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Un film documentaire de Nicolas Philibert (2002).
1 h 40 min |
Image : Katell Djian, Laurent Didier, assistés de Hugues Géminiani
Son : Julien Cloquet
Musique originale : Philippe Hersant
Montage : Nicolas Philibert, assisté de Thaddée Bertrand
Production : Maïa Films, Arte France Cinéma, Les Films d’Ici et le SCÉRÉN-CNDP
Avec : Georges Lopez (l’instituteur), Alizé, Axel, Guillaume, Jessie, Johan/Jojo, Johann, Jonathan, Julien, Laura, Létitia, Marie-Élisabeth, Nathalie, Olivier (les enfants), leurs parents, frères et sœurs, les nouveaux et les habitants de la commune de Saint-Étienne-sur-Husson (63).
lundi 21 mars 2005, 20 h 45 Libre de droits
Rediffusions : dans la nuit du vendredi 25 au samedi 26 mars, 0 h 45 ; lundi 28 mars, 23 h 55
Le film
Un peu partout en France, il existe des écoles à classe unique regroupant des élèves d’âges différents. Celle du film de Nicolas Philibert, en plein cœur de l’Auvergne, réunit des élèves de 4 à 11 ans. Durant dix semaines, il les a filmés comme on tourne un film de fiction, pas à pas, au plus près de leur travail, explorant tour à tour leurs doutes, leurs difficultés et leurs enthousiasmes. Et comme pour toute œuvre dramatique, il a fait de Jojo, Marie, Olivier, Nathalie et les autres de vrais personnages, rieurs, tristes ou renfermés. Ils sont tous les héros d’un émouvant film sur la transmission du savoir.
Nicolas Philibert est né à Nancy en 1951. Cet assistant de René Allio et Alain Tanner s’est lancé dans le documentaire d’abord comme producteur, puis comme réalisateur. Très tôt, une approche chaleureuse et attentive alliée à un grand respect des hommes et des femmes qu’il rencontre constituent la marque de fabrique de ses films. En 1978, il réunit l’opinion de grands patrons sur l’exercice de leur fonction pour La Voix de son maître, qu’il coréalise avec Gérard Mordillat et qui deviendra la série Patrons/Télévision, censurée et diffusée seulement en 1991. Sa passion pour l’alpinisme le pousse ensuite à réaliser six films sur le sujet. Mais c’est dans les années 1990 qu’il est remarqué du public avec La Ville Louvre, puis Le Pays des sourds, regard tendre et pudique sur le monde des malentendants. Suivent Un animal, des animaux, tourné dans la grande galerie de l’Évolution, et La Moindre des choses, dans une clinique psychiatrique. En 1998, il réalise Qui sait ? avec les élèves du Théâtre national de Strasbourg. On notera qu’avec le temps, Nicolas Philibert mêle de plus en plus étroitement documentaire et fiction.
La démarche
De la fiction
Quand on lui demande quelle est son activité, Nicolas Philibert répond qu’il « fait des films », pas des documentaires. Avec son début (ramassage des élèves au petit matin), son milieu (travail quotidien ponctué de péripéties) et sa fin (visite au collège et vacances), Être et avoir repose sur une structure dramaturgique linéaire. Comme un bon « metteur en scène » classique, l’auteur prend d’abord soin d’inscrire son histoire dans une géographie rurale bientôt rythmée au gré des saisons et des travaux des champs. Les différents protagonistes sont ensuite hiérarchisés selon un schéma narratif type qui les fait émerger du groupe et les rend parfaitement identifiables : personnages principaux (l’instituteur M. Lopez, Jojo...), personnages secondaires, personnages qui émergent (Nathalie) ou qui s’estompent (Axel), ceux qui enfin ne font qu’une apparition. La narration extrêmement « posée » grâce à son filmage en plan-séquence et à la grande sérénité qui se dégage de l’instituteur est constituée d’une série de saynètes auxquelles il est amusant de donner un titre (« Axel et ses fantômes », « Deux vilains bagarreurs », « Jojo et son horizontal »...).
