IDEES est le premier numéro d’une revue qui en comptait 128... DEES était, comme IDEES, une revue trimestrielle : elle ne date donc pas d’hier... Il faut revenir sur son passé pour comprendre ce qui fait son originalité et sa légitimité. Cette revue est en effet indissociable de la discipline dont elle accompagne l’histoire. Elle a été créée en 1969, à peine deux ans après la naissance des SES. Cette création était alors apparue comme une nécessité imposée par les caractéristiques de cette nouvelle discipline :
– sans équivalent dans l’enseignement supérieur parce qu’elle n’est pas la transposition d’enseignements spécialisés, mais une discipline de culture générale dont l’objectif est de fournir aux élèves des repères leur permettant de se situer dans l’économie et la société, ainsi que des outils pour analyser monde contemporain...
– dont l’unité était didactique, en ce sens qu’elle prenait pour point de départ non pas des disciplines universitaires constituées mais des questions sur la réalité économique et sociale ayant un sens pour l’élève ; selon cette conception, l’important est d’abord de découvrir et de sélectionner les questions pertinentes, les objets à étudier ; les théories, qu’elles soient économiques ou sociologiques ne sont que des moyens pour expliquer la réalité et non des fins en soi, des textes sacrés que l’on étudierait pour eux-mêmes...
– dont les enseignants voulaient innover sur le plan pédagogique à une époque où n’existaient quasiment que le cours magistral et des méthodes fondées sur la répétition ; et les professeurs de SES ont effectivement été à l’origine des militants des pédagogies nouvelles, privilégiant les méthodes non directives, le travail en petits groupes sur des documents (parmi lesquels beaucoup d’extraits de la presse), et tous les dispositifs qui visent à rendre l’élève actif, afin qu’il s’approprie véritablement les savoirs et les savoir-faire.
Du fait même de ces trois caractéristiques constitutives des SES (l’absence de référent universitaire immédiat, l’approche par les questions et les objets, les méthodes actives), il n’existait au départ aucun matériel pédagogique, aucun support pour ce nouvel enseignement. Il fallait notamment disposer de documents à une époque où ils étaient rares (les premiers manuels étaient l’œuvre d’universitaires, il n’existait quasiment pas d’ouvrages de vulgarisation, aucune revue de vulgarisation, etc.). C’est cette pénurie, donc la demande pressante d’outils pour travailler, qui a conduit à la création d’une revue très logiquement appelée DEES. Titre hermétique pour le non-initié, mais parfaitement justifié par la fonction de la revue.
Mais il ne suffisait pas de disposer de documents. Tout restait à inventer par les professeurs eux-mêmes. Car les pionniers des SES tenaient beaucoup à cette idée que la discipline était l’œuvre collective de ceux qui l’enseignent. Au cours des premières années, ce principe fut d’ailleurs appliqué à l’occasion de stages regroupant tous ceux et toutes celles qui avaient choisi d’enseigner la nouvelle discipline. Depuis cette époque, cette habitude du travail collectif a subsisté, mais cela supposait, à une échelle sans cesse étendue, en suivant le rythme d’expansion de la filière B puis ES, de disposer d’outils de communication et de mutualisation des ressources pédagogiques. Cette autre nécessité est la deuxième justification de l’existence de DEES : la revue sert de lien entre les professeurs de SES.
Avec le temps, il s’est avéré que le projet originel était finalement très ambitieux. Mettre en œuvre une pluridisciplinarité exigeante, mener à bien un enseignement de sciences sociales rigoureux, qui échappe aux tentations du mauvais journalisme et aux discussions du café du Commerce, cela exige un effort colossal de formation continue. Une formation continue d’autant plus indispensable que les professeurs débutants n’ont le plus souvent reçu qu’une formation initiale monodisciplinaire. La contribution à la formation des enseignants, pour partie les uns par les autres, chacun pouvant échanger en quelque sorte son savoir spécialisé contre un autre, fut la troisième raison d’être de DEES.
