Eugénie Grandet
 

D.R.
 
 
Un téléfilm français de Jean-Daniel Verhaeghe (1993), scénario de Pierre Moustiers et Jean-Daniel Verhaeghe d'après Honoré de Balzac.
1 h 23 min

Avec Alexandra London (Eugénie Grandet), Jean Carmet (le père Grandet), Jean-Claude Adelin (Charles Grandet), Dominique Labourier (Mme Grandet), Claude Jade (Lucienne des Grassins), Pierre Vernier (M. des Grassins), coproduit par l'INA, FR3 Marseille et Technisonor, diffusé dans le cadre de la soirée Thema « La Loire, passion vive ».
 
dimanche 24 novembre, 20 h 45
Rediffusion : dans la nuit du samedi 14 au dimanche 15 décembre, 1 h 10
 

Le film
Jean-Daniel Verhaeghe avait déjà adapté, en 1989, Bouvard et Pécuchet de Flaubert, avec le même Jean Carmet. Il confirme sa prédilection pour les adaptations littéraires en réalisant Eugénie Grandet en 1993. Ce roman, tiré de l'œuvre de Balzac, fut édité en 1833. Il appartient à la seconde scène de la partie intitulée « Scènes de la vie de province ». Cette adaptation télévisuelle fut un franc succès et Carmet se vit couronner meilleur acteur au palmarès des Sept d'or en 1995.
Le roman de Balzac mêle intrigue sociale autour des mœurs provinciales et intrigue amoureuse entre Eugénie Grandet et Charles, son cousin venu de Paris. Jean-Daniel Verhaeghe s'attache à conserver la trame du roman : il s'agit avant tout de montrer la lutte entre l'argent et l'amour, filial ou non. La passion est donc au centre du film et, dès lors, les décors importent peu. L'essentiel des scènes se joue en intérieur, dans la demeure austère du père Grandet. Pourtant, deux mondes s'affrontent sous ce toit : Eugénie, jeune fille de 23 ans, symbolise le romantisme qui s'affranchit de tout par amour, tandis que Grandet, incarné avec réalisme par Jean Carmet, n'est autre que le stéréotype du bourgeois qui agit par opportunisme, calculant le moindre geste. Amour de l'argent et amour candide s'opposent : les jeux de lumière autour des bougies nous dévoilent les enjeux obscurs de cette société où chacun cherche à satisfaire ses intérêts. Seule, en marge de ce monde d'affaires, Eugénie traverse la vie. Le dénouement nous montre combien il existe au XIXe siècle une inadéquation entre les aspirations personnelles et la réalité sociale. La morale et la vertu ne l'emportent pas sur l'argent.
Si le roman est dénoncé par Balzac comme « une tragédie bourgeoise sans poison ni poignard ni sang répandu », Jean-Daniel Verhaeghe confirme bien, par le biais de la musique, par les plans rapprochés sur les personnages jusqu'à les rendre grotesques, combien la tragédie peut se tramer en douceur, de façon perfide. Une forme d'ironie tragique envahit l'écran : l'argent, métaphore filée, écrase l'individu, gouverne la société, jusqu'à se substituer à l'amour paternel. Les premières pages du roman furent publiées en septembre 1833 sous le titre « Physionomies bourgeoises ». Cent soixante années plus tard, le réalisateur nous démontre combien Balzac est d'actualité et fait transparaître la dimension psychologique de l'œuvre. Il invite ainsi le spectateur à pénétrer dans cet univers sombre de Saumur où l'argent détermine les comportements. Nul besoin pour lui de saisir explicitement par l'image la bourse ou les échanges commerciaux : le comportement des personnages traduit bien le naturalisme balzacien.
La morale d' Eugénie Grandet conclut le téléfilm sous la forme d'une voix off comme pour mieux traduire l'impuissance à lutter contre la motivation pécuniaire. Cette morale prend encore plus d'ampleur lorsque l'on sait combien la vie de Balzac fut contrariée par les soucis financiers.
Ce téléfilm a ainsi cet atout de se substituer aux descriptions parfois longues de Balzac tout en peignant, par l'image, des caractères sociaux dénoncés par l'auteur. Il constitue une réelle approche, juste et sans emphase, des romans réalistes du XIXe siècle.
La démarche
Étudier le réalisme mis en images
[Français, 2de, « Un mouvement littéraire : le réalisme »]
 
