| |
Résumé
André Orléan donne ici un caractère systématique
à sa réflexion sur la finance en s'appuyant sur les concepts
élaborés par Keynes (incertitude radicale, mimétisme,
convention). Après avoir réfuté la thèse
d'efficience des marchés, il pose que les prix des actifs résultent
d'une convention. Il applique ensuite sa thèse à une série
de crises récentes, en montrant ainsi la pertinence et la portée
explicative. Il conclut que la finance est au cœur d'une nouvelle régulation.
Commentaire critique
Les éléments essentiels de la thèse développée ici figuraient déjà dans
des publications antérieures de l'auteur ainsi que dans divers commentaires
du fameux chapitre 12 de la Théorie générale. L'apport spécifique
de cet ouvrage est triple : il constitue d'abord le passage nécessaire
d'intuitions plus ou moins développées à une présentation systématique,
rigoureuse, précise et très pédagogique. La notion fondamentale est
ici la liquidité : si une valeur est négociable, son prix dépend moins
de la somme actualisée des dividendes, comme dans la théorie standard,
mais surtout des plus ou moins-values en capital, c'est-à-dire du prix
futur. Celui-ci est déterminé par les anticipations « du
marché » (les intervenants) et non par le calcul rationnel
; d'où un jeu de miroir spéculaire de type « concours de
beauté », du nom d'une métaphore utilisée par Keynes.
Ensuite, l'auteur applique sa grille de lecture aux crises financières
récentes, en particulier la crise asiatique de 1997, ainsi qu'à l'effervescence
qui entoure les valeurs liées à Internet aux États-Unis. Sa connaissance
précise des mécanismes boursiers (l'auteur occupe de hautes fonctions
auprès de la COB) rend cette analyse passionnante. L'application à ces
études de cas de la notion de convention boursière est convaincante.
Cependant, la discussion entre Radelet et Sachs, d'un côté, Krugman
et Roubini, de l'autre, sur la crise asiatique a montré qu'il était
bien difficile de départager empiriquement les « fondamentalistes »
(c'est la détérioration des fondamentaux macroéconomiques qui explique
les crises financières) des conventionnalistes (un changement de convention
entraîne la panique, sans changement particulier de la situation économique).
Enfin, il intègre sa réflexion sur le fonctionnement des marchés financiers
dans un cadre plus vaste, en mettant la financiarisation au centre d'un
mode de régulation en construction, qu'il appelle « individualisme
patrimonial » : l'individu est avant tout propriétaire
de droits-titres dont il lui faut défendre la valeur. La force du pouvoir
créancier modifie les modes de gestion des entreprises comme la place
et le rôle des États. La limite de cette régulation libérale est son
incapacité à empêcher les crises, ce que seule peut faire une institution
extérieure au marché telle que la Banque centrale. L'auteur peut livrer
cette prudente interrogation finale : des fonds de pension animés par
les syndicats ou les citoyens soucieux d'éthique ne pourraient-ils influer
sur les objectifs et l'horizon de cette économie financiarisée ?
C'est évidemment sur ce troisième point que se focaliseront les interrogations
à propos de l'ouvrage. D'une part, parce qu'il reste énormément de choses
à préciser quant à ce nouveau paradigme organisateur, dans la typologie
même des régulationnistes : quel rapport salarial ? quel rôle de l'Etat
? quelles formes de la concurrence ? D'autre part, le degré d'extension
de ce nouveau mode de régulation en gestation demande aussi à être précisé.
L'auteur rappelle que le rôle et la place des marchés financiers varient
beaucoup d'un pays à l'autre : marchés anglo-saxons contre organisation
allemande ou japonaise. Entre les deux modèles, les choses ne sont pas
jouées.
Enfin, on pourra regretter que l'auteur ne développe pas davantage sa
pensée sur la question si délicate des fonds de pension. Un actionnariat
citoyen est-il nécessairement illusoire, comme l'affirme Luc Boltanski
? André Orléan semble plus optimiste, mais ne donne guère de clés.
Niveau de lecture
Étonnamment
simple, l'ouvrage est accessible dès le premier cycle ou les classes
préparatoires. Utile également pour les enseignants ou les agrégatifs.
|
|