Les Infiltrés
 
Le cas et la caméra
France 2 propose depuis le 22 octobre 2008 un nouveau magazine d’information qui repose sur des reportages en caméra cachée suivis d’une discussion en plateau. Le débat déontologique fait rage au sein de la profession des journalistes : en principe, le journaliste doit avancer à découvert. Mais ne faut-il pas situer cette question elle-même dans un rapport entre trois termes : le cas (dévoilé), les moyens (du dévoilement) et la question en jeu (la question de société que ce cas fait apparaître) ?
 
© France 2 / Bernard Barbereau
Une journaliste se fait passer pour une aide-soignante afin d’« infiltrer » une maison de retraite pendant deux semaines. Elle porte sur elle une caméra et un micro cachés. Le tableau est édifiant : le personnel étant visiblement très insuffisant, et parfois mal adapté, de nombreux pensionnaires sont isolés, leur toilette est faite trop rapidement et sans ménagement, la surveillance médicale laisse à désirer et expose les retraités à des maladies contagieuses, la sécurité et l’hygiène minimales ne sont pas assurées en particulier le soir et le week-end... Visages floutés ou coupés par le cadre, corps meurtris, paroles blessantes ou confidences déprimantes du personnel... L’atmosphère qui se dégage du reportage est épouvantable. Vers la fin du reportage, on apprend que l’un des pensionnaires, que l’on a vu assez mal traité puis très mal en point parce qu’il avait visiblement été laissé à lui-même pendant le week-end, est décédé à l’hôpital. Le présentateur, David Pujadas, peut alors enchaîner sur le sentiment de scandale que ce 52 minutes suscite inévitablement.

La maison de retraite en question a, depuis, été identifiée et une enquête judiciaire est en cours. Bien sûr, le magazine Les Infiltrés n’avait pas pour objectif de dénoncer une maison de retraite et ses abus mais de soulever le problème général de la maltraitance dans les maisons de retraite en France. C’est l’objet du débat qui suit sur le plateau, réunissant la secrétaire d’État chargée du dossier, des représentants des directeurs d’établissement, des personnels et des familles, etc. L’un des points de cette discussion souvent vive est justement le caractère « représentatif » du reportage : s’agit-il de ces 5 à 10 % de maisons de retraite qu’il faut fermer parce qu’elles ne remplissent pas les conditions minimales, ou d’une maltraitance « ordinaire » que l’on trouve dans 70 % des établissements faute de moyens et de personnels formés ? Comment effectuer le passage du cas filmé à la question générale de la situation des maisons de retraite en France ?
© France 2 / Bernard Barbereau
Un certain nombre d’informations (actes de maltraitance, confidences de membres du personnel) ne sont pas accessibles autrement que par la caméra et le micro cachés, et le magazine s’emploie à le montrer a contrario avec un cours reportage complémentaire qui relate la visite annoncée d’une maison de retraite par un inspecteur de la DDASS, avec accompagnement prévu à l’avance de caméras, qui ne permet pas vraiment de se faire une idée de la situation de l’établissement en temps normal (hors visite et hors caméra). Le débat insistera sur le fait que seule la visite « inopinée » des établissements permet de vérifier leur fonctionnement et leur respect des règles minimales. En quelque sorte, Les Infiltrés ont fait cette visite inopinée à la place de l’inspection de la DDASS, même si David Pujadas refuse de donner le nom de l’établissement à la secrétaire d’État présente sur le plateau (« nous ne sommes pas des auxiliaires de la police »). Pour autant, le reportage initial ne donne aucun élément de contexte et, sans la discussion qui suit et qui nous éclaire, nous pourrions être tentés soit de minimiser l’enjeu (ce n’est qu’un cas particulier) soit de le généraliser indûment (voilà la situation de toutes les maisons de retraite aujourd’hui). Plutôt que le choix de la caméra cachée, qui peut se justifier dans certaines situations exceptionnelles, c’est donc le partage des tâches entre un débat argumenté, qui permet de comprendre pourquoi ces situations de détresse sont possibles et quels sont les moyens de les éviter, et un reportage, qui a seulement pour fonction d’« accrocher » le spectateur, qui fait question.

Umberto Eco a proposé une distinction utile entre « co-texte » et « contexte » qui peut nous aider à y voir clair : le co-texte est ce qui environne immédiatement le texte (ce qui se trouve autour du texte), le contexte relève du système d’interprétation du texte (le même texte prend des sens différents selon les contextes). On pourrait dire ici que le texte qui fait scandale ce sont ces « images-chocs » de vieillards maltraités et ces « aveux » de soignants sur la gestion de l’établissement. Or, seul le débat permet de comprendre et mesurer en quoi ce cas peut être à la fois particulier et représentatif au sein de la question générale des maisons de retraites. Le co-texte du débat, qui comporte ces éléments permettant la compréhension du reportage (contexte), paraît ici trop éloigné du texte qui fait scandale. Au lieu de se clore par la mort d’un pensionnaire, on pourrait donc attendre du reportage qu’il amorce lui-même plus explicitement ce mouvement vers la généralisation, permettant de mieux comprendre les « images-chocs » et les « aveux » (ce ne serait pas diminuer leur force de scandale). Ainsi, la voix over, au lieu de mimer seulement le journal de bord d’une fausse aide-soignante, pourrait nous donner des indications utiles, jouant son rôle de « co-texte » qui, sans dévoiler l’identité de l’établissement, nous aiderait à nous faire une idée du caractère plus ou moins exceptionnel de la situation et de ses causes. Le co-texte nous conduirait progressivement à accéder au contexte. Fort heureusement, le reportage ne sombre pas dans la caricature (on y voit et entend une aide-soignante qui fait preuve d’humanité et une infirmière qui tente d’obtenir d’un médecin qu’une pensionnaire souffre moins), mais l’écart entre le reportage et le débat reste très significatif.
En somme, à l’opposé de l’idéologie de la « preuve par l’image », plus la caméra est « cachée », plus la contextualisation s’impose. Les moyens proprement audiovisuels de cette contextualisation existent, on peut s’en servir.
 
 
Guillaume Soulez, sémiologue
Université Paris III-Sorbonne nouvelle


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