Balzac a pris le soin dans Eugénie Grandet de dépeindre le monde clos de la province. Il inscrit ainsi sa fiction dans un univers qui est le reflet vivant du XIXe siècle. Établir à ce titre le rôle de la gravure qui introduit le téléfilm. Le réalisateur a pour tâche de préserver le réalisme au travers de descriptions orientées, traduites par le décor et le choix des plans. En réinvestissant le vocabulaire de l'image, il est facile de mettre en adéquation le texte initial de Balzac avec les choix filmiques du réalisateur. S'aider du tableau ci-dessous pour montrer ce souci de réalisme dans l'adaptation (diffuser les vingt premières minutes par exemple), de telle sorte que le téléfilm donne à voir, mais aussi à savoir, c'est-à-dire à connaître la société du XIXe siècle.

Extraits du roman
Traitement en images
« Financièrement parlant, M. Grandet tenait du tigre et du boa : il savait se coucher, se blottir, envisager longtemps sa proie, sauter dessus, puis il ouvrait la gueule de sa bourse, y engloutissait une charge d'écus, et se couchait tranquillement, comme le serpent qui digère, impassible, froid, méthodique. »

« Cette figure annonçait une finesse dangereuse, une probité sans chaleur, l'égoïsme d'un homme habitué à concentrer ses sentiments dans la jouissance de l'avarice. »

« Aussi [...] Grandet avait-il un caractère de bronze. »

« la maison à M. Grandet, cette maison pâle, froide, silencieuse »

« La Grande Nanon était peut-être la seule créature humaine capable d'accepter le despotisme de son maître. »

« Mme Grandet était une femme sèche et maigre, jaune comme un coing, gauche, lente ; une de ces femmes qui semblent faites pour être tyrannisées. »

« Le croquis de la salle où éclatait tout le luxe du ménage peut faire soupçonner par avance la nudité des étages supérieurs. »

On constatera que Balzac avait peint cette atmosphère de province, entre la Révolution et la fin de la monarchie, sans faire de concession : il y dénonce le pouvoir de l'argent qui régit les rapports humains. Rechercher pourquoi l'argent occupe cette place considérable en précisant l'évolution économique et le développement industriel de l'époque. Montrer ensuite comment l'argent tient autant de place que les personnages dans les scènes filmées. Le réalisateur, quant à lui, fait-il des concessions pour rendre plus humains et moins intéressés les personnages qui gravitent autour de Grandet ? Observer les gros plans sur les visages des Cruchot, Grassins et autres membres de cette bourgeoisie provinciale. Comment est dépeinte l'hypocrisie des mœurs, l'éducation idéaliste de l'époque ?
Dès lors, il est intéressant de déterminer quel est l'enjeu de l'adaptation : Verhaeghe laisse-t-il une place prépondérante à l'argent ou à Eugénie ? Ceci nous permet de nous interroger sur les moyens de mettre en scène le caractère tragique de la jeune fille : si l'on considère qu'une tonalité tragique se trame autour d'un destin qui poursuit le protagoniste lors de son existence, tapi dans l'ombre, alors il semble que l'argent poursuive Eugénie, bien que l'avarice de son père ne soit pas héréditaire. Chaque instant de sa vie semble soumis à cette dimension pécuniaire. Étudier en ce sens diverses scènes : peut-on affirmer lors de l'épisode de la mort de la mère Grandet que le père privilégie sa fille à l'argent ? Quel prétendant courtise Eugénie par amour ? Comment le don des pièces d'or à Charles prend-il une allure dramatique ? Observer comment l'ironie tragique prend toute son ampleur en analysant comment l'argent se joue du sort d'Eugénie alors qu'elle-même le fuit. Qu'aurait-elle pu faire pour que Charles s'attache à elle ? Expliquer ainsi l'intérêt de la scène d'anniversaire, sous forme d'ellipse, qui précède le titre même du téléfilm. Définir si Eugénie, héroïne éponyme, est victime de l'amour ou de l'argent.
« Telle est l'histoire d'Eugénie Grandet qui n'eut jamais assez d'esprit pour entendre les corruptions du monde. » Telle est la « moralité » énoncée à la fin du téléfilm. Comment Balzac fait-il entendre au lecteur, devenu ici spectateur, ces « corruptions » ? Comment les définir ? Juger la valeur didactique de ce roman.
L'épilogue du téléfilm : éloge ou blâme ?
[Français, 2de, « L'éloge et le blâme »]
 
