2001, l’odyssée de l’espace
 

© 2000 Warner Bros International Television Distribution
 
Un film américain de Stanley Kubrick (2001 : A Space Odyssey, 1968, VOSTF).

Scénario : Arthur C. Clarke et Stanley Kubrick, d’après une nouvelle d’A. C. Clarke
Directeur de la photographie : Geoffrey Unsworth (Cinérama, super pana-vision)
Photo additionnelle : John Alcott
Montage : Ray Lovejoy
Musique : Johann Strauss, Richard Strauss, Aram Khatchatourian, György Ligeti
Production : Metro-Goldwyn-Mayer, Stanley Kubrick, Polaris
Avec Keir Dullea (Bowman), Gary Lockwood (Franck Poole), William Sylvester (Dr Floyd)
Durée TV : 2 h 21 min

dimanche 12 septembre 2004, 22 h 40
 

Le film
L’histoire
À la faveur d’une apparition, celle d’un monolithe noir, l’humanité se démarque de la condition animale en devenant capable d’intelligence technique. Une ellipse foudroyante (plusieurs milliers d’années de progrès technique) nous conduit d’un outil rudimentaire tournoyant dans le ciel à un vaisseau spatial en rotation. La redécouverte du monolithe amène l’homme à entamer un voyage vers Jupiter et le mystère de sa propre origine. Parvenu à la limite, l’homme se voit vieillir, mourir et renaître à l’ombre de cette origine insaisissable.
La production et la réception du film
Kubrick, après le succès de Dr Folamour, ambitionne de réaliser un « film de science-fiction de référence » dès le printemps 1964 ; il contacte l’écrivain Arthur C. Clarke, dont une nouvelle, La Sentinelle, va servir de base à l’écriture du script. Kubrick parvient à convaincre les dirigeants de la MGM, et notamment son patron, Robert O’Brien : il prévoit deux ans de travail et obtient un budget, colossal pour l’époque, de 6 millions de dollars. Dans un souci de réalisme presque obsessionnel, il travaille en relation avec la NASA, des compagnies informatiques et aéronautiques, et recrute deux spécialistes de l’industrie spatiale, Harry Lange (qui dessinera bon nombre des engins spatiaux du film) et Frederick Ordway (comme conseiller technique) ; eux-mêmes sont bientôt épaulés par Tony Masters (à la direction artistique) et Ernest Archer. Le film met finalement presque quatre ans à se faire, et le budget dépasse les dix millions de dollars. Kubrick achève le tournage des séquences avec acteurs en mars 1966, avant de passer presque deux ans sur les 205 plans du film qui nécessitent des effets spéciaux, notamment grâce à la collaboration de Wally Veevers, Douglas Trumbull, Con Pederson et Tom Howard. La première du film, le 1er avril 1968, est un échec ; une critique du Harper’s Magazine évoque même le « manque d’imagination monumental » de l’œuvre ! Il semble que Kubrick ait procédé à quelques modifications du montage après les projections-tests pour raccourcir quelque peu le film. Le succès public viendra rapidement balayer l’échec critique de la première : le film devient bientôt « le film de science-fiction de référence » que l’on connaît, et que Kubrick ambitionnait.
La démarche
Une expérience esthétique
Montrez l’originalité du film, tant dans son ampleur que dans sa forme. En quoi sa vision relève-t-elle de l’expérience esthétique ?

Un spectateur dérouté. L’originalité du film se donne avant tout dans l’impression, pour le spectateur, d’être débordé par ce qu’il voit. Le film se dérobe à lui, d’abord parce qu’il multiplie les ruptures : outre les ruptures temporelles dans la narration (la plus saisissante et la plus célèbre réside dans l’ellipse des millions d’années qui séparent un os tournoyant dans le ciel d’un vaisseau spatial en rotation), on peut remarquer que l’histoire ne se centre pas sur un seul personnage principal. Les ruptures du récit s’accompagnent d’une discontinuité dans les personnages, et le film fait se succéder un homme-singe, le Dr Floyd et Bowman au titre de personnage principal. 2001 nous échappe parce qu’il sort des habitudes narratives du cinéma (un genre précis, une histoire dont les enjeux et la continuité sont clairement perceptibles, un personnage principal...) et se refuse à tout compromis explicatif : les dialogues sont les plus réduits possible et se limitent souvent à des échanges d’une grande banalité. Le film est ainsi comme en excès, autant par son ampleur (historique, métaphysique et poétique), que parce qu’il déborde le cadre courant d’un genre (la science-fiction). 2001, l’odyssée de l’espace n’est pas l’aventure spatiale d’un certain nombre de personnages, c’est à la fois une fresque qui concerne l’humanité dans son ensemble, un documentaire scientifique sur la vie de l’homme dans l’espace (on décrit les modalités de transport, de nourriture, et même de déjection !) et un poème visuel.

