Mémoires d'immigrés
 

D.R.
 
 
 
Un film documentaire français en trois volets de Yamina Benguigui (1997), coproduit par Bandits et Canal +.
3 x 52 min

Les Pères
Ils sont arrivés dans les années cinquante, sans famille, sans épouse. Regroupés par communautés villageoises, ils travaillent sans relâche en chantier, en usine. Faute de structures d'accueil, ils ont vécu dans des baraquements. Ce sont des hommes seuls, dociles, mobiles et rentables.
jeudi 24 octobre, 23 h 30 dans le cadre de « Chez moi la France »
Rediffusion : dans la nuit du lundi 28 au mardi 29 octobre, 3 h 10
lundi 28 octobre, 21 h 00

Les Mères
Venues souvent à la faveur du regroupement familial, elles ont plié leur voile, appris (quoiqu'analphabètes) à se déplacer en repérant les panneaux d'indication selon leurs couleurs. Elles sont devenues des individus à part entière. Rien ne les avait préparées à cette nouvelle vie, à la découverte de l'émancipation, et personne ne songeait à les rassurer.
diffusion en novembre
mardi 29 octobre, 21 h 00

Les Enfants
Nés en France ou venus en bas âge dans le cadre du regroupement familial, les enfants d'immigrés maghrébins vont subir de plein fouet, tout comme leurs parents, les contradictions de la politique qui leur est appliquée.
diffusion en décembre
mercredi 30 octobre, 21 h 00
 

Le film
La réalisatrice Yamina Benguigui est née à Lille et a passé son enfance dans le nord de la France, où ses parents, Kabyles d'origine algérienne, avaient émigré dans les années 1950. « Pourquoi étaient-ils partis ? On ne l'a jamais su, dit-elle aujourd'hui. C'était un sujet tabou : ils n'en parlaient jamais. » En 1994, elle réalise Femmes d'Islam, une trilogie sur les femmes musulmanes de plusieurs pays du monde. En interrogeant des Maghrébines qui vivent à Marseille, elle découvre que ces « mères » ne connaissent rien de ce que leurs maris ont vécu à leur arrivée en France. Et qu'elles n'ont elles-mêmes jamais rien raconté à leurs enfants. « C'était mon histoire », dit la cinéaste. Elle décide donc de remonter le temps et de partir à la recherche d'une histoire occultée : celle de l'immigration et de l'intégration maghrébines. Son film se compose de trois parties : les pères, les mères, les enfants. « Une structure qui respecte nos codes culturels, dit-elle. Les hommes n'ont jamais raconté à leurs femmes ni à leurs enfants les souffrances qu'ils ont vécues. » En réunissant trois séries de témoignages qui pourtant ne se recoupent jamais, la réalisatrice fait œuvre de réconciliation.
Son documentaire est le résultat d'une enquête de trois ans et d'un tournage de six mois. Le montage, qui a duré neuf mois, alterne images d'archives (empruntées au CNDP, à Pathé, à l'INA) et images personnelles et contemporaines. C'est cet aller-retour constant entre passé et présent qui permet au spectateur de retracer l'itinéraire oublié des acteurs de l'immigration.
La démarche
Le droit à l'existence
Étudier la façon dont les entretiens sont filmés : quel effet la cinéaste a-t-elle voulu créer ? Comment s'articulent les interviews et les autres images du film ? Quel rôle joue la bande-son ?
La réalisatrice a voulu, pour redonner la parole à ses aînés, « un beau film ». Elle a tourné en 35 mm, choisi ses éclairages, peaufiné sa bande-son. Sa caméra crée un espace où les individus peuvent enfin exister, où les corps peuvent se montrer, trouver leur place, avec leurs particularités, leurs défauts ou leur beauté. Les interviews se transforment en portraits. Les séquences consacrées aux différents personnages racontent le roman de leur vie, presque comme dans une fiction. La caméra enregistre leur témoignage mais les filme aussi dans leur vie quotidienne. Les entretiens sont d'ailleurs souvent précédés d'images presque fixes (ou ralenties) qui s'attardent sur les gestes et les regards. Le rythme du film laisse aux paroles le temps de se formuler et de résonner. Soit parce que le son des interviews se continue sur des plans de coupe significatifs (images de la ville, des usines, des bidonvilles ou des cités) ; soit parce que l'image est soutenue par la musique et les chansons qui ont accompagné les immigrés dans leur aventure.
L'héritage de la douleur
Analyser le rôle de la parole dans ce film et ce qu'elle provoque chez les immigrés auxquels elle est offerte. Distinguer le comportement des pères et celui des mères et mettre en relation avec l'expérience vécue.
Le travail du film libère la parole. Dans l'espace qu'il crée, les pères racontent enfin (en pleurant parfois) ce qu'ils n'ont jamais dit aux enfants, l'humiliation et la culpabilité d'avoir accepté la déshumanisation, la souffrance de l'exil, l'espoir et l'amour déçus pour la France. La caméra de Yamina Benguigui leur redonne leur dignité car elle leur permet de dire la douleur qu'ils ont toujours tue.
La parole des mères, elle, fait ressurgir un cheminement oublié. Une « culture du milieu » que ces femmes déracinées, perdues à leur arrivée en France, ont inventée. Parce qu'elles ont dû continuer à transmettre les traditions tout en s'adaptant le plus vite possible à la culture française, les mères ont construit un mode de vie original qui a servi d'assise à leurs enfants. La musique du film utilise les chansons les plus diffusées de l'époque (Idir, Enrico Macias, Dalida...). Des chansons qu'elles écoutaient à la radio, et qui faisaient le lien entre cette France qui ne voulait rien savoir de la vie culturelle des immigrés, et leur pays d'origine. L'espace offert par le film laisse le temps de transmettre l'histoire d'un enracinement qui s'est fait malgré tout, et malgré le lancinant mythe du retour.

