Le chômage a une histoire
 

D.R.  
 
Une série documentaire en deux volets de Gilles Balbastre, coproduite par La Cinquième, Point du Jour et l’INA.
2 x 52 min

les dimanches 15 et 22 février 2004, 7 h 00
 

L’émission
Le chômage est une invention récente, née avec le salariat. La diminution du nombre de chômeurs durant les dernières années ne doit pas faire oublier que notre pays vit encore, depuis plus de trente ans, une période de chômage de masse inédite dans son histoire. La crise de 1929 avait certes provoqué une augmentation rapide du nombre de chômeurs, mais jamais dans telle proportion ni sur telle durée.
Le chômage a une histoire retrace en deux volets les grandes étapes du phénomène de 1967 à 1981, puis de 1981 à 2001. Chaque volet s'appuie sur des témoignages d’hommes politiques qui étaient au pouvoir à l’époque, mais aussi sur des images d’archives, des reportages sur les hommes et les femmes sans emploi, des fictions ou des émissions de télévision. Cette histoire est évoquée selon une double chronologie. La première est constituée des étapes de la montée du chômage : le cap des 500 000 sans-emploi, du million en octobre 1975, etc. Une autre chronologie retrace l’histoire du chômage à partir des idéologies et des événements marquants de chaque époque.

1967-1981. Le premier volet démontre que la progression du chômage commence bien avant le choc pétrolier de 1973. On peut donc percevoir les prémices de la récession dans laquelle se trouvent distinguées quatre périodes, qui constituent des repères utiles : « la période 1968-1973, apogée de la classe ouvrière », où la montée du chômage provoque le mécontentement, sans pour autant former une menace pour les salariés, ce qui exacerbe les revendications ; « la période 1974-1976, la crise », à l’issue de laquelle Jacques Chirac voit « le bout du tunnel » ; « la période 1976-1981, l’austérité », pendant laquelle Raymond Barre nous explique que la France vit au-dessus de ses moyens ; « la période 1981, à gauche toute ! », où Pierre Mauroy s’affiche comme « un chef de guerre contre le chômage ».

1981-2001. Ce volet met en avant le revirement libéral du gouvernement et des médias qui font l’apologie de la libre entreprise tandis que le chômage et la pauvreté progressent et que « les violences urbaines remplacent les manifestations de salariés ». L’emploi y est de plus en plus précaire (« 1994 : l’emploi en miettes »). La volonté de lier le franc au mark fait augmenter le nombre de chômeurs, choix politique critiqué tant par Jean-Pierre Chevènement que par Alain Madelin.

