My Name Is Joe
 
Le cinéma engagé
Comment faire de l’art cinématographique un instrument de contestation sociale et politique ? Tout entier tourné vers les plus démunis en quête d’une existence sociale, le cinéma réaliste de Ken Loach a su se rendre au fil du temps plus affectueux, plus généreux, plus drôle, sans pour autant se départir de ses enjeux critiques. La présente séquence de « My Name Is Joe » nous offre la preuve que le cinéma peut s’engager sur la voie de la critique du système tout en restant spectaculaire et divertissant.

[1]
© Parallax Pictures et Road Movies
Joe et Shanks repeignent l’appartement de Sarah quand leur attention est attirée vers l’extérieur. Leur position de dos par rapport à la caméra rend impossible toute lecture des émotions, ce qui, ajouté au mystérieux hors-champ, pique la curiosité [1]. Plan subjectif sur un homme en noir occupé à prendre des photos. La profondeur de champ donne à son activité un caractère menaçant tandis que la plongée préfigure l’aspect dérisoire de sa mission. Petit et nerveux, l’individu a d’emblée les caractéristiques de la mesquinerie que Loach a voulu prêter à sa fonction d’inspecteur du travail [2]. Joe se retourne brusquement vers le couloir tout en jurant contre lui. Le mouvement de caméra qui l’accompagne traduit l’urgence et n’évite pas un certain flou de l’image. De fait, l’intensité dramatique et l’effet « pris sur le vif » en ressortent grandis [3]. Un panoramique vertical suit la course de Joe qui contraste avec le statisme des personnages du plan précédent : Shank et Sarah, en spectateurs, à la fenêtre. Au sens propre, Joe est « descendu dans la rue » et devient le représentant éphémère d’une classe ouvrière coincée entre le chômage et les menaces de sanctions contre le système D [4]. La caméra fixe se contente dès lors d’enregistrer à hauteur d’homme et sans dramatisation inutile le coup de colère de Joe. Pour ironique qu’elle soit, l’image oppose un sans-emploi avec un inspecteur du travail venu le surveiller. La vitre fermée qui rend la voix du fonctionnaire à peine audible et à travers laquelle passe l’axe du regard des deux personnages devient la frontière des enjeux de la mise en scène. Le projet cinématographique coïncide alors parfaitement avec l’argument politique du film : dans le dialogue social, se regarder n’est pas suffisant, encore faut-il pouvoir s’entendre [5]. Le fait de voir Joe de trois-quarts face permet de lire les émotions qui s’affichent sur son visage. La voix de l’inspecteur se fait, quant à elle, aussi pitoyable qu’indiscutable : « Je fais mon travail. » La réponse ironique de Joe (« Vous marchez aussi au pas de l’oie ? ») pose alors le dilemme entre la mission à accomplir qui consiste à faire respecter la loi (interdiction de travailler quand on perçoit des indemnités de chômage) et des enjeux matériels, sociaux et humains de la situation (difficulté à joindre les deux bouts avec les seules indemnités). Ironie du sort ici, Joe ne travaille pas pour l’argent mais par sympathie pour Sarah [6]. La scène prend un tour tragicomique quand Joe inscrit « SNOOR » sur la voiture (en argot écossais, le délateur, le fouineur, l’indic) et barbouille le visage du fonctionnaire. Le gag (façon tarte à la crème) désamorce la tension dramatique et rééquilibre l’enjeu de la scène en mêlant le burlesque de la comédie à la violence du drame. Emporté par la colère, Joe déverse le reste de peinture sur le pare-brise du véhicule (comme frontière des enjeux, rappelons-le) [7 = 5]. Son geste participe d’une volonté inconsciente de néantiser ce que représente l’homme en noir : un système social mis en place par les conservateurs, et prolongé d’une certaine manière par les travaillistes, responsables de la précarité de l’emploi et des sanctions contre ceux qui tentent de survivre. Le véhicule de l’inspecteur zigzague dans la rue. Le gag souligne la perte des repères dans l’espace, symbole de défaite de l’inspecteur. Le renversement de situation est alors complet : voyeur, le fonctionnaire est vu et démasqué (plan 1), chasseur de hors-la-loi, il est chassé du quartier (plan 7), « représentant de l’ordre », il sème le désordre [8]. Shanks et Sarah demeurent interdits. La musique et les cris ont fait place à un silence assourdissant, annonciateur de la sanction à venir : la suspension d’une semaine des indemnités-chômage de Joe [9]. Piteuse image subjective : le bitume sur lequel se détache Joe rappelle que ce moment de bravoure ne doit pas faire oublier la grisaille de la réalité. Son geste de dépit accentué par la plongée souligne le caractère pathétique de la scène, la vulnérabilité du personnage et l’inutilité de son acte [10]. Amère victoire...
[2]
© Parallax Pictures et Road Movies
[3]
© Parallax Pictures et Road Movies
[4]
© Parallax Pictures et Road Movies
[5]
© Parallax Pictures et Road Movies
[6]
© Parallax Pictures et Road Movies
[7]
© Parallax Pictures et Road Movies
[8]
© Parallax Pictures et Road Movies
[9]
© Parallax Pictures et Road Movies
[10]
© Parallax Pictures et Road Movies

Philippe Leclercq
 
 
My Name Is Joe, un film britannique de Ken Loach (1998, VM), avec Peter Mullan (Joe), Louise Goodall (Sarah), David McKay (Liam), Anne-Marie Kennedy (Sabine), Gary Lewis (Shanks).
1 h 44 min
1re diffusion : jeudi 20 octobre 2005, 22 h 55


© SCÉRÉN - CNDP
Actualisé en octobre 2005  - Tous droits réservés. Limitation à l'usage non commercial, privé ou scolaire.