Les émotions sont nombreuses dans Être et avoir. Les « dialogues » puisent souvent à la source de la drôlerie naturelle des enfants et réservent au film de grands moments comiques. Pour autant, la gravité n’en est pas exclue. On se souviendra en particulier de cette scène déchirante de Julien confiant à M. Lopez la grave maladie de son père.
Enfin, le regard de Nicolas Philibert ne se limite pas au petit théâtre de l’école. Pour lui, la vie de famille, moment privilégié des devoirs à la maison, des travaux à la ferme ou de la détente sur un vélo, est importante. Aussi occupe-t-elle une place discrète mais récurrente à l’écran. Sa présence permet d’étendre l’espace de la représentation de la vie des enfants et d’en renforcer considérablement la richesse psychologique.
De l’apprentissage
Le temps scandé par les changements climatiques est au cœur du dispositif dramaturgique d’ Être et avoir. Cette temporalité cosmique d’une nature en perpétuelle évolution fait écho à l’idée du temps nécessaire au travail et à l’apprentissage des élèves. Chaque moment passé à apprendre patiemment à lire, à écrire, à compter est l’occasion émouvante pour le spectateur de voir les enfants aller pas à pas et en hésitant vers une nouvelle connaissance, étape infime mais tellement précieuse à la construction de la pensée. En faisant le choix de montrer des élèves confrontés à des difficultés de compréhension (le calcul pour Julien, la géométrie pour Nathalie, « l’ami/copain » pour Johann), Nicolas Philibert tente d’approcher les nombreux rouages de la transmission du savoir et de son acquisition parfois pénible.
Avec l’instituteur, il nous donne à voir un homme – pas une icône de la République – au plus près de ses élèves, qu’il a pour mission d’éduquer dans la mesure de ses limites et de ses ressources. Sans soulever de querelle méthodologique, le film invite à reprendre certaines scènes avec ses propres élèves, à en réécrire le scénario, les dialogues comme un exercice de style (apprendre à apprendre) en leur demandant ce qu’ils auraient fait face à telle ou telle situation.
Enfin, s’il se dégage une autorité naturelle de la personnalité de l’instituteur, on constate que sa tâche n’est guère plus aisée pour autant. Chaque jour, il doit redéfinir la loi sans cesse menacée ou fragilisée par diverses transgressions. Son rappel à l’ordre participe nécessairement de la formation citoyenne de l’élève dans le respect des autres et le souci de la solidarité (les grands aident les petits). Des valeurs indivisibles de notre démocratie dont les infinitifs du titre, qui ne demandent qu’à être conjugués, rappellent l’importance capitale.
Une distance morale
La répartition de l’espace d’une école à classe unique est soumise à l’hétérogénéité des âges. Grâce aux quelques plans larges, on peut assez facilement en voir l’agencement : à droite de l’écran la table des grands élèves, au milieu celle des 6-8 ans, à gauche celle des petits ; derrière la caméra à gauche, le coin des ordinateurs, à droite, l’espace-repos.
Le parti pris de filmer les élèves en gros plan (justifié en partie pour des raisons techniques), même s’il limite un peu la lecture de la vie de classe, fait la part belle à l’individu au sein du groupe. Signe d’un immense respect à son égard, cette proximité nous permet d’approcher délicatement de l’enfant, d’être à l’écoute de ses tâtonnements, de le voir face à lui-même, obligé de faire preuve d’une grande autonomie pendant que le maître travaille avec les autres. En privilégiant le rapport étroit maître-élève (grande intimité physique) ou la solitude de l’élève face à son travail et ses difficultés, Nicolas Philibert souligne évidemment les expressions de visage qui, chez l’enfant, épuisent la palette émotionnelle. En cela, la caméra adopte la bonne distance et fait quasiment corps avec lui ou avec les différents petits groupes. Elle montre un réel effort pour dépasser les apparences physiques, souligner le travail de la réflexion ou capter l’illumination de la découverte comme une façon de rendre visible ce qui se passe dans la tête de l’enfant.