Une intégration en marche
Relever quelques exemples de témoignages d'enfants d'immigrés qui démontrent la rupture culturelle avec leurs parents. Comment racontent-ils l'« intégration » ?
Les enfants ont reçu un héritage de souffrance d'autant plus difficile à assumer qu'il n'a que très rarement été représenté. Ils ont vécu une histoire nouvelle et inédite. C'est pourquoi il était important que le film leur donne, à eux aussi, la parole : « Je suis né ici, l'Algérie ne me manque pas... », « Nos parents ne nous ont pas élevés dans la haine... », « Je suis musulman, mais je suis obligé de me cacher pour fêter l'Aïd, alors que c'est la fête du pardon et que je voudrais la partager avec mes amis... », « J'ai toujours des cadeaux pour Noël... », disent-ils dans le désordre.
Ces enfants sont avocats, écrivains, employés, adultes heureux ou adolescents en quête d'identité. Leur vie s'est faite en France. Pourquoi leur demande-t-on encore s'ils veulent s'intégrer ? Leurs discours demandent à être continués. Ils incitent leurs cadets ou camarades à chercher les mots ou images qui peuvent les aider à décrire leur vie. Le film de Yamina Benguigui met à jour une face cachée du racisme : celle qui consiste à nier l'histoire des mutations culturelles, ou à en étouffer l'expression. Son travail devrait pouvoir servir d'exemple et conforter les enseignants désireux de développer les multiples formes que cette expression peut prendre chez les enfants de toutes origines.
La séquence
Un montage judicieux
Pour comprendre comment Yamina Benguigui a su rendre compte, par son écriture cinématographique, de la richesse accumulée par le temps passé, on peut observer, démonter la chaîne filmique de l'une des séquences qui constituent la deuxième partie de son film, et de son livre : celle consacrée à Khira Allan. La séquence dure une dizaine de minutes. Elle se compose d'un montage alterné de trois types d'images.
On distinguera, dans un premier temps, les images en couleur tournées chez Khira et les images d'archives, généralement en noir et blanc, tournées par l'INA en Algérie ou en France, dans les années 1960.

1]
La première des images en couleur [1] montre Khira reconstituant le trajet qui mène de l'ancienne chambre qu'elle occupait en arrivant à Paris, à la maison qu'elle habite actuellement. Séquence pour laquelle elle s'est revêtue de ses plus beaux habits, parée de tous ses bijoux : pull bleu brodé de fleurs, jupe, bas et chaussures blanches, bracelets et bagues en or. Yamina Benguigui montre Khira cheminant par un temps pluvieux, rentrant chez elle en traversant, sans souci pour ses chaussures immaculées, une flaque d'eau sur la route.
2]
Les autres images en couleur montrent ensuite Khira de face, en plans rapprochés [2-9] , pendant qu'elle se souvient de son enfance et de sa jeunesse.
3]
Elles prennent aussi des gros plans de l'intérieur de la maison de Khira, images d'un intérieur surchargé [3] : dessus de cheminée couvert de napperons, d'horloges de toutes sortes, de photos du passé.
4]
Les images d'archives, en noir et blanc ou pâlies par le temps, montrent en revanche des travaux pénibles, effectués en Algérie [4] par des enfants aussi bien que par des adultes, mais dont les visages et les corps disent la douleur et la pauvreté.
5]
Ces images montrent ensuite la misère et l'insalubrité des bidonvilles [5-6] où tentèrent de s'organiser les familles algériennes « regroupées » dans les années 1960.
6]
7]
En noir et blanc aussi, et en plan fixe, des photos de famille, des portraits pris à différentes époques [7] .
8]
Le montage alterné de ces deux types d'images (celles du présent et celles du passé) est entrecoupé d'une troisième séquence : celle de l'interview d'Isabelle Massin (chargée de mission pour la suppression de l'habitat insalubre de 1974 à 1976) [8] qui raconte les essais pitoyables de l'Office des HLM pour réaliser l'intégration.
9]
Entre ces trois types d'images, le son fait le lien : la séquence est construite autour de la parole de Khira évoquant sa vie (les questions de la réalisatrice ont été coupées au montage). Cette parole, synchrone lorsque Khira est à l'écran, se continue en voix off sur les images, muettes, du passé.
10]
La réflexion d'Isabelle Massin s'insère brièvement en contrepoint et le récit de vie est encadré, soutenu par trois chansons : la première, en arabe, dit le rapport aux mères et la nostalgie de la séparation ; la deuxième et la troisième, en français, chantées par Enrico Macias, disent la beauté du passé et la foi en l'avenir.

