Du décalage au décadrage
Transposant le principe de « D’art d’art » au sein de « Ce soir (ou jamais) », magazine culturel en direct sur France 3 en deuxième partie de soirée, Frédéric Taddéï parvient à redonner un peu d’air au genre que menacent, entre autres, l’esprit de sérieux, la frontalité pédagogique, la polémique inutile ou la superficialité mondaine. Le choix de la mise en mots et de la mise en scène, sur le mode d’un décadrage permanent, nous donne quelques pistes pour comprendre le plaisir et l’intérêt que l’on a, bien souvent, à suivre cette émission.
Dans sa minute télévisuelle D’art d’art, Frédéric Taddéï propose l’étude ludique d’un tableau en mobilisant tout le hors-cadre (contexte historique, social, artistique, autres tableaux en relation, etc.) qui nous aide à mieux le voir et l’apprécier. Par un récit décontracté, il nous instruit efficacement, et l’air de rien parfois, glisse au travers de ce commentaire narratif sa manière de comprendre cet objet artistique. Depuis cette rentrée, il transpose avec bonheur ce principe à un nouveau magazine culturel, Ce soir (ou jamais).
L’art de l’oblique
 © France 3 / Tristan Paviot |
En légère contre-plongée pour la touche contemporaine mais retrouvant une posture télévisuelle très ancienne, celle des premiers présentateurs de plateau, Frédéric Taddéï nous accueille au seuil de son émission en se tenant de biais par rapport à ses invités, distinguant l’adresse aux téléspectateurs de l’espace de la discussion à venir. C’est l’occasion d’une petite présentation, une série de questions et de pistes possibles pour le sujet du jour. Celui-ci est souvent une façon originale de réfléchir à une question culturelle, sociale ou politique d’aujourd’hui : par exemple s’interroger sur le rôle du cinéma dans l’espace culturel français à partir du remplacement du « film du dimanche soir » sur TF1 par des séries américaines, sur notre rapport à la nourriture à travers un roman d’Agnès Desarthe ou une « université populaire du goût » proposée par Michel Onfray, ou sur la place du football dans notre société en discutant avec des artistes qui s’y intéressent. L’opération se répète pour le second sujet du jour. Par ce jeu oblique avec les « attendus » de l’émission culturelle, Taddéï prend un risque (la conversation prend parfois un tour « café du commerce ») mais parvient à déjouer, le plus souvent, les poncifs sur l’art et la culture, et à renouveler le casting traditionnel de ce genre d’émissions. De fait, même s’ils viennent la plupart du temps pour parler de leur « actualité » (sortie d’un livre, d’une pièce de théâtre, d’un film, etc.), les invités sont confrontés à d’autres arts, d’autres points de vue qui font oublier le caractère pesant de la promotion culturelle et les entraînent sur des terrains inattendus.
 © France 3 / Tristan Paviot |
À ce décadrage du casting et du thème s’ajoute un rythme temporel et visuel très particulier qui structure le direct, tout en gardant une forme de spontanéité : l’émission est découpée en fragments de cinq, dix ou trente minutes, comprenant deux mini-débats, un entretien avec un invité et un moment musical final (le live) en relation avec le ou les sujets du jour. L’habillage, la mise en page visuelle se fond dans le décor pour mieux scander les moments télévisuels : bancs-titres sur les canapés, rideaux visuels et réels de ponctuation, musique douce suggérant la fin d’un set conversationnel (comme on dit en jazz), etc. Contrairement au discours habituel sur les émissions culturelles à la télévision, cette fragmentation n’empêche pas de penser, de réfléchir. Tout dépend, en effet, de la façon de poser la question et d’y répondre. Ce soir (ou jamais), comme son titre l’indique, fait un pari sur le temps : une occasion est donnée, une fenêtre s’ouvre sur un sujet, l’écrivain, l’artiste, l’universitaire est invité à s’en saisir, à brosser rapidement une forme de réponse comme on trace une esquisse. L’animateur n’impose pas sa vision du problème mais se contente de « notes de bas de page » en explicitant telle allusion d’un invité ou en donnant le contexte d’un point de vue. Et si le ton, l’intérêt n’y sont pas, tant pis, la séquence ne s’éternise pas, l’occasion peut se retrouver ; un autre sujet, ou un autre invité saura nous surprendre. Souvent, au contraire, la conversation s’engage toute seule et le présentateur se contente de légères relances, propose de prendre le problème autrement, ou verse des documents (archives, extraits de films, de clips) à la discussion pour la faire varier, la faire évoluer. Dans un débat sur le couple contemporain et comment le faire durer (lundi 6 novembre), quelques réflexions d’Évelyne Sullerot tirée d’une archive en noir et blanc, suggérant que le couple serait le dernier refuge contre la « foule » moderne, venait à point nommer retourner une conversation qui s’enlisait un peu autour du couple comme manière d’échapper à la solitude.
 © France 3 / Charlotte Schousboe |
Au diapason de ce rythme, le dispositif propose une sorte de remake détendu et non polémique du style visuel de Droit de réponse de Michel Polac : caméra à l’épaule très mobile, les cadreurs se déplacent dans une sorte de lounge, version contemporaine du salon ou du café littéraire où l’on peut boire, manger, lire ou avoir une conversation de façon facultative et détendue. Dans un espace polyvalent aux dimensions d’une grande salle qui comporte une petite scène, un bar, un espace de maquillage pour les invités à venir, le réalisateur, A. Slodre, attrape un regard, un visage, le corps tendu vers l’avant de l’animateur, etc. Ce sont moins des plans de coupe que des points de vue décadrés sur la conversation qui se poursuit par ailleurs. Plutôt que de redoubler l’ennui qui peut survenir en laissant la caméra sur un invité qui ne prend pas la parole, le réalisateur montre le « public » (le terme est presque impropre) s’intéresser à tout à fait autre chose que ce qui se dit, maintenant ainsi l’attention, et nous propose un second degré sur ce qui se dit.
Combinée à la mission d’une culture pour tous qui évite la pompe et la pose, la touche Taddéï transforme ainsi le décalage contre-culturel (qu’il a pratiqué autrefois en couvrant la scène underground pour Actuel ou Radio Nova) en décadrage grand public pour la télévision, tout en restant en phase avec la scène artistique et intellectuelle émergente.
Guillaume Soulez, sémiologue,
Université Paris III-Sorbonne nouvelle
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