La Grande Inondation et Les temps changent
 
Une écriture structuraliste des personnages
Deux films « climatiques », une fiction britannique, La Grande Inondation (sur TF1 le 31 janvier dernier) et une docufiction française, Les temps changent (sur France 2 le 4 février) renouent avec le genre des films-catastrophe des années 1970, cette fois sur le mode écologiste. Mais leur volonté démonstrative les conduit à réduire les personnages à leur fonction dans le récit.
 
Les temps changent sur France 2
D.R.
L’un des arguments les plus utilisés par les détracteurs de la culture de masse est son incapacité à promouvoir des individualités artistiques. Il s’agit ici d’opposer la personnalité propre de l’artiste qui bouscule les habitudes de son époque par l’expression même de ce qu’il a de singulier en lui, sans compromis, au faiseur anonyme que l’art de masse commet à la fabrication de ses produits standardisés, artisan ligoté par un cahier des charges qui l’empêche d’exprimer ce qu’il aurait éventuellement à dire de personnel. Cet argument est en général couplé, chez des détracteurs de la culture de masse comme Theodor Adorno ou Dwight Macdonald, à un corollaire connu sous le nom de « plus petit commun dénominateur » (PPCD). Pour plaire immédiatement au plus grand nombre, selon le PPCD, une œuvre d’art est contrainte (comme son créateur) de se départir de ses aspérités, de ses difficultés d’appréhension et de tout ce qui pourrait la rendre singulière. Ses personnages, dans le cas d’une œuvre narrative, doivent se présenter lisses et stéréotypés. On voit que le modèle de pensée qui organise ce raisonnement est la figure de la pyramide, avec un sommet tout en haut (le high art, goûté par ces alpinistes de l’art que sont les esthètes) et une large base tout en bas (le low art, consommé par la masse des béotiens).

Pourtant, comme le montre le philosophe américain Noël Carroll dans son livre Philosophy of Mass Art, ce beau raisonnement géométrisant est faux. L’histoire de l’art de masse regorge au contraire de figures très singulières que le grand public a adoubées alors même qu’il n’y avait aucune tentative de leur part de gommer leurs aspérités. Carroll cite Charlie Chaplin et Bob Dylan ; il y en a bien d’autres. Le grand public est sensible à leur singularité, même si les adeptes du high art s’empressent d’affirmer qu’il ne les aime pas pour les « bonnes » raisons : dans le cas du cinéma, on a pu voir fleurir ce discours lors des rétrospectives d’Alfred Hitchcock et de Vincente Minnelli au Centre Pompidou, tous deux célébrés comme créateurs de formes plastiques par l’intelligentsia de l’esthétique alors que la valeur de leurs films passait (et passe encore) aux yeux du plus grand nombre par l’intérêt de l’histoire, la réussite technique ou le charme des acteurs.
Les temps changent sur France 2
© CAPA / Jessica Forde
Hélas, il faut bien reconnaître que parfois, les instances de l’art de masse s’ingénient à donner raison à Adorno contre Carroll. « France 2, fidèle à ses missions, continue d’explorer des écritures audiovisuelles innovantes tout en proposant une télévision de contenu accessible au plus grand nombre », dit la directrice des programmes documentaires en préambule à la docufiction Les temps changent. Cette préoccupation d’être « accessible au plus grand nombre » reflète, si l’on en juge par le résultat, l’argument du PPCD aussi bien dans cette docufiction que dans son pendant thématique sur TF1, La Grande Inondation. Aucune confiance n’a été faite au téléspectateur, au moment de l’écriture des personnages, dans sa capacité à aimer ou à habiter des êtres singuliers. Certes, le genre du film-catastrophe, auxquels ces deux programmes appartiennent peu ou prou, suppose un effacement des personnalités qui permet à la vraie vedette du film, la catastrophe proprement dite, de dominer la narration. Mais l’effacement confine ici à la disparition.

Les temps changent sur France 2
© CAPA / Drew Harrison Meyers
« La fonction crée l’organe », l’affirmation (inexacte) de Lamarck se vérifie dans ces deux programmes au sens où la fonction narrative y suffit à créer le personnage. Et puisque les catastrophes, c’est bien connu, soudent et ressoudent les groupes et d’abord les familles, c’est en premier lieu la structure parentale qui va définir les héros. « Tu crois que je suis un mauvais oncle ? », « ma fille a besoin d’un grand-père », « pour toi c’est simple, tu n’es pas son ex-mari » (répliques entendues dans les premières minutes de La Grande Inondation) ; « assis à côté de son père sur le tracteur, Lucas était loin de se douter », « cette poussière a déjà pris mon père et mon mari, jamais je ne la laisserai prendre mon fils » (Les temps changent). Même en regardant le générique, on ne saura jamais comment s’appelle le père de Mel dans La Grande Inondation : « Mel’s dad », cela suffit, sa relation de parenté suffit à le constituer. L’impression de ne voir que les fonctions narratives, si chères à Vladimir Propp et à l’analyse structurale du récit, est renforcée dans le cas de la docufiction française par l’utilisation systématique d’une voix off didactique qui achève d’ôter toute chair au squelette des personnages qu’elle présente.

Les concepteurs de ces programmes (lesquels débordent par ailleurs de bonnes intentions écologiques, là n’est pas le propos) ont oublié que l’œuvre de Charlie Chaplin a acquis un statut universel alors même que le personnage de Charlot est très circonscrit par les particularités culturelles ; c’est par-delà ses bizarreries, sa dégaine unique et sa résistance aux clichés – et sans doute grâce à elles – que les spectateurs du monde entier y ont vu « leur semblable, leur frère », et non parce qu’il était chargé d’exemplifier telle fonction définie par le scénario.
 
 
Laurent Jullier, Institut de recherche sur le cinéma et l’audiovisuel (Paris III)


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