La présence du sens, l’idée esthétique. Ce qui est le plus déroutant pour le spectateur, c’est qu’il sent la présence du sens dans le film, sans jamais être capable de réduire ce sens à l’énonciation d’une signification définitive qui permettrait de circonscrire le film et de révéler sa vérité. La force de ce film est ainsi de rappeler, presque comme une évidence, la dimension artistique du cinéma. Prenons l’exemple du fameux monolithe noir qui bouleverse les clichés de « l’extraterrestre ». On peut interpréter cette forme imposante et mystérieuse comme une symbolisation de l’apparition divine : les hommes-singes sont comme prosternés devant le monolithe, ils osent à peine le toucher, le regardent en contre-plongée. Mais la pureté de cette forme et sa perfection géométrique peuvent encore nous amener à y voir une symbolisation de la raison (qui va être donnée aux singes). Quel que soit le terme choisi (extraterrestre, Dieu, raison...), on ne peut s’empêcher de ressentir son insuffisance, comme si les mots étaient trop petits pour décrire la chose. C’est dire que le spectateur ne peut jamais se reposer dans l’exhibition d’une signification et qu’il est sans cesse renvoyé à la contemplation de l’œuvre telle qu’elle se présente à l’intuition. On pourra ici utiliser la philosophie kantienne et notamment la notion d’ idée esthétique, pour saisir le domaine où se situe le film de Kubrick. Le monolithe est à Dieu ce que l’idée esthétique est à l’idée rationnelle, c’est-à-dire son pendant. L’idée rationnelle (Dieu) est en effet un concept porté à l’absolu et auquel aucune intuition ne peut correspondre (on ne peut pas se représenter Dieu). Inversement, l’idée esthétique, propre au monde de l’art, est une intuition à laquelle aucun concept ne peut correspondre : le monolithe noir est une représentation sensible dont aucun concept, pas même celui de Dieu, ne semble à même de synthétiser la richesse de sens. Le film invite ainsi à l’interprétation, sans jamais permettre à cette interprétation de s’achever de manière univoque.
L’humanité
Qu’est-ce qui caractérise l’homme ? Comment le film suggère-t-il la naissance de l’humanité et ce qui la distingue de l’animalité ?

L’outil. Toute la première séquence tend à poser un événement unique et extraordinaire à la source de l’humanité : l’apparition du monolithe noir. C’est en effet à la faveur de cette apparition que l’humanité se démarque de la condition animale. Avant cette apparition, les singes se donnent comme des animaux semblables aux autres. Ils sont soumis aux mêmes contingences (le risque des prédateurs) et partagent la même nourriture que les cochons sauvages ou les zèbres. Immédiatement après cette apparition a lieu une découverte fondamentale : celle de l’outil. Un court insert (on revoit un plan du monolithe, magnifié par la contre-plongée) semble confirmer que cette découverte s’inscrit à l’ombre de cette apparition, comme un de ses effets. La découverte de l’outil arrache l’homme à l’animalité en le posant comme maître et possesseur de la nature : il découvre le moyen d’assurer ses conditions de vie (l’outil permet la chasse), et la supériorité de son désir (la lutte pour le point d’eau). C’est donc l’apparition du monolithe qui fait naître l’humanité, et celle-ci semble se lire dans la capacité à fabriquer des outils : on retrouve une définition classique de l’homme comme « animal fabricateur d’outil » (tool-making animal).

