Brazil
 
Rêve de papier
Comment le cinéma fait-il intervenir le rêve dans la réalité ? Sam Lowry, l’antihéros de « Brazil », le film de Terry Gilliam, vient de s’évader grâce à l’intervention de l’énigmatique Archibald Tuttle. Les deux hommes fuient au milieu de myriades de formulaires et papiers qu’une explosion vient de faire envoler. Mais au juste, cette évasion dans une atmosphère aussi irréelle, est-elle vécue ou rêvée ? La séquence vise à distiller des indices de cette incertitude, à laisser peu à peu constater que ce que le protagoniste voit n’a pas la consistance de la réalité mais celle du rêve.

[1]
D.R.
La première partie de notre séquence montre Tuttle se débarrasser de son attirail dans une poubelle, afin de revêtir un costume plus ordinaire : des plans sur Tuttle devant une grosse poubelle rouge [1] alternent avec des plans sur Lowry, que la caméra suit dans le magasin ; il avance tranquillement, puisqu’il est déjà correctement vêtu et on pense qu’il va se perdre dans la foule [2]. Or déjà un détail étrange : aucun passant n’accorde d’attention à ce spectacle étrange d’un homme qui enfile une tenue de chauffagiste entière dans une poubelle.
Enfin débarrassé, Tuttle enfile d’un air satisfait sa casquette et avance dans le magasin. La musique symphonique est presque triomphante : le spectateur pense alors que nos héros s’en sont tirés. La caméra suit Tuttle dans la foule, mais on le voit un peu gêné, comme s’il essayait de se débarrasser de quelque chose. La musique passe alors en mode mineur, indice d’un changement à venir.
Le plan suivant révèle ce qui le gêne : un papier collé à sa cheville [3]. À partir de là, le film va montrer l’étouffement progressif de Tuttle par les papiers volants. Lowry est absent de l’image, il est plus loin, cette seconde partie de la séquence s’oppose en quelque sorte à la troisième où entrera en jeu son regard sur Tuttle. Gilliam procède par plans partiels et rapides sur le corps de Tuttle : un plan américain où il continue d’avancer presque normalement, puis comme une pluie de paperasse qui, curieusement, colle à son corps : sur son ventre, sur son visage [4], il n’essaye plus d’avancer mais, sur place, tente d’enlever ces papiers. Bientôt, on ne voit plus que ses mains se débattre hors d’une masse de papiers qui le momifie.
La caméra va alors s’éloigner de plus en plus, jusqu’à ce qu’elle atteigne la position occupée par Lowry sans toutefois se substituer encore au regard de ce dernier sur l’« effacement » de Tuttle. De loin, Tuttle n’apparaît plus que comme une montagne mouvante de papier [5] qui finit par s’effondrer. La gestuelle rappelle curieusement celle de l’homme brûlé vif dans l’explosion d’un camion, qui avait tant choqué Lowry la veille – ce qui s’explique facilement lorsqu’on apprend que cette scène est un rêve, puisque le rêve reprend les traces mnésiques du vécu de la veille. Mais le caractère onirique de la scène devient alors patent : les papiers ne collent qu’au seul Tuttle qui disait « haïr la paperasse » (c’est l’une des seules choses qu’on sait de lui), les passants sont d’une indifférence invraisemblable à ce phénomène étrangissime. Ici encore, Gilliam a inversé la construction du rêve : les personnages y apparaissent à partir de ce que le sujet sait d’eux. Rétrospectivement, on s’aperçoit que ce qui arrive est construit à partir du contenu de l’esprit de Sam.
Intervient maintenant le regard de Lowry sur la scène, que la caméra rattrape alors qu’il sort du centre commercial dans un décor de néon rouge [6]. Sam est seul à l’image, entre les néons spiralés qui donnent une tonalité psychédélique au plan. Ce contraste avec le plan précédent où passe la foule des badauds indique que ce qui y était montré ne concerne en réalité que le seul Sam Lowry.
À partir du moment où il a vu ce qui arrivait à Tuttle, Sam est concerné : troisième partie de la séquence, il commence par se retourner, interdit. Une alternance de champs-contrechamps sur son visage et Tuttle noyé sous les papiers, puis Sam décide d’aider son ami. Pendant que Tuttle s’effondre au milieu d’une foule indifférente, transformé en paperasserie vivante [7], Sam se rue vers lui, précédé par la caméra en travelling arrière [8]. Trois plans successifs le montrent s’acharnant à délivrer Tuttle, mais on s’aperçoit au fur et à mesure qu’il n’y a plus rien sous les papiers. Finalement, une plongée sur Sam environné des feuilles qui commencent à s’éparpiller, alors même qu’il n’y a plus trace de Tuttle, accentue l’impression d’impuissance qu’il éprouve [9]. Tuttle n’est même pas mort, il est « annulé » (deleted), selon le terme technique que la bureaucratie emploie pour ceux qu’elle a fait tuer, et Sam Lowry est maintenant seul : gros plan sur son visage. Il se rend compte alors que la foule est autour de lui et le regarde [10]. Volte-face : Sam Lowry se retrouve devant la même haie menaçante de passants, qui le scrutent d’un air suspicieux. Maintenant que sa protection – Tuttle – n’existe plus, cette foule va en effet devenir une foule ennemie. C’est donc tout à fait logiquement qu’elle semble presque engendrer un militaire armé, qui la traverse pour s’emparer de Lowry [11]. La poursuite peut continuer mais dans un rêve qui s’appelle désormais cauchemar.
[2]
D.R.
[3]
D.R.
[4]
D.R.
[5]
D.R.
[6]
D.R.
[7]
D.R.
[8]
D.R.
[9]
D.R.
[10]
D.R.
[11]
D.R.

Philippe Huneman
 
 
Brazil, un film britannique de Terry Gilliam (1985), scénario de Terry Gilliam, Tom Stoppard et Charles McKeown, avec Jonathan Pryce (Sam Lowry), Robert de Niro (Archibald Tuttle), Michael Palin (Jack Lint).
2 h 20 min
 mardi 9 janvier 2007, 20 h 40



© SCÉRÉN - CNDP
Actualisé en janvier 2007  - Tous droits réservés. Limitation à l'usage non commercial, privé ou scolaire.