L'art du portrait
Le film s'organise autour d'une série de portraits qui sont aussi des récits de vie.
Les cadrages sont toujours très proches de la photo et lui font en quelque sorte de constants clins d'oeil. Khira ne sera montrée qu'une seule fois en plan large [1] . Ensuite, la réalisatrice la montre toujours en plans rapprochés ou très rapprochés, comme pour une photo d'identité. La caméra revient d'ailleurs fréquemment sur les portraits qui trônent sur la cheminée ou les photos, un peu vieillies ou déchirées, prises tout au long de la vie. La réalisatrice a aussi demandé à toute la famille de « poser » [10] . Tous sont là, figés mais tout de même mobiles dans l'image, et Khira trône au milieu du groupe avec gravité.
C'est bien un portrait que Yamina Benguigui a réalisé, le portrait d'un personnage banal mais exemplaire. Mais, cette fois-ci, la photo parle. La réalisatrice, tournant en 35 mm, a soigné ses éclairages et ses cadres pour mieux redonner la parole à son aînée. Si elle prend le temps de filmer, c'est aussi pour permettre au spectateur, en regardant son personnage, d'apprécier ses expressions pour mieux l'écouter.
L'espace ainsi créé par la caméra permet d'installer l'histoire. La séquence consacrée à Khira (comme toutes les autres) retrace le récit d'une vie. « Mon histoire est finie », dit la mère à la fin de la séquence. Une histoire à la fois autobiographique et documentaire. Car, si les images d'archives représentent des personnages anonymes, la parole de Khira retrace un récit à la première personne, donnant finalement vie et lyrisme aux analyses impersonnelles des historiens et imposant un contrepoids solide aux discours officiels. On peut facilement reconstituer l'histoire de Khira, grâce au montage du film. Tout d'abord, la vie en Algérie d'une petite fille de dix ans « bonne à tout faire » chez des colons brutaux, avec une famille dans la misère et un père malade. Puis le mariage imposé par les parents à une très jeune femme qui n'a finalement aimé son mari que parce qu'elle a eu des enfants ; l'arrivée en France, la jeunesse passée dans les bidonvilles ou dans la solitude ; et, finalement, les repères qui se créent grâce aux cours du soir, à la radio, aux chansons, à l'aide des enfants. Les images d'archives illustrent la parole de Khira et apportent un surcroît de documents, mais le récit autobiographique donne à ces images la profondeur qui leur manquait. Il parle d'un combat méconnu et d'une victoire.
Travelling
Photos, récits, documents, autant de moyens de faire revivre le passé. Mais la spécificité du film est de faire éprouver la durée, d'embarquer dans un itinéraire, de faire refaire le voyage. Pour parcourir la vie de Khira, Yamina Benguigui nous offre treize minutes. Et c'est largement suffisant pour revivre pleinement un instant d'émotion intense, pour comprendre les heures de solitude ou pour, en un éclair, repartir des décennies en arrière.
Quelques images et montages significatifs à cet égard : la séquence commence par un travelling en voiture. Après la forêt, la ville du Nord, avec ses maisons encore semblables à des corons. Il pleut. Une voix chante: « O mère adorée... » Puis nous voyons Khira, en mouvement elle aussi. Elle se dirige vers sa maison, obligée pour cela de marcher dans les flaques d'eau de la rue [1] . On la retrouve ensuite chez elle, commençant à raconter sa vie, « une vie pas belle ». Ces premières images placent la séquence sous le signe du voyage. Voyage de retour pour la cinéaste qui va enquêter dans son Nord natal, voyage dans le passé pour Khira qui n'oubliera jamais la boue et la pluie des bidonvilles de sa jeunesse. Ensuite viennent s'intercaler les images d'archives, comme des fenêtres ouvertes sur le passé. La séquence maintient continûment l'aller-retour entre l'espace du passé et celui du présent. Le récit oral fait le lien et redonne vie à l'espace oublié, celui du passage, de la traversée. Le son, les images et leur montage font naître un espace temps, un hors-champ où le spectateur peut s'identifier au personnage, se projeter dans les lieux où il a vécu, recevoir la transmission de la mémoire en y trouvant lui-même sa place. Les plans les plus forts sont certainement ceux que l'on ne voit pas à l'écran mais que l'on élabore pour soi-même à partir des images et des sons du film.