On peut ainsi comprendre pourquoi il y eut 128 numéros de DEES. Quels que furent les qualités et défauts de ces numéros (défauts que j’assume depuis le numéro 50), nous avons maintenu le cap et conservé les mêmes objectifs :
– d’abord rendre service aux collègues, leur être utile, en leur apportant les outils dont ils ont besoin pour enseigner ;
– ensuite les aider à actualiser leurs connaissances, explorer avec eux le territoire des sciences sociales jusqu’à sa frontière, sans cesse repoussée ;
– enfin, servir de lien à des enseignants trop souvent isolés, de ciment au groupe des professeurs de SES, étayer sa conscience collective.
Mais les plus belles histoires ont une fin. Beaucoup de choses ont changé depuis la création de la discipline et s’est inévitablement posée la question de savoir si l’existence d’une revue continuait à se justifier. Parmi ces changements qui pouvaient la remettre en cause, voici, selon moi, les trois plus importants :
– le passage d’une pénurie à une prolifération de sources documentaires : il existe désormais de nombreux manuels, des collections entières d’ouvrages de vulgarisation, d’excellentes revues, telles que Les Cahiers français, ou Alternatives économiques...
– l’arrivée d’Internet et la multiplication de sites dédiés directement ou indirectement aux sciences sociales...
– le renouvellement générationnel : les jeunes collègues ont pendant un certain temps donné l’impression de vivre différemment leur rapport aux SES ; alors que pour ma génération enseigner cette discipline était vécu comme un engagement, alors que nous tenions absolument à la produire et à la faire vivre collectivement, la génération suivante s’est, me semble-t-il, tenu plus en retrait, adoptant plutôt une attitude de spectateur ou de consommateur qu’une attitude d’acteur et de producteur. Cette passivité pouvait être fatale à une revue qui vit principalement des échanges entre ses lecteurs.
Après une période de doute et d’autocritique, ce qui n’est pas nécessairement mauvais, nous avons finalement décidé de persévérer tout en effectuant les adaptations qui nous paraissaient nécessaires. Pourquoi persévérer ?
D’abord parce que les enseignants ont toujours autant besoin d’être aidés, voire plus qu’avant, et surtout de s’aider les uns les autres. La réalité économique et sociale change, ce changement s’accélère, les questions cruciales changent (exemple : on ne s’intéresse plus à l’opposition entre systèmes. Ce qui revient après avoir disparu, comme la question du développement, revient sous une autre forme). Le rythme d’obsolescence des cours de SES devient insoutenable, un cours de SES est toujours à refaire, surtout si l’on s’épargne le confort du cours magistral et que l’on s’efforce de répondre aux questions des élèves, inévitablement influencés par l’actualité. Pour faire face à ce renouvellement permanent, les enseignants disposent d’information en continu, mais ils sont aussi submergés. Ils ont donc besoin de sélectionner, de hiérarchiser cette information, et il est plus efficace d’effectuer ce travail interminable collectivement.
Ensuite, parce que, contrairement aux prévisions hyperboliques des technophiles, nous savons maintenant qu’Internet, par ailleurs très utile (merci Google), ne rend pas caducs tous les livres et toutes les revues « papier ». En revanche, Internet nous impose de penser la complémentarité du service rendu et fait, en quelque sorte, monter le niveau d’exigence du lecteur (la sélection des contenus, la maquette, l’adaptation à une demande bien ciblée, etc., deviennent très importants).
Enfin, parce que la loi du cycle des générations se vérifie : les plus jeunes semblent à nouveau disposés à contribuer activement à la vie de leur discipline, donc à contribuer activement à la revue.
Nous avons donc décidé de continuer mais en étant conscients de la nécessité de rénover la revue et nous donner les moyens d’atteindre nos objectifs dans un contexte différent. C’est ce qui explique pourquoi ce numéro 129 marque à la fois une continuité et un changement : si IDEES est, comme le fut DEES, la revue des profs de SES pour les profs de SES, IDEES a l’ambition de mieux satisfaire encore les besoins de ces professeurs, de faire plus pour eux, mais aussi d’élargir ce premier cercle à tous ceux qui s’intéressent à la réalité économique et sociale.
L’évolution la plus spectaculaire est celle de la maquette. Elle marque un tournant radical, de l’ascétisme vers l’hédonisme. Après avoir longtemps privilégié la densité, dans une logique de l’offre, nous privilégions désormais le confort de lecture et nous serons plus sélectifs, plus attentifs à la diversité de la demande.