La conscience. Cette affirmation semble néanmoins devoir être précisée : l’intelligence technique qui caractériserait l’homme suppose fondamentalement la conscience. Là encore, Kubrick utilise les ressources de la simple grammaire cinématographique pour évoquer la naissance de la conscience comme capacité de se projeter dans le temps et de lier des représentations. C’est à nouveau un court insert (l’image d’une bête qui s’écroule après avoir été frappée) qui permet de suggérer cette naissance de la conscience. L’homme-singe qui frappe un squelette avec son outil semble en effet capable de se projeter dans le temps et d’imaginer l’effet de sa découverte : la découverte de l’outil se confond ainsi avec la naissance de la conscience comme capacité de relier les représentations notamment selon l’ordre de la causalité (succession de la cause et de l’effet, de l’avant et de l’après). L’homme échappe ainsi à l’immédiateté de l’existence animale.

L’angoisse de mort. Or, cette conscience qui semble au fondement de l’humanité et de l’intelligence technique permet de nuancer quelque peu l’affirmation selon laquelle le monolithe a radicalement transformé un animal comme les autres en créature intelligente : lorsque, dans la nuit qui précède l’apparition du monolithe, les singes sont regroupés dans leur abri, on entend le feulement des fauves au loin, et il semble que quelque chose comme une angoisse de mort puisse se lire dans le regard de ces hommes-singes. Il y a là une ébauche de conscience, une sorte de compréhension confuse de la possibilité de la mort, et donc déjà une certaine capacité de se projeter dans l’avenir. En ce sens, l’apparition du monolithe ne ferait que développer, de manière certes saisissante, une possibilité déjà inscrite chez ces singes.
La technique
Décrivez la vision de la technique à l’œuvre dans le film. Comment Kubrick utilise-t-il le langage cinématographique pour suggérer des pistes d’interprétation ?

Le caractère secondaire du progrès technique. La fameuse ellipse de la première partie raccorde le premier outil humain et un vaisseau spatial en rotation : ce raccord repose aussi bien sur la forme similaire des objets (la forme du vaisseau rappelle celle de l’os) que sur une similarité dans leurs mouvements. Kubrick parvient là encore à utiliser le langage cinématographique avec une remarquable économie de moyens (une ellipse et un raccord) pour suggérer l’idée suivante : entre l’outil rudimentaire et l’objet technologique le plus évolué, il n’y a qu’une différence de degré, et non de nature. Les quelques millions d’années enjambées par ce raccord n’ont donc pas fondamentalement changé l’homme : l’histoire humaine apparaît ainsi comme le simple développement (le progrès de l’intelligence technique) d’une potentialité donnée d’emblée avec le premier outil.

La froideur technique. Si le progrès technique n’a pas fondamentalement changé l’homme, il a néanmoins constitué le monde et son organisation. On découvre ainsi un univers parfaitement réglé (les vaisseaux spatiaux calculent leurs trajectoires de manière harmonieuse, au point que leurs mouvements semblent chorégraphiés), mais aseptisé et froid (le vide, le silence spatial, la netteté, la blancheur et la lumière terriblement froides de la station orbitale). Les rapports humains, aussi chaleureux qu'ils se veuillent, sont également toujours marqués et refroidis par la distance, qu’elle soit spatiale (le Dr Floyd qui appelle sa fille, les parents de Poole qui envoient un message d’anniversaire à leur fils), ou sociale et politique : l’amabilité entre le Dr Floyd et les savants russes n’est que de façade et le speech du Dr Floyd à ses collègues est essentiellement d’ordre hiérarchique. Autrement dit, si l’intelligence technique définit fondamentalement l’homme, le monde qu’elle a constitué semble paradoxalement déshumanisé, privé de toute chaleur humaine.

La boucle est bouclée ? Dans cette perspective, l’insistance apportée à la circularité (les astres, les mouvements de rotation des vaisseaux ou le fameux travelling qui suit le jogging de Poole) induit l’idée d’achèvement d’un cycle, qui a été celui de l’intelligence technique. L’apparition du monolithe ouvre et achève la première partie comme il ouvre et achève une forme particulière, mais peut-être contingente de l’histoire de l’homme. L’humanité a achevé le cycle de la technique : elle est dorénavant capable de produire un outil à sa propre image. L’intelligence artificielle du robot HAL 9000 tend en effet vers l’humanité : la merveille technologique semble capable de sentiment (susceptibilité) et de conscience (il se projette dans l’avenir en prévoyant une panne, ou, lorsqu’il joue aux échecs, les coups de son adversaire). Il semble même capable d’erreur (il se trompe sur la panne à venir) et d’angoisse de mort (il supplie Bowman de ne pas le débrancher). Si l’on considère que l’humanité a achevé le cycle de la technique, la mort et la renaissance de Bowman en fœtus astral, dans la dernière partie, peuvent se lire comme une renaissance de l’humanité et le début d’une nouvelle histoire.
L’odyssée
Reliez cette idée de cycle à la notion d’odyssée, en relevant tout ce qui, dans le film, évoque l’odyssée d’Ulysse.