D'autres plans fonctionnent de manière plus symbolique : ceux de l'intérieur de la maison par exemple [3] . Khira semble collectionner les horloges. Signe que le temps s'est écoulé, qu'il a compté, que Khira l'a beaucoup compté aussi lorsqu'elle s'est retrouvée seule et désœuvrée à son arrivée en France. Elle a aussi décoré son poste de radio comme un objet fétiche puisqu'il lui a fait découvrir Enrico Macias, le porte-parole des exilés.
Le film montre aussi comment les mères ont installé une culture du passage. Sur la cheminée, les horloges occidentales côtoient des versets du Coran soigneusement encadrés ; la nostalgie d'Alger la blanche est chantée par une voix française et la syntaxe inventive de Khira suffit pour nous faire comprendre une partie oubliée de notre histoire.
Mères et filles
Quelle leçon l'histoire de Khira dispense-t-elle ?
Une leçon de courage tout d'abord. Celle-ci n'est pas prononcée clairement mais elle paraît dans la fierté de la mère qui s'est finalement installée dans une maison très soignée. Plusieurs plans de coupe montrent les napperons, les bibelots, les fleurs artificielles dont elle a décoré son salon. Elle-même a conservé les rites de la coquetterie : bijoux, vêtements impeccables, maquillage. Une façon de dire aux filles qu'il faut toujours « tenir ». Khira a tenu et tient sa maison. Mais elle dispense aussi une leçon de liberté. Elle a envoyé ses filles à l'école. Elle les encourage à sortir, à voyager et surtout à se marier avec quelqu'un qu'elles aiment. Sa « prestation » devant la caméra est aussi sûrement la meilleure façon d'inciter les filles à parler et pas seulement sur le mode du lyrisme.
Il est important que la cinéaste soit une femme, que ce soit à une fille que Khira s'adresse. Yamina Benguigui filme cette mère en voulant la rendre belle mais sans essayer de transformer les griffures du temps. Khira est toujours digne d'être regardée ; son discours, dans un français souvent approximatif, finit toujours par l'éclairer.
Khira est un maillon de la chaîne. Sa douleur, clairement racontée, bien que dépassée, l'a incitée à recréer un lieu : l'espace sacré de la maison. Le film de Yamina Benguigui l'aide à reconstituer et transmettre un autre espace : celui de sa vie de jeune fille et de jeune femme, qui, si elle n'avait jamais été racontée, aurait continué à lui être volée. Les maisons de Khira sont riches d'enseignements. Le film les reconstruit tout en les visitant.
Pour en savoir plus
BENGUIGUI Yamina, Mémoires d'immigrés. L'héritage maghrébin, Albin Michel, 1997. Cet ouvrage est la reprise in extenso des entretiens accordés par les immigrés et leurs enfants à la réalisatrice du film.
STORA Benjamin, Ils venaient d'Algérie. L'immigration algérienne en France, 1912-1992, Fayard, 1992.
BENTCHICOU Nadia (sous la dir. de), Les Femmes de l'immigration au quotidien, L'Harmattan, 1997.
TRIBALAT Michèle, Faire France. Une grande enquête sur les immigrés et leurs enfants, Découverte, coll. « Cahiers libres », 1995 (à consulter en
bibliothèque).

Immigration, le grand débat, émission Galilée, série « Les trente dernières », n° 3, CNDP-La Cinquième, 1999, cassette VHS, réf. 002 K2066. Réflexions sur l'existence d'une société multiculturelle et d'une possible assimilation.
Ici et là-bas : paroles d'immigrés, film de Maryvonne Blais, CNDP, cassette VHS, 2000, réf. 755 B0133. Ce film de montage d'archives, évoquant l'immigration en France, a été réalisé à partir de documents tournés par le CNDP entre 1968 et 1991.

Anne Henriot, professeur de lettres et de cinéma (d'après Cinédoc « Mémoires d'immigrés » et TDC n° 784, novembre 1999)




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