Cette émission, très structurée, permet de bien appréhender l’évolution d’une société française qui passe d’une économie largement administrée à une économie ouverte et libéralisée. La richesse des documents d’époque permet d’observer comment se vivait le chômage et comment on expliquait ce phénomène aux contemporains, tandis que les entretiens rétrospectifs portent un éclairage singulier sur les choix politiques et les erreurs de perception.
La démarche
Vivre le chômage
[SES, 2de option sciences économiques et sociales ; 1re et Tle ES : le lien social]
Étudier les témoignages de gens qui subissent le chômage et les reportages sur le terrain. Certains valent plus par le récit, comme celui de ce sidérurgiste qui raconte son entreprise désaffectée « comme en temps de guerre » ou cette collégienne qui raconte comment son père vit le chômage depuis plusieurs années. Ce contexte d’une famille qui finit par éclater permet de faire le lien entre crise sociale et crise de la famille en classe de seconde. D’autres reportages mettent en scène un cadre au chômage depuis deux ans, puis une famille pauvre qui vit grâce à la charité publique.
Insister sur la rupture du lien social et le sentiment de vide qui accompagne la perte d’emploi, en repérant ce qui, dans les images ou dans les propos, montre cette « brisure ».
Le chômage expliqué
[SES, Tle ES]
Comment la télévision explique-t-elle et tente-t-elle de justifier le chômage ? Les explications données sont le reflet de l’idéologie du moment. Ainsi, pendant la crise pétrolière, François de Closets nous explique qu’il faut choisir entre chômage et économie d’énergie : une croissance permettrait de réduire le nombre de chômeurs mais provoquerait une pénurie des ressources pétrolières. Débattre de cette position et la relier aux conclusions du club de Rome.
Opposer deux émissions sur le chômage : À armes égales, développe en octobre 1970 l’idéologie marxiste sur une télévision d’État, tandis que l’émission Vive la crise !, de février 1984, est présentée par Yves Montand en chantre de l’idéologie libérale. Durant les années 1980, des émissions aux titres évocateurs comme Les Bons, la Crise et les Perdants ou La Saga des faiseurs de fric développent le culte de l’entreprise, l’idéologie libérale du « qui veut peut » et renvoient les chômeurs à leur responsabilité. Montrer le caractère indécent de ces émissions au regard de la montée du chômage et de la pauvreté durant cette période.
Le discours politique
[SES, 1re ES]
Le chômage a une histoire est ponctué de discours de ministres, qui tentent d’analyser les effets du chômage ainsi que d’expliquer ce phénomène aux Français. Les efforts pédagogiques sont cependant tangibles : rythme de voix lent, description des mécanismes économiques...
Les approches structurelles. Comment Georges Pompidou justifie-t-il la montée du chômage ? Discuter l’opinion selon laquelle la récente ouverture européenne, l’arrivée des classes nombreuses du baby-boom sur le marché du travail et le progrès technique en sont les causes principales. Résumer la position de Raymond Barre.
Les approches conjoncturelles. Résumer l’approche qu’en fait Jacques Chirac en 1974 et celle du gouvernement Mauroy en 1981.
Observer cependant les similitudes de ces discours : il faut s’adapter au progrès technique et à l’ouverture européenne. Mises en parallèle avec la montée du chômage, ces prises de position témoignent de l’inefficacité du pouvoir politique pour résoudre ce fléau. En réalité, la réduction du chômage n’a pas toujours été l’objectif numéro un de certains gouvernements, comme l’avouent a posteriori Raymond Barre et Jacques Delors : en luttant contre l’inflation, le chômage risquait fort d’augmenter, conformément à la courbe de Phillips pourtant tant décriée. Noter l’évolution du discours politique dans les années 1980 : la réponse de Mitterrand à un téléspectateur traduit en ce sens l’impuissance du pouvoir politique vis-à-vis de la logique capitaliste libérale.
Cette piste (complémentaire de celle qui consistait à expliquer le chômage par les émissions de télévision) pourrait se compléter par les explications rétrospectives données par les hommes politiques racontant leur mandat.
Le conflit
[SES, Tle ES]
Aborder les reportages à partir du thème du conflit social : comment les ouvriers réagissent-ils quand leur usine est menacée de fermeture ou quand un plan social est annoncé ?
Analyser le conflit de Lip évoqué dans le premier volet : en quoi apparaît-il comme atypique ? Il est en effet mené par des femmes, il s’agit d’une reprise en main de l’outil de travail, une tentative d’autogestion. On mesure comment, dans une entreprise textile, les femmes qui se sont approprié l’outil inventent une chanson pour se donner du cœur à l’ouvrage. Libérées des contraintes de la hiérarchie, travaillant pour elles-mêmes, elles appréhendent le travail de manière moins pénible. Ces expériences, qu’on peut rapprocher des entreprises coopératives créées au XIXe siècle, ont malheureusement échoué, rattrapées soit par le progrès technique (les montres à quartz ont rendu obsolètes les montres de Lip), soit par la logique capitaliste, qui exige toujours plus d’investissement... Ils montrent cependant que la grève n’est qu’une modalité possible du conflit social.
Étudier la façon dont le conflit a changé avec la progression du chômage : il a d’abord exacerbé les conflits sociaux, puis les a réduits, avec la précarisation des emplois, pour finalement laisser place à la violence urbaine, forme de conflit et criminalisation de la misère.
Histoire récente de la France
[Histoire, SES, Tle ES]
Cette histoire du chômage est l’occasion de faire de l’histoire tout court.