Les liens entre le film de Kubrick et l’odyssée racontée par Homère sont notamment développés dans des articles de Claude-Alexis Gras (« La quadrature du cercle ») et d’Altiero Scicchitano (« 2001 : un ennui abyssal »). Dans les deux cas, il s’agit d’un retour à l’origine : la réapparition du monolithe est un retour à l’origine de l’homme, et le fœtus astral, qui apparaît à la fin du film, semble revoir la Terre comme Ulysse retrouve Ithaque. Ce retour à l’origine a ses péripéties : Bowman, rusé comme Ulysse, parvient à déjouer le piège de HAL, à rentrer dans le vaisseau spatial, et à tuer le cyclope tout-puissant (la vision mono-oculaire de HAL est symbolisée par le grand-angle ; son œil unique est un cercle rouge).
La séquence
Une chambre hors du temps
Cette séquence intervient à la toute fin du film, au terme du voyage hallucinant vécu par Bowman lorsqu’il s’engage « vers Jupiter et au-delà de l’infini ». Nous n’analysons ici que le début de la séquence, dans le seul but d’indiquer quelques pistes possibles de commentaires.
 
Plan 1 à 5 : La découverte

[1]
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[1] Plan moyen. En caméra subjective (regard de Bowman), depuis le poste de pilotage et à travers le hublot, on découvre une pièce meublée, où le module spatial semble avoir mystérieusement « atterri ». Après l’expérience visuelle vécue par Bowman – cette traversée fascinante et insoutenable –, l’endroit pourrait passer pour normal : on revient à une gamme chromatique courante, et les éléments de mobilier sont reconnaissables. Cette apparente normalité, après l’expérience vécue, n’en est évidemment que plus étrange, et le « non fonction » qui s’affiche sur un écran du poste de pilotage paraît un euphémisme pour qualifier la situation.
[2]
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[2] En contrechamp, gros plan sur le visage de Bowman, à travers la visière de son casque. Son visage est encore animé de soubresauts, et la fixité de son regard trahit sa surprise et son inquiétude. En revanche, en termes de cohérence cinématographique, le champ-contrechamp des plans 1 et 2 semble encore ici normal : on nous montre le spectateur d’une scène, après nous avoir montré ce qu’il a vu.
[3]
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[3], [4] et [5] Une succession de plans d’ensemble sur la position du module à l’intérieur de la pièce permet de préciser le décor général et de renforcer le caractère insolite de la situation. La vision de ce mobilier classique et de ces tableaux du XVIIIe siècle est surprenante (le film nous a habitués au futurisme des décors), et d’autant plus étrange que la chambre ne se laisse pas ramener à un concept historiquement cohérent : il y a un décalage entre le mobilier, la décoration et cet étrange sol en damier qui éclaire la pièce de manière abyssale. Autrement dit, ces trois plans sur le décor nous permettent déjà de placer la scène sous l’horizon de l’incohérence historique et donc temporelle. Le décalage peut se comprendre comme un renversement : le sol lumineux est en effet identique au plafond lumineux que l’on pouvait voir dans la station orbitale où a atterri le Dr Floyd, dans une séquence précédente (lors de la discussion avec les savants russes). L’impression de décalage est renforcée par la présence insolite du module spatial dans le décor, et par le décalage entre la bande-son et l’absence d’événements (on entend des bruits d’autant plus surprenants que leur origine est inconnue). L’immobilité (plans fixes), l’aspect glaçant que donne l’éclairage abyssal et les déformations du grand-angle utilisé dans le plan 4 achèvent de donner à la situation son inquiétante étrangeté.