Le dernier épisode du roman s'intitulait : « Ainsi va le monde ». On devine bien derrière cette pseudo-maxime le jugement de l'auteur. Balzac opte ainsi pour une littérature moraliste où la vertu triomphe, mais faut-il pour autant y voir une incitation à être comme Eugénie ? Étudier l'organisation des plans de fin du film pour déterminer comment l'image, au travers des verticales, lignes de force, points de vue de la caméra, met en valeur la jeune femme. Quel rôle joue la bande sonore à cet instant ?
En outre, le réalisateur choisit la voix off pour nous tracer le dénouement de ce drame. Cette technique crée indubitablement un effet de distance par rapport à l'image. Elle veut en toute logique faire apparaître un point de vue objectif sur l'action. Néanmoins, il est utile de s'attarder sur les derniers instants du téléfilm et d'analyser en quoi le vocabulaire traduit une prise de position sur la situation (vocabulaire mélioratif, euphémisme, tonalité de la voix off). Analyser en somme en quoi ce dénouement où la voix off devient l'instance narrative se réfère à certaines valeurs de la société du XIXe siècle. Peut-on parler d'éloge et faut-il y voir alors un procédé d'argumentation ?
Essayer alors de déterminer pourquoi Balzac a tenu à supprimer le préambule du roman où il affirmait : « Si tout arrive à Paris, tout passe en province : là, ni relief, ni saillie ; mais là, des drames dans le silence ; là, des mystères habilement dissimulés ; là, des dénouements dans un seul mot. » Quel mot pourrait qualifier le dénouement ?
La rencontre amoureuse
[Français, cycle central]
 
Nous retrouvons dans cette adaptation le topos de la rencontre amoureuse qui tient une place prépondérante dans le roman réaliste du XIXe siècle. Ainsi, avec l'apparition de Charles Grandet, nous assistons à la rencontre de deux univers sociaux : univers parisien et univers provincial.
Distinguer ainsi les attitudes et caractéristiques liées à l'univers parisien : niveau de langue, gestes, impact sur l'assemblée, exigences... « Charles, qui tombait en province pour la première fois, eut la pensée d'y paraître avec la supériorité d'un jeune homme à la mode, de désespérer l'arrondissement par son luxe, d'y faire époque, et d'y importer les inventions de la vie parisienne » : l'image qu'en donne Jean-Daniel Verhaeghe correspond-elle au personnage évoqué par Balzac ? Il est intéressant de poursuivre les interrogations en analysant ce qui fait l'originalité de cette scène : nous pouvons notamment nous attarder sur la dimension éthique de cette passion naissante et sur son traitement esthétique. En effet, Charles n'est autre qu'un cousin. Néanmoins, cela ne semble pas être un obstacle : le regard que lui porte Eugénie traduit-il une quelconque gêne ? Montrer comment le réalisateur, à travers divers procédés (champ/contre-champ, plans sur les autres personnages) ou grâce à la musique, dramatise la scène. Il est possible ici de décoder les étapes de la rencontre (regards, fatalité de la rencontre, reconnaissance...) pour démontrer combien l'on peut déjà anticiper le dénouement et deviner que cette relation est vouée à l'échec. Comparer les plans accordés à Charles et à Eugénie ainsi que les dialogues. Pourquoi peut-on considérer que Charles a du charisme ?
En outre, l'adaptation de Jean-Daniel Verhaeghe semble un bon prétexte pour inciter les élèves à lire le roman dans son intégralité. En effet, Eugénie Grandet figure parmi les textes porteurs de références culturelles dans la liste d'œuvres recommandées par les documents d'accompagnement aux programmes. Ainsi, l'étude de l'adaptation de la rencontre entre la jeune fille et son cousin de 22 ans peut permettre aux élèves de formuler des hypothèses sur ce qui va se dérouler par la suite. Une lecture du roman permettra de valider ou d'invalider ces hypothèses.
Le document
On comparera deux figures littéraires de l'avarice : celle du père Grandet et celle d'Harpagon dans L'Avare.

