Montage parallèle
Après sa mise en ligne comme webdocumentaire (voir notre rubrique qui lui avait été consacrée), le reportage sur les vies des habitants des deux villes voisines en Israël et Palestine, a été remonté pour être diffusé à l’antenne sur Arte le 7 février dernier. La transformation de 80 séquences de deux minutes en un documentaire de 52 minutes reflète un souci plus explicite de fabriquer un discours sur la situation israélo-palestinienne, en lien avec la guerre qui vient de se dérouler à Gaza. Et ce, en l’absence de voix off, puisque le matériau de départ, les séquences de deux minutes, reste le même. C’est donc dans le montage que tout se joue. On oppose classiquement le montage alterné, fondé sur la simultanéité temporelle, et le montage parallèle, fondé sur un lien sémantique. Le premier type de montage permet de lier deux espaces, comme dans le syntagme poursuivi/poursuivant. Le second type de montage permet de lier autour d’une idée, d’un symbole, d’un référent commun, deux figures ou deux objets. Ainsi, au début des Temps Modernes, Chaplin nous propose des hommes qui sortent d’une bouche de métro, puis des moutons qui sortent de la même bouche de métro. Cette distinction s’applique au montage entre plans, mais on peut la transposer au montage entre séquences, moyennant quelques ajustements, surtout si l’on a affaire à de courtes séquences de deux minutes comme ici.
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Dans le webdocumentaire, le spectateur en choisissant l’entrée par date voyait l’une après l’autre deux séquences qui se déroulaient le même jour côté palestinien et côté israélien. Gaza et Sderot étant distante de quelques kilomètres seulement, c’est le même ensoleillement, la même météo que l’on pouvait retrouver d’un côté de la frontière ou de l’autre. Le montage entre les deux séquences de deux minutes produisait l’équivalent d’un montage alterné puisque la mention suivante, soulignant la simultanéité, figurait entre les deux séquences : « au même moment, à Sderot/à Gaza... » Le noeud de cette simultanéité, au départ, concernait également le spectateur qui vivait le même jour dans son pays, introduisant un vrai partage des temporalités, dramatisé par l’imminence de la guerre lorsque le Hamas, quelques jours avant la fin du webdocumentaire, décida de mettre fin à la trêve. C’est ce montage alterné élargi que brise la mise en place d’un documentaire de 52 minutes, l’enchaînement des séquences relevant davantage de la liaison sémantique : on voit par exemple la manière dont se déroule au sein d’une maison toute décorée un mariage judéo-marocain plein de lumières, puis comment on installe un générateur pour une fête palestinienne dans l’obscurité de la nuit, du fait des coupures d’électricité. Ici, le montage met en place un système de comparaison autour de la question de la fête et du mariage, et fait disparaître l’idée de simultanéité. On voit ainsi comment, au coeur même d’un mariage, la pénurie s’oppose à l’abondance, tandis que les formes festives se ressemblent beaucoup, d’autant que l’arabe est utilisé lors des chants judéo-marocains. La frontière sépare des peuples qui se ressemblent.
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Ce phénomène de montage parallèle, qui dessine progressivement pour le spectateur « ce que veut dire » le film, était déjà présent potentiellement dans le webdocumentaire, lorsque le spectateur organisait sa circulation sur le site par thème (et non par date). Mais cette fois, c’est le documentariste qui est responsable de la liaison et non plus le spectateur qui choisit les thèmes qui l’intéressent. De ce fait, une séquence est emblématique des choix politiques du documentariste (ou du groupe de documentaristes, producteurs, etc., qui conçoivent et fabriquent ce film). Parmi les personnages les plus marquants de ce documentaire, une coiffeuse attachante rappelle qu’elle avait l’habitude enfant d’aller à Gaza avec ses parents. Lors de l’une des séquences, elle accueille justement un vieil ami gazaoui mais un passant de Sderot insulte celui-ci en le traitant de « terroriste ». Les répliques fusent, la coiffeuse rappelle qu’elle est en faveur de la paix avec les Palestiniens. Assis devant la boutique, l’ami arabe reste muet et s’assombrit. À un autre moment, dans le même ordre d’idée, une vieille dame palestinienne souhaite, devant son fils un peu surpris, que Dieu bénisse aussi les Israéliens. Ailleurs, une discussion politique se conclut sur le fait que ce sont les dirigeants des deux peuples qui sont responsables d’une guerre dont les peuples eux-mêmes ne veulent pas. Par ces choix, le documentaire montre clairement son désir de « rapprochement » entre les peuples et son opposition à ce genre de violence absurde. Cela éclaire le projet même de la liaison par séquences interposées entre la vie à Gaza et la vie à Sderot, donnant au montage thématique entre séquences un sens plus explicite encore en faveur de la paix. Le documentaire s’ouvre d’ailleurs sur la vie et les paroles de la coiffeuse, comme si c’était elle qui donnait l’orientation du film.
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Le film se clôt alors sur une séquence étrange : avec la fin de la trêve, les « alertes rouges », qui préviennent les habitants de Sderot de la chute de roquettes en provenance de Gaza, reprennent. On voit alors la mère de famille que nous suivons depuis le début du documentaire s’accroupir dans sa cuisine, tremblante de peur. Pourtant, le documentaire débute et se termine sur l’évocation des bombardements israéliens de Gaza qui ont eu lieu entre la fin du tournage et le moment où ce film a été réalisé. Mais de ces bombardements nous n’aurons pas d’image puisque le 52 minutes est fondé sur les séquences tournées avant. Si bien que cette séquence finale de peur vaut pour tous les bombardements quels qu’ils soient. L’espace d’un instant, les parallèles se touchent.
Guillaume Soulez, sémiologue
Université Paris III-Sorbonne nouvelle À lire, la précédente rubrique sur le webdocumentaire Gaza/Sderot.
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