 
Plan 6 à 9 : Se voir, vieillir

6]
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[6] = [2] On revient au gros plan sur le visage et le regard de Bowman. Le bruit de sa respiration suggère aussi bien l’idée d’un homme qui se calme après le caractère insoutenable de l’expérience visuelle qu’il a vécue, que celle d’un homme angoissé par cette nouvelle situation.
[7]
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[7] Le raccord pourrait sembler normal : la séquence réitère, en l’inversant, le champ-contrechamp des plans 1 et 2. On retrouve en effet un cadre identique au plan 1 et la vision subjective de Bowman. Mais un nouvel élément, plutôt inquiétant, a fait son apparition dans son champ de vision : Bowman lui-même, en pied, est apparu de l’autre côté du hublot, dans la chambre. La répétition du cadre et le maintien de la continuité en termes sonores (on entend toujours la respiration de Bowman) semblent pourtant indiquer que Bowman n’a pas bougé de son poste de pilotage. L’étrangeté est radicale, tant en termes d’événement (Bowman se voit lui-même) qu’en termes de cohérence cinématographique (impression de faux-raccord et donc d’impossibilité spatio-temporelle de ce qui est montré). Inutile de dire que le « non fonction » qui continue de clignoter sur l’écran de contrôle prend un sens terrifiant : le plan remet en question le fonctionnement même de la perception, à travers ses conditions que sont l’espace et le temps. La première partie (voir plus haut) montrait en effet que l’intelligence technique supposait la conscience et notamment la capacité de lier l’avant et l’après de nos représentations. Ici, les règles de succession et de coexistence semblent complètement dépassées.
[9]
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[8] et [9] Ces deux plans semblent se donner dans la continuité du plan 7. On se rapproche de l’apparition de Bowman dans la chambre (il apparaît d’abord en plan américain ; on voit ensuite un gros plan de son visage), avec l’impression d’être toujours en vision subjective (même axe de caméra). Tout se passe comme si Bowman réagissait à cette apparition insolite en focalisant son regard sur cette apparition ; ce faisant, son regard semble passer à travers le hublot du module lunaire. Cette focalisation renforce un peu plus l’incohérence temporelle du « faux-raccord » : non seulement Bowman s’est apparu à lui-même, mais il a vieilli. Le film pose ici une règle incompréhensible qui sera répétée plusieurs fois dans la suite de la séquence : une apparition de soi-même qui s’accompagne d’un vieillissement. Si l’on pouvait précédemment comprendre la conscience comme capacité de se projeter dans le temps (l’homme-singe anticipait, en imagination, l’effet possible de son outil), on découvre ici une forme de projection dans l’avenir ahurissante : la coexistence du présent et du futur dans le même espace-temps. Le sifflement de la bande-son renforce bien sûr l’aspect angoissant de cette plongée dans l’étrangeté radicale.

