Rocco et ses Frères
 
Mouvements familiaux
Que tirer d’une comparaison entre les scènes initiale et finale ? La tragédie réaliste de Luchino Visconti s’ouvre sur une scène d’arrivée, celle de la famille Parondi dans la gare de Milan, et se ferme sur un départ, celui du jeune frère dans un quartier fraîchement construit de la banlieue. Ce sont là deux bornes qui se répondent l’une à l’autre et signent le mouvement d’un film au parcours historique et psychologique plus complexe qu’on ne pense.
 
Vaste entreprise romanesque où se jouent des tensions collectives et le destin individuel des membres d’une famille de migrants du Mezzogiorno venue s’installer à Milan, le film de Visconti est affecté d’un mouvement de balancier : d’un côté la perte et la nostalgie (de la terre natale, du Sud), de l’autre l’allégresse et l’utopie (de la ville et de ses promesses). La chronique familiale qu’il dépeint est ainsi bornée par deux séquences, une arrivée au début du film et un départ qui le clôt, dont l’analyse nous fait comprendre comment le cinéaste inscrit tout un chacun en même temps dans un destin et dans une trajectoire. Mais la fin du film répond-elle réellement à un début qui semble prometteur ?

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De manière quasi tautologique, cela commence par une arrivée en gare, lieu par essence cinématographique de toutes les convergences et fluctuations humaines. La famille Parondi débarque à Milan pour commencer une vie nouvelle. Insidieusement, des indices des dégâts à venir s’inscrivent déjà à l’écran et rompent l’utopie. Dès le premier plan du film en effet (le générique commence sur fond noir), le regard du spectateur est déchiré, clivé par une grille qui cloisonne la vision [1]. Redoublée par une chanson mélancolique qui assombrit plus encore cette arrivée, l’organisation du plan maintient le spectateur derrière la grille, et l’empêche de distinguer un train qui arrive dans ce noir charbonneux. Enfin, au terme du long générique, un train s’arrête à quai. Des gens en descendent, dans l’absolu anonymat et le gris fumeux. Le son naturaliste est celui de toute gare, chaotique, strident, indifférent [2]. Emblème de l’afflux et du continu, ce lieu est marqué par l’indifférenciation. Comment en émerger ? Au quatrième plan du film, le spectateur est porté à l’intérieur d’une voiture, à l’étroit, en compagnie d’une famille ramassée sur elle-même. Simone, l’homme au chapeau crânement tiré en arrière, réveille sa mère, une femme imposante au grand châle noir. Figure du matriarcat méridional, elle semble petite et perdue parmi ses grands fils. La foule par essence anonyme passe devant la grappe humaine, immobilisée sur le quai, hésitant à sortir du cadre. Le train bloque la profondeur de champ et aucune ligne de fuite n’est possible [3]. C’est Simone qui osera sortir du groupe pour vérifier si leur aîné Vincenzo est venu les chercher. Filmé en plan rapproché, la caméra fige un portrait et une situation familiale : la mère, au regard de pietà s’adresse à Simone, attiré par tous les possibles du hors-champ: « Ne t’éloigne pas ! » [4]
La caméra suit Simone en un travelling avec une légère plongée sur cet homme isolé qui avance vers la lumière. Mais il n’ira pas plus loin que les limites du cadre, bloqué lui aussi physiquement : par sa condition d’immigré, mais aussi par une peur, une timidité voire une lâcheté (ce que confirmera la suite des événements) [5]. La ligne de fuite du train est illusoire, elle lui barre l’espérance d’une échappée belle vers les lumières de la ville. Il revient au groupe familial qui, lentement, se met à bouger, ses membres toujours agrippés les uns aux autres, pour finir dilué dans cet immense escalier de la gare [6]. Le spectateur peine alors à les repérer, à les identifier. Ce ne sont plus à la fin de cette séquence que des taches sombres au milieu de lignes et de graphismes urbains (immeuble, escalier, dessins muraux). Avec, en contrepoint, une ironique musique jazzy. Bienvenue dans la modernité, semble nous exprimer ce plan final.
Portons-nous maintenant à la dernière séquence du film. Le groupe est disloqué, des meurtrissures irréparables ont été commises, la tragédie a eu lieu qui a ruiné les attentes de la famille Parondi. C’est au tour de Luca, le benjamin, de parler alors. L’enfant, mutique durant tout le film, va maintenant témoigner et recueillir aussi une parole. Le spectateur retrouve ici ce double mouvement, dans lequel Luca sera à la fois celui qui demandera des comptes au passé mais aussi celui qui portera une autre espérance. Messager du matin, il va à l’usine Alfa Romeo (beau symbole de la modernité des années 1950) avertir Ciro et l’accabler aussi : pourquoi a-t-il fui la veille ? Pourquoi les a-t-il abandonnés ? [7] Dans ce lieu ouvert, opposé à la grisaille de la gare d’arrivée, baignée de la lumière d’un soleil printanier, la conversation entre les deux frères est filmée en champ-contrechamp, au plus près des visages. Ciro a choisi de s’instruire pas à pas, pour devenir ouvrier qualifié et élaborer son destin en homme libre. Alors il raconte, en homme, assis sur l’herbe folle du talus [8].
En un seul plan, Luca scelle son destin. Du groupe d’ouvriers d’où il s’extrait, il longe le mur séparant l’usine de la cité, où s’affiche la gloire de son frère Rocco, pour se diriger, à ciel ouvert, vers sa cité HLM au loin. Il devient sous nos yeux un point minuscule, anonyme, indistinct [9]. Le mot « fin » s’inscrit à l’écran. Luca, marchant seul de dos vers l’horizon éclairé, clôt ce grand récit épique et intime. Tout comme Chaplin dans ses Temps Modernes, c’est l’enfance qui ouvre à nouveau un autre monde. Mais on peut légitimement se demander si cet horizon (la cité, l’usine) est si ouvert que ça, et à quel prix ?
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Nadia Meflah, formatrice en cinéma

Rocco et ses Frères, un film italien de Luchino Visconti (Rocco e i suoi fratelli, 1960, noir et blanc, VM), scénario de Luchino Visconti, Vasco Pratolini et Suso Cecchi d’Amico, avec Alain Delon (Rocco), Renato Salvatori (Simone), Annie Girardot (Nadia), Katina Paxinou (Rosaria, la mère), Roger Hanin (Morini), Paolo Stoppa (le manager), Claudia Cardinale (Ginetta).
2 h 50 min
la nuit du mardi 27 au mercredi 28 décembre 2005, 0 h 15


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