HARPAGON. Il crie au voleur dès le jardin, et vient sans chapeau.
Au voleur ! au voleur ! à l'assassin ! au meurtrier ! Justice, juste Ciel ! Je suis perdu, je suis assassiné, on m'a coupé la gorge, on m'a dérobé mon argent. Qui peut-ce être ? Qu'est-il devenu ? Où est-il ? Où se cache-t-il ? Que ferai-je pour le trouver ? Où courir ? Où ne pas courir ? N'est-il point là ? N'est-il point ici ? Qui est-ce ? Arrête ! Rends-moi mon argent, coquin... (Il se prend lui-même le bras.) Ah ! c'est moi. Mon esprit est troublé, et j'ignore où je suis, qui je suis, et ce que je fais. Hélas ! mon pauvre argent, mon pauvre argent, mon cher ami ! On m'a privé de toi ; et puisque tu m'es enlevé, j'ai perdu mon support, ma consolation, ma joie ; tout est fini pour moi, et je n'ai plus que faire au monde : sans toi, il m'est impossible de vivre. C'en est fait, je n'en puis plus ; je me meurs, je suis mort, je suis enterré. N'y a-t-il personne qui veuille me ressusciter, en me rendant mon cher argent, ou en m'apprenant qui l'a pris ? Euh ? Que dites-vous ? Ce n'est personne. Il faut, qui que ce soit qui ait fait le coup, qu'avec beaucoup de soin on ait épié l'heure ; et l'on a choisi justement le temps que je parlais à mon traître de fils. Sortons. Je veux aller quérir la justice, et faire donner la question à toute la maison : à servantes, à valets, à fils, à fille, et à moi aussi. Que de gens assemblés ! Je ne jette mes regards sur personne qui ne me donne des soupçons, et tout me semble mon voleur. Eh ! De quoi est-ce qu'on parle là ? de celui qui m'a dérobé ? Quel bruit fait-on là-haut ? Est-ce mon voleur qui y est ? De grâce, si l'on sait des nouvelles de mon voleur, je supplie que l'on m'en dise. N'est-il point caché là parmi vous ? Ils me regardent tous, et se mettent à rire. Vous verrez qu'ils ont part sans doute au vol que l'on m'a fait. Allons vite, des commissaires, des archers, des prévôts, des juges, des gênes, des potences et des bourreaux. Je veux faire pendre tout le monde ; et si je ne retrouve mon argent, je me pendrai moi-même après.
L'Avare, Molière, Acte IV, scène VII
La bibliothèque
BALZAC Honoré de, Eugénie Grandet, Larousse, 2002. Dernière édition de poche disponible à cette date.
SIJIE Dai, Balzac et la Petite Tailleuse chinoise, Gallimard, coll. « Folio », 2002. Ce roman autobiographique permet de découvrir, sous une autre approche, l'impact de l'univers balzacien.
TROYAT Henri, Balzac, J'ai lu, 1997. Une biographie du romancier, une autre approche de la carrière et de l'œuvre de Balzac, de lecture facile.

Balzac, téléfilm de Josée Dayan, 1999, TF1 Vidéo. Adaptation libre de la vie de Balzac.

La Maison de Balzac, 47, rue Raynouard, 75016 Paris, tél : 01 42 24 56 38. Le site de la Maison de Balzac est à consulter.
www.paris-france.org/musees/Balzac/
Dans Gallica, sur le site de la BNF, le texte intégral du roman.
http://gallica.bnf.fr/
Un répertoire des adaptations de Balzac à l'écran.
www.ifrance.com/DOSSIERSCINEMAETCIE/

Haud Plaquette, professeur de lettres modernes




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