 
Plans 10 à 15 : L’autre côté du miroir

[10]
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[10] Ce plan d’ensemble nous fait passer « de l’autre côté » : on découvre la pièce selon un point de vue qui est quasiment celui de l’apparition de Bowman (quasi contre-champ : nous ne sommes pas en vision subjective, mais nous voyons la scène selon un angle qui est proche de celui de l’apparition de Bowman, dont le casque est visible à l’avant-plan droit). Ce renversement s’accompagne d’une nouvelle surprise : le module spatial où était Bowman a disparu de la pièce. Tout se passe donc comme si Bowman n’avait pas seulement focalisé son regard sur l’apparition, mais était devenu son apparition : comme la caméra, il est passé « de l’autre côté » du hublot. Le « nouveau » Bowman, incrédule, constate la disparition et le renversement en s’avançant (il est vu de dos) vers l’endroit où se trouvait préalablement la capsule spatiale.
[11]
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[11] Plan moyen. Bowman (de face) s’avance vers une autre pièce (un léger mouvement vertical de la caméra accompagne le trajet du personnage). Le passage entre les plans 10 et 11 apparaît à nouveau comme un faux-raccord : le plan 11 se donne en effet a priori comme le contrechamp du plan 10 (Bowman était de dos, on le voit maintenant de face), mais ce contrechamp relève d’une incohérence spatio-temporelle : alors qu’il s’éloignait de l’entrée de la deuxième pièce dans le plan 10 (l’entrée était dans son dos), il s’en approche dans le plan 11. Cette nouvelle incohérence, tout comme le « passage » à travers le cadre de la porte qui ouvre sur la deuxième pièce, renforce l’impression générale de renversement et de traversée.
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[12] et [13] On retrouve la vision subjective de Bowman : il balaye la deuxième pièce de son regard ([12], panoramique gauche-droite). On découvre avec lui ce qui se donne comme une salle de bain. Cette vision mêle presque l’ironie à l’insolite et à l’angoisse. On découvre un univers ordonné, prêt à l’usage (les serviettes qui pendent et semblent attendre leur utilisation). Tout pourrait sembler normal (un homme qui entre dans sa salle de bain pour commencer sa nouvelle journée) si ce n'est bien sûr le caractère profondément insolite et inquiétant de la situation. Le panoramique s’achève sur la découverte d’un miroir sur le mur droit de la salle de bain. Le plan 13 reprend la suite du mouvement amorcé dans le plan 11 : Bowman s’avance jusqu’au gros plan et se dirige vers le miroir.
[14]
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[14] On voit Bowman s’avancer dans le cadre sans comprendre immédiatement que c’est en fait son reflet qui apparaît (le « vrai » Bowman apparaît en un second temps, en entrant dans le cadre par la droite). Le redoublement du cadre rappelle celui du plan 11 (on voit les bords du miroir où se reflète Bowman, comme on voyait, en 11, le chambranle de porte) et suggère à nouveau l’impression de traversée. Le fait que le point soit fait sur le reflet de Bowman (le « vrai » Bowman n’est vu qu’en partie et demeure flou au premier plan) renforce l’impression dominante de ces plans : Bowman a traversé le miroir, il est passé « de l’autre côté ».
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[15] Ce raccord dans l’axe (plan plus serré sur le reflet du visage de Bowman) précise davantage encore cette impression : le vrai Bowman demeure présent à la droite du cadre, mais il est maintenant complètement perdu dans la profondeur de champ : ce n’est plus qu’une vague tache de couleur rouge au premier plan, perdue dans le flou. L’attention se focalise sur le reflet, parfaitement net. Bowman constate son vieillissement, terrifié. Mais il n’est pas encore au bout de ses surprises et un bruit attire d’ailleurs son attention. La suite de la séquence va montrer la suite de la traversée en répétant la logique indiquée dans ses premiers plans (se voir, vieillir) jusqu’à la renaissance finale.

Le document
Stanley Kubrick évoque lui-même son film dans l’entretien suivant.