La lecture du sommaire montre que chaque numéro est désormais organisé autour d’un dossier thématique. Celui-ci est conçu par une équipe de professeurs de SES pour leurs collègues confrontés aux mêmes contraintes et aux mêmes difficultés sur le « terrain ». L’intention est donc délibérément pragmatique : il s’agit de proposer du matériel pédagogique utile à la construction du cours ou directement utilisable en classe. La rubrique « Pratiques » est conçue dans le même esprit, mais elle permet de couvrir d’autres parties des programmes.
La rubrique « SES plurielles » montre qu’une place est toujours réservée à la formation : il s’agit ici d’articles de fond ; « plurielles » parce qu’ils reflètent à la fois la pluridisciplinarité constitutive des SES et le pluralisme des perspectives, que nous respectons comme une règle à la fois épistémologique et déontologique.
La rubrique « [Re] découverte » est l’un des « plus » apportés par la nouvelle formule : on y trouve des articles faisant partie du corpus des sciences sociales et qui sont devenus des classiques, très souvent cités dans les bibliographies, supposés connus de tous mais rarement lus, parce que difficiles à trouver ou publiés en langue étrangère ; nombre d’entre eux seront des traductions inédites.
La rubrique « Vie de la discipline » traite de l’actualité des SES, qu’il s’agisse d’informations officielles, de travaux réalisés dans le cadre des IUFM, de débats en cours...
Enfin, il existe une rubrique consacrée aux notes de lecture portant de préférence sur des ouvrages importants, nous dirons « non périssables ». En effet, la périodicité trimestrielle ne permettant pas de suivre l’actualité éditoriale en temps réel, nous rendons compte de celle-ci en publiant des notes de lecture en ligne, sur le site Web de la revue. On a là un premier exemple de complémentarité entre la revue papier et son prolongement numérique. Ce n’est pas le seul : on trouve également sur le site des archives, des bonnes feuilles et des articles supplémentaires, qui n’ont pas et ne seront pas publiés dans la version papier.
Le premier numéro d’IDEES, bien qu’il soit, me semble-t-il, très réussi, n’illustre pas parfaitement la présentation que nous venons de faire parce qu’il est presque entièrement, pour des raisons évidentes, consacré à Pierre Bourdieu. Le prochain, celui de décembre, se rapprochera déjà beaucoup plus du cahier des charges : le dossier est consacré aux élections présidentielles (les profs de SES ne pouvaient laisser passer ça !). Les thèmes retenus pour les numéros suivants reflètent l’étendue et la diversité des SES, puisque le dossier de mars est intitulé « Art et SES » ; il portera à la fois sur l’art en tant qu’objet pour les SES et sur l’art en tant que support pédagogique en SES (qu’il s’agisse de la littérature, du théâtre, du cinéma, de la BD, etc.). Le thème du dossier de juin paraîtra moins ludique, mais il illustrera à merveille la démarche propre aux SES puisqu’il portera sur la question de la mesure en sciences sociales (la mise en forme statistique est une construction sociale dont il convient de se demander jusqu’à quel point elle informe ou déforme notre perception de la réalité). Au-delà, nous ne manquons pas d’idées pour IDEES : l’affaire Enron, la situation en Argentine, l’entreprise (comment enseigner l’entreprise, c’est un sujet très débattu en ce moment), etc.
Nous avons longuement insisté sur le lien congénital entre la revue et les SES, mais on voit bien que le public potentiel d’IDEES est plus large : nous ne sommes pas les seuls à nous intéresser à la réalité économique et sociale (heureusement !). IDEES, comme c’était déjà le cas de DEES rendra des services à nos collègues d’économie et gestion, mais aussi à nos collègues d’histoire-géographie. Et ce sera à coup sûr une source documentaire importante pour les enseignants en charge de l’ECJS ainsi que pour de nombreux TPE...
Voilà. Comme DEES, IDEES sera au service d’une aventure collective, celle des SES. Son avenir dépendra d’abord des contributions et du soutien de nos collègues. Mais nous espérons que cette revue sera aussi un outil de travail utile à tous ceux qui pensent qu’un enseignement de sciences sociales de qualité est l’une des conditions nécessaires à la formation du citoyen.
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