs, d'un côté, Krugman et Roubini, de l'autre, sur la crise asiatique a montré qu'il était bien difficile de départager empiriquement les « fondamentalistes » (c'est la détérioration des fondamentaux macroéconomiques qui explique les crises financières) des conventionnalistes (un changement de convention entraîne la panique, sans changement particulier de la situation économique).
Enfin, il intègre sa réflexion sur le fonctionnement des marchés financiers dans un cadre plus vaste, en mettant la financiarisation au centre d'un mode de régulation en construction, qu'il appelle « individualisme patrimonial » : l'individu est avant tout propriétaire de droits-titres dont il lui faut défendre la valeur. La force du pouvoir créancier modifie les modes de gestion des entreprises comme la place et le rôle des États. La limite de cette régulation libérale est son incapacité à empêcher les crises, ce que seule peut faire une institution extérieure au marché telle que la Banque centrale. L'auteur peut livrer cette prudente interrogation finale : des fonds de pension animés par les syndicats ou les citoyens soucieux d'éthique ne pourraient-ils influer sur les objectifs et l'horizon de cette économie financiarisée ?
C'est évidemment sur ce troisième point que se focaliseront les interrogations à propos de l'ouvrage. D'une part, parce qu'il reste énormément de choses à préciser quant à ce nouveau paradigme organisateur, dans la typologie même des régulationnistes : quel rapport salarial ? quel rôle de l'Etat ? quelles formes de la concurrence ? D'autre part, le degré d'extension de ce nouveau mode de régulation en gestation demande aussi à être précisé. L'auteur rappelle que le rôle et la place des marchés financiers varient beaucoup d'un pays à l'autre : marchés anglo-saxons contre organisation allemande ou japonaise. Entre les deux modèles, les choses ne sont pas jouées.
Enfin, on pourra regretter que l'auteur ne développe pas davantage sa pensée sur la question si délicate des fonds de pension. Un actionnariat citoyen est-il nécessairement illusoire, comme l'affirme Luc Boltanski ? André Orléan semble plus optimiste, mais ne donne guère de clés.

Niveau de lecture
Étonnamment simple, l'ouvrage est accessible dès le premier cycle ou les classes préparatoires. Utile également pour les enseignants ou les agrégatifs.

 
       
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