Les journaux télévisés « tout images »
 
Le flux, la boucle, le détail
À la télévision, les boucles d’images de l’information en continu, encore fréquentes sur plusieurs chaînes, reposent sur le principe d’une absence de présentateur à l’écran. Seule une voix off assure les commentaires et commande donc assez largement l’image. Au point que ces « tout images » sont plus assurément des « tout commentaires »…
 
Un texte fondateur de la sémiologie de l’image, « Rhétorique de l’image » (1964), souligne la dépendance sémantique des images par rapport aux légendes verbales qui les accompagnent, ce que son auteur, Roland Barthes, appelle la fonction d’ancrage. La fonction traditionnelle du commentaire en voix off dans le documentaire et le reportage joue le même rôle : on me montre des gens qui marchent dans une rue piétonne d’une ville occidentale et le commentaire peut évoquer « la chute de la consommation » (ou la « reprise de la consommation », d’ailleurs) ou « la baisse du chômage », ou tout autre réalité sociale, culturelle ou politique, en conduisant le spectateur à voir dans la population qui déambule soit des consommateurs, soit des gens qui travaillent ou qui se rendent à leur travail, soit encore autre chose selon la désignation verbale en jeu. Bien que nous n’ayons pas de « présentateur » en chair et en os sous les yeux, la fonction de présentation est bien assurée par une voix (qui n’est d’ailleurs jamais tout à fait dénuée de corporalité). Dans les « tout images » d’information que l’on trouve à la télévision, c’est bien, contrairement à ce que ce nom pourrait laisser entendre, le son qui commande aux images. Puisque les « tout images » sont sonores, on peut donc se dire qu’en vérité le contraire du « tout images » est défini en creux comme la présence d’un corps humain (qui parle), comme si, dans le fond, ce corps n’était pas une image... ce qu’il est aussi bien sûr. Ce qui est souligné par cette opposition, c’est que c’est sa parole et l’attitude qui se dégage alors de son discours (ce qu’on appelle l’ethos dans la rhétorique ancienne) qui comptent dans la présentation (voir mon article, « Ethos, énonciation, média », Recherches en communication, n° 18, Louvain-la-Neuve, 2002), alors que le « tout images » est moins explicitement personnalisé.
Mais un phénomène de lecture particulier peut se développer parallèlement à l’occasion des « boucles d’images » de l’information en continu : l’ancrage marche surtout la première fois. Dès lors que les images reviennent (en boucle), et une fois que le cadre sémantique global de l’information nous a été donné la (ou les) fois précédente(s), notre lecture des images peut se faire beaucoup plus flottante et libre, débordant les limites fixées par la désignation du sens par la parole du commentateur. Prenons le cas d’un « tout images » de TMC. Celui-ci dure cinq minutes et débute par un « Bonsoir » suivi de la présentation de trois sujets principaux (les « Titres ») puis d’une petite dizaine de reportages de longueur inégale. La première fois, la bande sonore nous guide, nous aide à désigner. Ainsi, par exemple, au début du deuxième reportage, le 10 avril 2009 à 20 h 22, un homme parle devant des micros (mais nous ne l’entendons pas), puis un plan de coupe nous montre un premier rang d’officiels qui écoutent dans une salle de meeting, puis un autre homme qui parle devant d’autres micros de la même façon. À moins que nous soyons familiers de la politique algérienne au point d’identifier tout de suite les personnes qui parlent (sans doute le ministre de l’Intérieur en premier, puis Bouteflika en second, dont le visage nous est plus connu), seul le commentaire en voix off peut clairement nous indiquer qu’il s’agit de la proclamation des résultats de l’élection présidentielle algérienne et non pas d’un autre événement justifiant la présence de micros. Ce commentaire est d’ailleurs renforcé par le choix d’un plan qui cadre le ministre en permettant de lire derrière lui sur un grand écran, en français et en anglais, « Élections présidentielles 2009 », inscription qui joue le rôle de légende verbale intérieure au plan. On constate dans ce cas que les personnes que nous voyons (nous) parler n’ont pourtant pas la parole dans la mesure où nous ne les entendons pas, seul le commentaire domine dans le « tout images » pour éviter justement que la parole ne se disperse et qu’une autre figure d’orateur que celle du commentateur invisible ne s’adresse à nous. C’est donc bien un « tout commentaire » qui se met en place. Notons tout de même la fonction résiduelle du son in (provenant de l’image ou attribué aux éléments internes à l’image) : le « tout images » ménage souvent un son de basse intensité qui a un rôle de renforcement réaliste. Ainsi, sans comprendre ce que dit la personne qui parle, par exemple, on a quelque chose qui ressemble à une parole articulée entendue de loin.
À la deuxième ou troisième boucle, les mêmes sujets, avec une légère variation liée à la mise à jour en fonction de l’évolution de l’actualité, le commentaire perd sa fonction de désignation pour laisser place à une sorte de regard flottant (comme on parle d’écoute flottante en psychanalyse), où ce sont les associations libres des significations qui dominent, neutralisant la fonction du commentaire que nous n’écoutons plus que d’une oreille. Images comme cette poignée de main distraite que Nicolas Sarkozy réserve à la dernière personne qu’il salue à l’occasion d’une réunion officielle, ou cette vibration de l’air chaud au-dessus des cercueils réunis pour une cérémonie religieuse après le tremblement de terre en Italie, mais aussi sons discrets, comme ce crissement de pneus sur le gravier (de l’Élysée sans doute) réservé à la seule voiture du Premier ministre François Fillon (deux autres participants à la même réunion, un dirigeant syndical et un ministre, arrivant en voiture n’ont pas eu droit au crissement) qui marque une légère hiérarchie des fonctions. Ce ne sont que des exemples possibles, chaque spectateur, en fait, peut produire « ses » détails significatifs, en fonction de ses habitudes, de ses compétences, de ses convictions. Comme les séries fictionnelles qui, à force de faire varier des éléments familiers, attirent notre attention sur les détails (les manies d’un personnage récurrent, telle bizarrerie d’une intrigue pourtant classique, etc.), la répétition de la même structure informationnelle et la répétition du même processus d’ancrage finit par ouvrir paradoxalement le champ des possibles, à retrouver une polysémie depuis le regard du spectateur, et non plus depuis un sens « contenu » dans l’image, tel qu’il est présupposé par la logique de l’ancrage.
 
 
Guillaume Soulez, sémiologue
Université Paris III-Sorbonne nouvelle


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