Au revoir les enfants
 

© J.-L. Bulliard  
Un film français de Louis Malle (1987), scénario de Louis Malle, avec Gaspard Manesse (Julien Quentin), Raphael Fejtö (Jean Bonnet/Jean Kippelstein), Francine Racette (Mme Quentin), Stanislas Carré de Malberg (François Quentin), Philippe Morier-Genoud (Père Jean), François Berléand (Père Michel), François Négret (Joseph).
1 h 42 min

jeudi 10 novembre 2005, 20 h 40
Rediffusions : la nuit du vendredi 11 au samedi 12 novembre, 1 h 10 ; lundi 14 novembre, 15 h 15 (TNT)
 

Le film
1944. Fils d’industriel, Julien, 11 ans, retourne dans le pensionnat catholique où il fait ses études. Un nouveau pensionnaire, Bonnet, attire sa curiosité et sa jalousie. Julien ne tarde pas à découvrir que Bonnet est d’origine juive et qu’il a été caché sous une fausse identité par le père Jean, le directeur du pensionnat qui est en contact avec la Résistance. Les deux garçons finissent par devenir amis, mais Bonnet est bientôt dénoncé par le garçon de cuisine et enlevé avec le père Jean par la Gestapo.
Pistes à suivre
[Français, histoire, éducation civique, éducation au cinéma, 4e, 3e et 2de]
L’enfance lointaine
Comment caractériser l’évocation de l’enfance que réalise le film ? En quoi ce portrait est-il juste et surprenant ? Quels sont les effets produits par les nombreux plans fixes sur les regards des enfants ? En quoi le film donne-t-il à voir le passage à l’âge adulte de ces enfants ?
Souvenirs d’enfance. Au revoir les enfants relève en grande partie de l’autobiographie. Louis Malle y évoque des souvenirs parmi les plus poignants et les plus déterminants de son existence : « J’aurais du en faire le sujet de mon premier film, mais j’hésitais, j’attendais. » Ces souvenirs constituent notamment une évocation de l’enfance et de l’adolescence remarquable par sa richesse et sa complexité. La vie réglée du pensionnat catholique ne permet pas d’échapper aux troubles de l’histoire et met en évidence les désirs et frustrations de l’adolescence. Derrière l’innocence, la naïveté et la camaraderie apparaissent ainsi la jalousie et la rivalité (celle de Julien pour Jean, meilleur élève et meilleur pianiste), les conflits et la cruauté des enfants entre eux (cf. les multiples tours, plus ou moins humiliants qu’ils se jouent les uns les autres), le malaise (Julien qui se pique avec son compas, sans raison), et les jeux ambigus (Julien qui s’amuse à troubler le père Michel dans la baignoire).
L’enfance est lointaine non seulement parce que Louis Malle cherche à reconstituer une époque révolue, mais encore parce qu’il s’attache à retranscrire le caractère impénétrable et mystérieux de cette enfance. Les nombreux plans fixes sur les regards des enfants qui se toisent en silence (Jean et Julien) ou sont perdus dans leur pensées (Julien dans la baignoire) sont à cet égard assez saisissants : ils mettent les personnages à distance et suggèrent la profondeur et la complexité de leurs sentiments. L’usage de plans fixes, dans la dernière séquence du film (le dernier échange de regards entre les deux amis et le départ de Jean), est encore remarquable parce qu’il nous fait saisir le caractère essentiel et déterminant de l’événement. En continuant à fixer quelques secondes la porte vide par laquelle Julien a vu partir Jean, la caméra saisit une absence chargée de sens puisqu’elle signifie aussi bien la mort de Jean que la constitution d’un souvenir indélébile pour Julien/Louis Malle.
Le passage à l’âge adulte. Portrait d’une enfance, Au revoir les enfants est aussi l’évocation d’un passage à l’âge adulte. Les enfants du pensionnat jouent aux grands, aux durs, et ne cessent d’évoquer avec plus ou moins de maladresse leurs premiers émois érotiques et amoureux. L’histoire les fait grandir trop vite car ils sont confrontés à une période noire et exceptionnelle devant laquelle ils sont perdus, n’ayant d’autres repères que l’idéologie dominante et les opinions de leurs parents qu’ils se plaisent parfois à répéter. L’image des deux enfants perdus dans la forêt est donc très parlante : Au revoir les enfants dresse le portrait d’enfants jetés et perdus dans un monde inquiétant au sein duquel ils auront à forger leurs propres repères.
Au revoir les enfants est ainsi pour Louis Malle l’occasion d’évoquer les événements qui ont été déterminants dans l’orientation existentielle qui a été la sienne. Le film nous fait passer d’un enfant qui, sur un quai de train, peine à quitter les jupes de sa mère (première séquence) à un même enfant qui, dans les derniers moments du film, « choisit son camp », en rejetant Joseph et en se plaçant du côté de Jean. L’expérience initiatique de Julien passe ainsi par l’expérience de l’amitié (pour Jean), de l’admiration (pour le père Jean), et le sentiment de l’injustice. Confronté à la cruauté bête, la veulerie et la lâcheté humaine, démultipliées par la particularité de l’époque, Julien voit en retour une figure paternelle admirable et un enfant innocent condamnés par le régime, et réalise ainsi la nécessité de s’inscrire en faux.
La France de l’Occupation
En quoi le film dessine-t-il le portrait de la France sous l’Occupation ? Quelles sont les divisions perceptibles, tant dans les opinions que dans les comportements ? Comment la guerre est-elle perçue par les personnages ?