Le document
Entretien avec Nicolas Philibert
Pourquoi avez-vous choisi cette école du Puy-de-Dôme, située entre Ambert et Issoire, à Saint-Étienne-sur-Usson ?
Outre le fait qu’elle répondait aux critères que je m’étais fixés (pas trop d’enfants, une grande diversité d’âges, etc.), j’ai d’emblée été séduit par la personnalité de ce maître chez qui j’ai perçu, sous ses airs un peu autoritaires, un être délicat et pudique. Avec son style un peu traditionnel, j’ai senti qu’il s’imposerait immédiatement comme un personnage fort. Et puis, il y avait ces enfants aux visages tendus par le désir d’aller de l’avant, visages tantôt inquiets, tantôt relâchés, souvent drôles, rieurs, parfois graves, fermés, indéchiffrables...
Est-ce que le maître a accepté facilement ?
J’ai expliqué mon approche, précisant qu’elle tournait le dos à toute perspective didactique, n’étant pas là pour illustrer en images un propos établi à l’avance. Mon désir était de suivre au plus près le travail et la progression des enfants, de sorte que les spectateurs puissent partager leurs épreuves, leurs réussites, leurs moments de découragement.
Le tournage s’est étalé sur dix semaines – réparties de décembre 2000 à juin 2001 – au cours desquelles nous avons accumulé près de 60 heures de rushes. Il a fallu évidemment sacrifier sans doute de belles scènes, sachant qu’un montage n’est pas un « best of » mais une construction obéissant tant à ses lois propres qu’aux désirs du réalisateur.
En voyant le film, on a l’impression que les enfants oublient vite votre présence...
Du premier au dernier jour, nous sommes restés – un chef opérateur, un assistant-caméra, un ingénieur du son et moi-même – aussi discrets que possible pour ne pas freiner la vie du groupe. Pour chaque film, il faut savoir trouver la bonne distance. Ce qui vient s’imprimer sur la pellicule en est directement le reflet... L’un des buts du jeu était de voir comment le maître parvenait à faire travailler simultanément treize élèves d’âges et de niveaux différents.
Le film donne l’impression d’une grande sérénité. N’avez-vous pas le sentiment d’avoir montré une école un peu trop parfaite ?
C’est vrai que ce maître, par le climat de respect qu’il insuffle dans sa classe, renvoie une belle image de son métier, mais je n’ai pas cherché à en faire un modèle. Pendant mes repérages, j’ai vu toutes sortes d’enseignants : chacun avait son style, ses méthodes, ses petites recettes, mais presque tous m’ont donné le sentiment de s’impliquer avec ferveur dans ce qu’ils faisaient... Avant de faire ce film, je crois que j’avais oublié à quel point il est difficile d’apprendre, mais aussi de grandir. C’est là, peut-être, le vrai sujet du film.
Pour en savoir plus
Actualités pour la classe met à votre disposition le compte-rendu d’une expérience pédagogique menée dans une classe par l’auteur de ce dossier.
« Comment prendre et partager la parole », « Comment développer la communication orale », Dossiers coopératifs, n° 4 et 5, CRDP de Languedoc-Roussillon, 2003. Notices.
Filmer le réel, Bibliothèque du film (BiFi), 2001. Notice.
Le Cinéma documentaire. SCÉRÉN-CNDP, 2003. Coll. « Éden Cinéma ». DVD vidéo : 178 min. Notice.
Sur le site internet d’Être et avoir, les propos du réalisateur sur les personnages, la réalisation, ainsi que des photos.
http://chipsquaw.free.fr/etreetavoir/
Philippe Leclercq, professeur de lettres
pour Cinédoc, supplément à TDC, n° 839, 1er septembre 2002 |
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