Face-à-face et dos-à-dos
Le face-à-face littéral entre les deux personnages n’est que très rarement utilisé. La comparaison effectuée par Gallien à propos de Martinaud (il fuit comme une « anguille ») pourrait même s’étendre aux deux personnages tant ils ont tendance à s’éviter : leurs positions évoluent constamment, ils se tournent autour et se jaugent, se dérobent souvent et vont même parfois jusqu’à se tourner le dos.
Cette stratégie d’évitement a plusieurs facettes : les jeux de regards, les mouvements, les dialogues et les objets permettent aux personnages d’abandonner apparemment le face-à-face, de se détourner et de s’isoler. Ainsi Gallien semble-t-il se retrancher dans une conversation téléphonique ou des actions plus ou moins anodines (se laver les mains, observer un portefeuille...). Ces tours et détours (des corps et des regards) ont un effet très fort sur la situation, comme une ponctuation qui viendrait en souligner la force tout en ayant l’air d’en ralentir le rythme.
Car alors même que les personnages semblent briser le face-à-face en détournant le regard et en cherchant des retranchements, le face-à-face n’en continue pas moins de perdurer : chaque détour accentue l’intensité de la scène, en installant une attente, une inquiétude ou une tension. Les gestes et déplacements de Gallien (lorsqu’il se lève subitement après avoir raccroché le téléphone notamment) introduisent un effet de cassure qui relance dramatiquement la scène. Cet effet est paradoxal car la tension et la confrontation entre les deux personnages semblent atteindre un pic alors même que les personnages se séparent et s’évitent. Le plan sur Gallien qui se tourne, se lève et s’éloigne [1] est ainsi remarquable, non pas tant par lui-même que par la densité du hors-champ qu’il suggère : le plan est en effet alors habité par deux forces invisibles, l’attente du spectateur et la réaction de Martinaud.
Sans donc forcément se regarder littéralement, on sent que Martinaud et Gallien ne se quittent pas des yeux au sens figuré, car ils sont entièrement tendus l’un vers l’autre, attentifs à la moindre réaction de l’autre.
Les cassures
La mise en scène ne cesse de multiplier ces effets de cassure : les dialogues changent ainsi souvent de registre (Gallien passe de la pression policière à la complicité) et de lourds silences viennent ponctuer le passage. L’écriture du scénario et l’interprétation des acteurs évitent ainsi la monotonie en sortant du piège du crescendo verbal, si courant lorsque l’on veut mettre en évidence une tension entre deux personnages.
Les grands changements « topographiques » de la scène sont du même acabit. On peut en effet distinguer un premier moment où les trois personnages sont réunis autour de la table de Gallien [2] ; puis un moment de séparation et de distance entre les deux protagonistes principaux (ils sont chacun à un bout de la pièce [3] ; suit un moment où le duo de personnages se retrouve autour de la table [4] et compose à distance un trio aux formes mouvantes avec le troisième homme (l’inspecteur Belmont). Enfin, un moment de vrai face-à-face s’installe après le départ de Belmont [5].
Cette succession de déplacements permet d’introduire des respirations et de relancer l’action tout en mettant en évidence une constante, par-delà toutes les évolutions dans l’espace. Quels que soient les mouvements de Gallien et de Martinaud et la position qu’ils occupent dans la pièce, la confrontation est en effet quasi permanente, d’abord parce que l’on continue de sentir une tension même lorsque les personnages se tournent le dos ou ne se regardent pas ; et ensuite parce que les brefs échanges de regard qui, même à distance, ponctuent la scène, donnent une réelle continuité à l’ensemble.
Ainsi, dans le premier moment, une succession de champs/contrechamps met en évidence ces échanges de regards au-delà de l’apparent retranchement de Gallien dans sa conversation téléphonique. Dans le deuxième moment, le miroir permet aux personnages de croiser indirectement leurs regards alors même qu’ils se tournent le dos. Et par la suite, Gallien n’a presque de cesse de surveiller Martinaud du coin de l’œil pendant que ce dernier évoque sa relation conjugale ratée, croisant parfois le regard de l’inspecteur [6].
Ici encore, l’effet est donc apparemment paradoxal puisque les effets de rupture permettent de mieux apercevoir la continuité du face-à-face et de donner plus d’impact aux échanges de regards.
La complicité
La force du lien qui réunit les personnages est donc évidente et transparaît encore dans le paradoxe de leur complicité. Car si les personnages se tournent autour comme deux adversaires qui s’évaluent, ils se retrouvent pour envisager l’infériorité de l’inspecteur Belmont. Le dialogue (Gallien qui reprend Belmont, et Martinaud qui le remercie) et le jeu des regards créent une complicité à la fois amusante et surprenante entre Gallien et son suspect, qui est certes comme une parenthèse dans l’interrogatoire, mais qui met au jour le mélange de respect et de fascination réciproque entre les deux hommes.
La réalisation souligne un peu plus encore cette complicité en réunissant dans un même plan Martinaud et Gallien [7], et en les séparant de Belmont (isolé par le découpage [8]), alors même que le dialogue réunit les trois personnages.
La symétrie
Les nombreux jeux de symétrie à l’œuvre dans la réalisation achèvent de mettre l’accent sur la force du lien qui unit Gallien et Martinaud. Dans le premier moment que nous avons distingué, le découpage instaure une géométrie très marquée. Les personnages sont en effet placés de manière à dessiner deux axes croisés : l’axe principal associe l’inspecteur et son suspect (tous deux sont assis, l’un en face de l’autre) et l’axe secondaire, formé par le téléphone et Belmont, leur sert de faire-valoir. Le téléphone est en effet l’objet de leur discussion puis le motif autour duquel la tension se crée ; quant à Belmont, il est le seul personnage debout, placé entre les deux personnages principaux, le regard allant alternativement de l’un à l’autre, comme le simple spectateur d’un match opposant deux adversaires [9].
Les nombreux champs/contrechamps sur les personnages principaux qui ponctuent la scène renforcent cette géométrie. Ces champs/contrechamps ne sont en effet pas diamétralement opposés mais symétriques : ils utilisent l’axe secondaire (le téléphone apparaît en amorce, comme simple prétexte de la tension qui naît) comme un pivot autour duquel se joue l’axe réellement important : celui qui oppose et met face-à-face Martinaud et Gallien [10 et 11].
Dans le deuxième moment que nous avons distingué, c’est le miroir qui permet d’installer une symétrie et de rendre la tension palpable, par-delà la distance spatiale, puisque le miroir nous montre que celui qui est vu devient celui qui regarde [12 et 13].
Enfin, lorsque Gallien rejoint Martinaud et s’assied à ses côtés, la disposition des corps instaure une nouvelle symétrie dans le cadre. L’angle de prise de vue est en effet tel que les personnages semblent se faire face alors même qu’ils sont assis côte à côte. La symétrie est redoublée par l’inclinaison similaire des nuques et des têtes et par l’utilisation du champ/contrechamp [14 et 15]. Cette composition permet par ailleurs de renforcer l’importance des regards échangés entre Gallien et Martineau puisque ces regards suivent une ligne qui correspond à la diagonale de l’image.