Construire une chronologie des gouvernements, une chronologie du droit du travail, une chronologie des politiques économiques et, bien sûr, une chronologie des étapes de la montée du chômage.
Chômage et productivité
[SES , Tle ES]
La productivité, un bien qui nous fait du mal ?
Repérer les tentatives d’explication du chômage par une productivité moindre, discours récurrent dans de nombreux reportages. Productivité et restructuration sont souvent évoquées et permettent d’aborder la notion de destruction créatrice (Schumpeter). Ainsi, le PDG de Peugeot SA lâche cette phrase significative : « Notre rêve, c’est de créer toujours plus de voitures avec toujours moins d’ouvriers. » Aborder ici le problème de la fin du travail ou tout au moins de son partage. La relation productivité/emploi doit en tout cas être affinée, car elle est complexe.
Le document
Toute communauté humaine doit, pour assurer la couverture des besoins de ses membres, mettre en œuvre leurs capacités de travail, c’est-à-dire leur capacité d’utiliser et de transformer leur environnement naturel afin de produire des biens matériels et des services utiles. De multiples facteurs peuvent expliquer que la mobilisation de ces capacités de travail ne soit pas totale ; une telle sous-utilisation s’observe sauf périodes exceptionnelles, dans tous les systèmes sociaux que l’histoire nous permet d’observer. Elle ne suffit pas pourtant à définir l’existence du chômage, situation dans laquelle un individu est à la recherche d’un emploi et n’en trouve pas. Le chômage ne naît que dans des formes spécifiques d’organisation sociale caractérisées par la généralisation du salariat comme forme dominante de mise en œuvre du travail rémunéré. L’apparition du chômage suppose donc réunies plusieurs conditions : 
– le chômage implique une coupure entre temps de travail social, destiné à procurer un revenu, et temps de travail privé ou domestique, destiné à la satisfaction directe des besoins des membres du groupe familial. Le chômage n’est pas l’oisiveté ; une mère de famille en chômage peut avoir une charge de travail élevée. De ce fait, toutes les fois que l’activité s’organise dans le cadre de rapport de parenté (tel est le cas par exemple de l’exploitation familiale agricole), les tâches seront réparties entre les membres du groupe sans que les fluctuations du niveau d’activité puissent conduire à la mise en chômage de certains d’entre eux. La variation de leurs temps de travail respectifs, et donc du niveau de satisfaction des besoins, sert de régulateur ; travail social et travail privés sont constamment imbriqués dans l’activité concrète ;
– l’apparition du chômage suppose que le travail social soit l’objet d’un échange marchand, c’est-à-dire que le travailleur vende sa force de travail à un employeur. C’est le fait de ne pas trouver un acheteur pour sa force de travail qui définit le statut du chômeur ; il n’y a pas de chômage lorsque le travail social est organisé dans le cadre de rapport de soumission personnelle ou collective : un esclave ou un serf ne sont pas menacés par le chômage. Dans un autre contexte, il n’y a pas de chômage pour des travailleurs indépendants qui disposent de leurs propres instruments de travail, leur niveau d’activité et de revenu varie selon la possibilité qu’ils ont de vendre le produit de leur travail, et non pas leur force de travail.
Le chômage naît avec la généralisation du salariat ; dans ce cadre, le travailleur ne dispose pas d’autre possibilité de participation au travail social, et donc de source de revenu, que l’obtention d’un emploi salarié.
Jacques Freyssinet, Le Chômage,
La Découverte, coll. « Repères », 1994, p. 6 et 7.
Pour en savoir plus
À lire
FREYSSINET Jacques, Le Chômage, La Découverte, coll. « Repères », 2002.
ATTAC (dir. Thomas COUTROT et Michel HUSSON), Avenue du plein emploi, Mille et une nuit, coll. « Les petits libres », 2001.
FRIOT Bernard, Et la cotisation sociale créera l’emploi, La Dispute, 1999.
RIFKIN Jeremy, La Fin du travail, La Découverte, coll. « Essais », n° 34, 1997.
PERROT Anne, Les Nouvelles Théories du marché du travail, La Découverte, coll. « Repères », 1995
CORDONNIER Laurent, Pas de pitié pour les gueux : sur les théories économiques du chômage, Raisons d’agir, 2000.
AZNAR Guy, Emploi, la grande mutation, Hachette Littératures, coll. « Pluriel », 1998.
MARCHAND Olivier, THÉLOT Claude, Le Travail en France (1800-2000), Nathan, coll. « Essais et recherches, sciences sociales », 1997.
COHEN Daniel, BOISARD Pierre, ELBAUM Mireille et ali, Le Travail, quel avenir ?, Gallimard, coll. « Folio. Actuel », 1997.
LEBRIS Roland, LE DUIGOU Jean-Christophe, Demain l'emploi. Travail, emploi et salariat : quelle dynamique ?, Éditions de l'Atelier, 1998.
À voir
Les Trente Dernières 1 (Travailler). CNDP, La Cinquième, 1999. Collection « Galilée ». VHS : 3 x 13 min. Notice.
Charbons ardents, film de Jean-Michel Carré (1998), Les films Grain de sable : comme les ouvrières de Lip, les mineurs ont repris leur usine, mais en la rachetant. Un reportage sur une entreprise autogérée.
Ressources humaines, film de Laurent Cantet (2000), La Sept Arte/Haut et Court.
À consulter
Pour obtenir des statistiques sur le chômage, le site de l’INSEE permet de télécharger des articles récents d’ Économie et Statistiques ou de INSEE Première.
www.insee.fr/
Au ministère des Affaires sociales, du Travail et de la Solidarité, les derniers chiffres sur l’emploi et la sécurité sociale.
www.emploi-solidarite.gouv.fr/
Le Bureau of Labor Statistic donne l’accès aux statistiques du chômage aux États-Unis, mais aussi dans d’autres pays.
www.bls.gov/

Jocelyn Petit et Isabelle Dumas, professeurs de SES




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