Stanley Kubrick : « (...) 2001 est fondamentalement une expérience visuelle, non verbale. Le film évite la formulation verbale en termes conceptuels, et atteint le subconscient du spectateur de manière poétique et philosophique. Il devient ainsi une expérience subjective qui touche le spectateur sur un mode de conscience interne, comme la musique ou la peinture. »
Joseph Gelmis : « Les séquences finales du film semblaient plus métaphoriques que simplement réalistes. Les commenterez-vous ou bien cela fait-il partie des voies toutes tracées que vous essayez d’éviter ? »
Stanley Kubrick : « Non, je ne vois pas d’inconvénients à en parler, au niveau le plus élémentaire : je veux dire en vue d’une simple explicitation de l’intrigue. Elle commence par un artefact laissé sur terre il y a quatre millions d’années par des explorateurs extraterrestres venus observer le comportement des hommes-singes de l’époque, et qui avaient décidé d’influencer le cours de leur évolution.
Puis vous trouvez un second artefact enterré sur la Lune et programmé pour donner le signal des premiers pas de l’homme dans l’univers. C’est une sorte de clairon cosmique.
Et, finalement, vous avez un troisième artefact placé en orbite autour de Jupiter dans l’attente du moment où l’homme aura atteint la limite extrême de son propre système solaire.
Quand l’astronaute qui a survécu, Bowman, finit par atteindre Jupiter, l’artefact l’entraîne dans un champ de forces, à travers des espaces intérieurs et extérieurs, et le transporte finalement dans une autre partie de la galaxie. Là, il est placé dans un zoo humain, en quelque sorte un hôpital, un environnement terrien tiré de ses propres rêves et de son imagination. Le temps n’existe pas : sa vie passe de l’âge mûr à la vieillesse et à la mort. Il renaît en un être amélioré, un enfant-étoile, un ange, un surhomme si vous voulez, et retourne sur terre prêt pour la nouvelle étape de l’évolution et de la destinée humaines. »
Extrait de l’entretien de Stanley Kubrick avec Joseph Gelmis,
in The Film Director as Superstar, 1970,
repris dans Positif, n° 464, octobre 1999.
Le thème
Le souci réaliste de Stanley Kubrick
L’une des caractéristiques les plus célèbres du réalisateur réside dans son souci parfois presque obsessionnel de coller au plus près de la réalité de l’époque à laquelle se situe son film. Que cette époque soit passée (Barry Lyndon), ou à venir (2001, l’odyssée de l’espace), la préparation des films implique toujours un travail imposant de recherche. Pour le Napoléon qu’il a envisagé de réaliser, Kubrick dit avoir lu tous les livres qu’il a pu trouver sur le sujet, et analysé les plans des batailles napoléoniennes. Pendant la préparation de Barry Lyndon, Kubrick a « constitué un fichier de toutes les sortes de renseignements et d’informations » qui pouvaient être nécessaires, et « mis en pièces tous les livres d’art disponibles dans le commerce pour classer les reproductions de tableaux » (extraits d’un entretien entre Michel Ciment et Stanley Kubrick).
Ce souci de réalisme peut se comprendre parallèlement à une autre caractéristique du cinéaste, à savoir sa volonté d’éviter de « plaquer » ses idées de mise en scène et de toujours partir d’une donnée préalable (le décor, le jeu des acteurs) pour construire ses plans. On peut lire, en creux, l’idée suivante : la recherche de la vérité historique ou du réalisme ne vise pas seulement à produire quelque chose comme des effets de réel, et elle ne saurait non plus se penser uniquement en termes de prouesse. Si prouesse technique il y a (la fameuse scène éclairée aux bougies dans Barry Lyndon), c’est de manière secondaire. Il s’agit surtout pour Kubrick d’aller aussi loin que possible dans la contrainte (on part d’une donnée extérieure) pour mieux délimiter les possibilités laissées à l’invention, et lui suggérer de nouvelles pistes. Kubrick se comporte vis-à-vis du réel comme le joueur d’échecs face à son adversaire : il ne s’agit pas de s’enfermer dans une tactique préalablement conçue, mais de prendre son adversaire très au sérieux et d’envisager à chaque coup toutes les combinaisons dont il est capable.
Cette prise en compte de « l’adversaire » consiste d’ailleurs parfois à faire peu de cas du réalisme, notamment lorsque la situation l’exige. Ainsi, dans Barry Lyndon, dont l’intrigue se situe au XVIIIe siècle, il n’a pas hésité, pour suggérer l’impression qui lui semblait nécessaire, à « tricher de quelques années en utilisant un morceau [de Schubert] écrit en 1814 » (extrait d’un entretien avec Michel Ciment). Comme quoi un bon joueur d’échecs doit parfois savoir entraîner son adversaire sur un autre terrain que le sien.
Pour en savoir plus
CIMENT Michel, Kubrick, Calmann-Lévy, 2001. Un ouvrage très complet sur la filmographie de Kubrick, riche de nombreux entretiens avec le réalisateur et ses collaborateurs.
BIZONY Piers, Le Futur selon Kubrick, Cahiers du Cinéma, 2000. Beaucoup de renseignements très précieux sur la production et la réalisation du film.
« Spécial Kubrick », Positif, n° 464, octobre 1999. Ce numéro spécial est riche et contient notamment une reprise d’un entretien de 1970 entre Stanley Kubrick et Joseph Gelmis.

SCICCHITANO Altiero, « 2001 : un ennui abyssal », Traffic, n° 38, POL, juin 2001.
GRAS Claude-Alexis, « La quadrature du cercle », Tausend Augen, n° 10, août 1997.
Deux articles très judicieux sur le film.

Sur le site Le Quai des images, une analyse de la séquence « préhistorique » du film.
www.ac-nancy-metz.fr/

Benjamin Delmotte




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