Retour vers le présent ou l’art du possible
La littérature, la bande dessinée, le cinéma nous ont habitués à la science-fiction, mais lorsque la télévision se projette vers le futur, la désorientation est plus forte, tant nous sommes accoutumés à consommer la télévision comme vecteur de l’actualité. C’est donc en jouant sur son propre dispositif que la télévision parvient à faire de la science-fiction tout en restant reconnaissable. L’émission « C’est déjà demain », dont le premier numéro a été diffusé le 15 février sur Canal +, est emblématique de cette tension productive qui conduit aujourd’hui à une certaine réhabilitation du débat politique à la télévision.
 © Maxime Bruno / Canal + |
En 2013, la surestimation des réserves pétrolières conduit, à la suite d’« attentats planétaires », à un krach économique dévastateur. Après avoir tenté de bénéficier de la hausse du baril, un jeune trader arrogant (Hippolyte Girardot) est ruiné, ce qui l’oblige à reconsidérer ses valeurs et ses choix. Cette fiction est entrecoupée de temps en temps de commentaires d’experts (économistes et spécialistes de l’énergie surtout) qui évaluent la vraisemblance du récit et en soulignent les enjeux politiques. Vers la fin, le film est suspendu et François Hollande, premier secrétaire du Parti socialiste, répond aux multiples questions de Ruth Elkrief et débat avec Nicolas Hulot, Michel-Édouard Leclerc, puis Hervé Gaymard (alors encore ministre de l’Économie et de l’Industrie, ironie de l’anticipation !). La comparaison de C’est déjà demain avec deux émissions du même genre est fort instructive : en 1973, le Service de la recherche de l’ORTF avait parodié La caméra explore le temps et Alain Decaux raconte en imaginant un « scénario de l’inacceptable », une France dévastée en l’an 2000 par une urbanisation sauvage et sans âme conduisant à la désertification et à l’existence de ghettos ; en 1984, Jean-Claude Guillebaud (journaliste) et Michel Albert (économiste et directeur des AGF, la compagnie d’assurances) avait demandé à Yves Montand de présenter Vive la crise afin de sensibiliser les téléspectateurs à la fin de l’État-providence, peu de temps après le tournant de la « rigueur » de 1983 (émission produite par Pascale Breugnot, ancienne du Service de la recherche). Se parodiant lui-même, Alain Decaux s’adresse au public en s’appuyant sur des « archives » du futur, c’est-à-dire des images documentaires actuelles mais qu’on utilise pour figurer l’avenir, en jouant sur l’impression de réalité propre au cinéma qui sert habituellement à nous impliquer dans des images du passé, tandis que Vive la crise débute sur un faux flash d’information d’Antenne 2 présenté par Christine Ockrent dans son propre rôle annonçant une série de mesures comme la baisse de certaines prestations et la hausse d’un certain nombre de prélèvements sociaux, comme les retraites. Passé le choc, Yves Montand sert de fil conducteur entre plusieurs mini-fictions, partiellement tournées en studio et mais également nourries d’images d’archives (par exemple un détournement d’une allocution de Ronald Reagan), entrecoupées de séquences de débats ou de commentaires d’experts.
Par sa dramatisation (« la fin du pétrole ») et le mélange plateau/fiction, C’est déjà demain s’inspire visiblement de Vive la crise, une allusion à l’émission est d’ailleurs faite vers la fin par Ruth Elkrief. L’apparition de ce genre d’émissions est doublement révélatrice : elles soulignent les angoisses d’une époque (le premier choc pétrolier, le tournant de la rigueur, « l’effet de serre » et le 11-Septembre) mais aussi la façon dont nous nous représentons l’avenir. En 1973, Decaux disqualifie la bande dessinée façon Marvel pour son caractère trop fantaisiste, et s’appuie sur un rapport de la DATAR : le modèle de la « planification » à la française est encore prégnant. En 1984, Montand joue sur nos nerfs, passant d’un scénario catastrophe à l’ébauche de solutions d’avenir pour mieux valoriser un certain nombre d’initiatives plus ou moins fictionnelles qui préfigurent l’avenir (des syndicats qui acceptent la diminution du salaire en échange de la réduction du temps de travail, un entrepreneur-communicateur, Philippe de Villiers, qui mobilise toute une région pour des spectacles son et lumière, etc.). La fiction ne sert pas seulement à surmonter les blocages du présent mais à accepter le caractère déprimant du rapport entre avenir et politique (l’attente du « Grand Soir »), ce qu’on a appelé « la fin des idéologies », qu’incarne parfaitement le retournement pendant les années 1970 de Montand, ancien compagnon de route du Parti communiste. C’est le début du discours sur la nécessaire réforme fondée sur le primat économiste, qui semble s’essouffler aujourd’hui.
En 2005, au contraire, si la présence de Michel-Édouard Leclerc s’apparente aux figures de Vive la crise, celle de Nicolas Hulot est emblématique de notre époque : même si Ruth Elkrief maintient la fiction à une certaine distance, en l’interrompant plusieurs fois, le pouvoir de projection porté par cette figure médiatique (symbolisé par la transformation d’une émission sur la nature en mouvement semi-politique) sert précisément à faire la transition entre la fiction et la discussion politique en plateau. Au moment où est votée une Charte de l’environnement qui instaure le principe de précaution au rang de principe constitutionnel, une certaine relance de la politique apparaît à travers le fait de prendre désormais au sérieux les écologistes. La réhabilitation pragmatique d’une certaine utopie comme moyen d’agir dans le présent est aussi la réhabilitation du débat politique à la télévision, ce qu’atteste la conception même de l’émission. Pendant l’émission, un curseur se déplace, de 2005 à 2013, en passant par 2007 (élection présidentielle), pour anticiper l’avenir possible, évaluer des solutions, en faire des propositions politiques, débattre enfin de ces propositions avec un adversaire politique. Même si l’émission use, comme ses consœurs, de force tableaux et sondages, le dispositif de l’émission est extrêmement logique, efficace, qui nous ramène d’un monde fictionnel vers notre monde, et de l’avenir vers le présent, rendant la discussion politique beaucoup plus intéressante que d’ordinaire parce qu’à la fois plus focalisée sur un problème (l’énergie) et plus ouverte (par l’anticipation). À l’inverse alors de Vive la crise, la fiction est explicitement un pur prétexte : ce n’est qu’une fiction télé ! Ce qui explique que Ruth Elkrief soit bien dans son rôle : c’est aussi le journalisme télévisé qui prend de l’épaisseur.
La politique retrouve donc tout son sens, selon la double signification du terme : même si le débat politique ne s’y réduit pas, fort heureusement, son orientation temporelle à la télévision est habituellement une projection des hommes et des partis vers la prochaine échéance électorale (c’est le prisme stratégique que maîtrisent parfaitement les journalistes politiques). Ici, au contraire, la force d’existence donnée à l’avenir par la fiction – une forme possible de l’avenir – réorganise la temporalité du débat et contraint le présent à répondre à cet avenir, ce qui redonne du sens à la délibération présente et aplatit l’importance surévaluée des échéances électorales, devenues de simples péripéties. Lorsque la possibilité que François Hollande se présente en 2007 affleure, Ruth Elkrief souligne en plaisantant qu’elle ne serait pas hostile à ce que son émission soit l’occasion d’un scoop, mais on passe à autre chose car on sent bien que la politique est ailleurs.
Guillaume Soulez, sémiologue
Université Paris III-Sorbonne nouvelle
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