Une France divisée. Les parents comme les enfants représentés dans le film font état d’une France profondément divisée. La fin pressentie du conflit attise semble-t-il les passions, et les séquences du restaurant et de la promenade des enfants permettent notamment d’envisager la diversité des opinions et des comportements, depuis la simple lâcheté, l’attentisme affairé jusqu’à la collaboration active, depuis l’indignation jusqu’à la révolte ou la résistance.
La guerre continue. L’évocation de la guerre dans le film est intéressante car elle permet de dresser une sorte de portait de la France de l’Occupation. Le pensionnat est en effet un monde clos à l’intérieur d’un autre monde clos (celui de la France occupée) qui redouble la présence ambiguë du conflit. La guerre est en effet présente à travers le froid, la faim, les privations, et les bombardements. Par ailleurs, on sent que la vie est minée par la surveillance et les contrôles divers. Cette menace prend une vive ampleur avec le personnage de Jean : celui-ci dit « avoir peur tout le temps » et, de fait, le danger surgit sans cesse (les miliciens, les soldats allemands, les dénonciateurs...). La dramatisation du film repose d’ailleurs en grande partie sur ce risque continuel pour lui de se faire repérer et prendre par les autorités.
Mais en même temps, la guerre est lointaine : elle n’est notamment pas une préoccupation véritable pour la mère de Julien, occupée à des soucis plus futiles, ni pour son père (un industriel pour qui les affaires continuent). En outre, le collège est fermé sur lui-même et l’information circule par des chemins de traverse, des rumeurs ou des messes basses : une chape de plomb semble posée sur l’information et l’expression des opinions.
La contingence et la liberté
En quoi le film met-il en évidence la difficulté du choix moral qui s’impose aux personnages ? Remarquer la contingence radicale qui entoure ces choix.
Le choix moral. Agir, c’est se choisir. Au revoir les enfants évoque la contingence terrifiante et fascinante qui s’attache à ce choix, qui apparaît comme un basculement, jamais totalement prévisible, jamais totalement gratuit non plus. L’image des enfants juchés sur leurs échasses et risquant à tout instant de tomber peut suggérer cette difficulté du choix moral à laquelle sont confrontés la plupart des personnages du film. Joseph bascule subitement du côté des collaborateurs, et l’injustice dont est témoin Julien le fait basculer du côté des opprimés. Les conséquences du choix sont énormes, car il crée un clivage entre les êtres : Julien ne parvient plus à adresser la parole à Joseph après qu’il a rejoint la Gestapo. Le choix, enfin, est terrifiant lorsqu’il confronte l’individu à un véritable dilemme. L’hésitation profonde du père Jean, au moment de donner ou non l’hostie à Jean est ainsi remarquable : la contre-plongée, le geste suspendu et le regard paniqué suffisent à suggérer le trouble qu’il rencontre lorsqu’il lui faut, en un instant, choisir entre porter atteinte à sa religion et risquer de faire remarquer l’enfant.
La fragilité des frontières. À l’importance des conséquences du choix s’ajoute la contingence insondable du choix lui-même. On sent en effet que Julien « aurait pu » tomber de l’autre côté : sa rivalité et sa jalousie à l’égard de Jean « auraient pu » le faire verser de l’autre côté, et cette seule possibilité suffit à rendre compte du mystère du choix moral, lequel ne se réduit jamais à un déterminisme intégral. Il en est de même pour Joseph : son renvoi ne suffit pas à expliquer son geste, qui reste un abîme. Joseph, de ce point de vue, fait d’ailleurs penser à un autre personnage de la filmographie de Louis Malle : comme Lacombe Lucien, Au revoir les enfants évoque en effet la trajectoire d’un adolescent qui bascule du côté de la collaboration sans qu’on puisse ramener son geste à un enchaînement causal.
Cette contingence radicale se donne encore à voir dans une très belle séquence du film, celle de la projection de Charlot émigrant. Cette séquence intervient juste après celle du restaurant, qui montrait une société divisée entre collaborateurs, libéraux et récalcitrants. Après ce passage, la séquence de projection apparaît comme une parenthèse presque magique où, l’espace d’un film, les personnages sont tous réunis par le rire communicatif et l’émotion. La possibilité d’une communication et même d’une communion possible saute aux yeux avec une évidence étrange, à la fois ironique et désarmante. Le plan où le père Jean et son futur dénonciateur, Joseph, communient dans un même éclat de rire, met ainsi remarquablement au jour la contingence insondable des actions humaines.
Pour en savoir plus
BILLARD Pierre, Louis Malle, le rebelle solitaire, Plon, 2003.
PRÉDAL René, Louis Malle, Edilig, coll. « Cinégraphiques », 1989. Épuisé chez l'éditeur.
JOFFO Joseph, Un sac de billes, Hachette Jeunesse, 2001.

Au revoir les enfants est édité en DVD par Arte Vidéo.

Sur le site de la Base nationale d’éducation à l’image, un dossier concernant le film Au revoir les enfants.
http://crac.lbn.fr/

Benjamin Delmotte




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