 © Jacques Morell |
Un téléfilm de Jean-Daniel Verhaeghe (2005). |
Scénario : Jean-Michel Gaillard et Jacques Kirsner.
Musique : Carolin Petit.
Produit par JEM Productions.
Avec Philippe Torreton (Jean Jaurès), Valérie Kaprisky (Louise), Frédéric Van Den Driessche (Calvignac), Florence Pernel (Séverine), Pierre Vernier (le marquis de Solages), Alexandre Zloto (Maurice), Alexandre Brasseur (Roger Calmel).
1 h 40 min
lundi 25 avril 2005, 20 h 55
Le téléfilm
Ce téléfilm de Jean-Daniel Verhaeghe a pour ambition de raconter un épisode majeur de la vie de Jean Jaurès, le fondateur du parti socialiste et du journal L’Humanité. Député radical du Tarn, protégé de Jules Ferry et de Waldeck-Rousseau, Jaurès est d’abord un intellectuel, normalien et agrégé de philosophie. Battu dans la circonscription de Carmaux par le candidat monarchiste, propriétaire des mines, Jaurès se révèle lors d’un conflit social qui l’oppose à son vainqueur de 1889, le marquis de Solages. En 1892, Jaurès comprend la signification de la lutte des classes en défendant les mineurs en grève qui protestent contre le renvoi de leur maire et responsable syndical, Jean-Baptiste Calvignac.
Dans le film, la trajectoire de Jean Jaurès est linéaire. Réformiste à ses débuts, il se radicalise peu à peu, et semble découvrir la lutte des classes comme moteur de l’histoire. Mais Jaurès reste légaliste, évite les affrontements directs, et se rapproche d’un syndicalisme modéré, qui se détourne peu à peu de ses racines libertaires et de la propagande par le fait.
Le personnage incarné par Philippe Torreton ne semble pas torturé mais convaincu d’aller dans le sens de l’histoire. Même l’aventure sentimentale que l’on aurait pu attendre avec la journaliste du Gaulois interprétée par Florence Pernel n’a finalement pas lieu, et si sa femme semble au début lui reprocher son engagement, elle le soutient jusqu’au bout, jusqu’à devenir l’amie de sa rivale.
Élu député de l’arrondissement en janvier 1893, Jaurès reste jusqu’à sa mort le député des mineurs et des paysans de Carmaux, c’est-à-dire l’élu du prolétariat ouvrier de la ville et de ses environs.
Les temps forts du film se trouvent dans une série de discours et d’actions symboliques, comme si le réalisateur avait voulu marquer ces deux facettes de la vie de Jaurès. L’homme d’action d’abord, qui se jette au devant d’une ligne de fusils, pendant la grève des mineurs ; l’organisateur et l’homme de tribune, retournant une salle par la magie du verbe, et obtenant l’investiture socialiste en janvier 1893.
La trajectoire de Jean Jaurès n’est pas sans rappeler celle de François Mitterrand, qui « n’est pas socialiste de naissance » mais qui le devient peu à peu pour conduire le mouvement vers les sommets... Réaliser l’unité des socialistes, prétendre exercer le pouvoir... Certes le vœu de Jaurès s’est interrompu par un après-midi d’août 1914, à la terrasse d’un café, mais comment ne pas penser à ce parallèle et à ce congrès de l’Unité de 1905, a qui répond, comme en écho, celui de 1971, à Épinay-sur-Seine.
La démarche
Le mouvement social : syndicalisme, mutualisme et coopération
[Histoire, 4e, 1re L, ES, S, STT]
À partir des scènes de grèves et de manifestations, montrer comment réagissent les autorités face à des mouvements sociaux.
Commencer par décrire cette organisation ouvrière, en s’appuyant d’abord sur la reconnaissance des syndicats (loi Waldeck-Rousseau), puis sur leur organisation : mouvements de solidarité, caisses de solidarité pour les grèves, coopératives mutuelles, coopératives de consommation et de production ensuite, coopératives ouvrières enfin.
Mener une recherche sur la signification de cet essor du mouvement mutualiste et coopératif. Volonté d’aménagement du capitalisme ou exemplarité d’un mode de gestion qui rejette l’exploitation ?
Noter que dans le Tarn, quelques années après, en 1903, une expérience de coopérative ouvrière d’obédience catholique voyait le jour avec l’imprimerie coopérative du Sud-Ouest, éditant encore le journal Le Tarn libre.
Enfin, en 1901, c’est dans le Languedoc viticole que naît la première coopérative de France, à Maraussan, près de Béziers. Cette coopérative de vente se transforme en 1905 en coopérative de production, se dote d’un bâtiment de vinification, et Jean Jaurès lui-même, en mai 1905, vient visiter ce chantier. Sur le fronton de cette cave des « vignerons libres de Maraussan », une devise d’inspiration socialiste : « Tous pour chacun, chacun pour tous... »
Le mouvement socialiste en France et en Europe
[Histoire, 4e, 1re L, ES, S, STT]
Le film évoque à plusieurs reprises les différentes familles du mouvement socialiste. Allemanistes et guesdistes, possibilistes, socialistes révolutionnaires et anarcho-syndicalistes. L’histoire de ces groupes, depuis la Commune de Paris, a favorisé leur dispersion et leur émiettement.
Demander aux élèves de remplir, en regardant le téléfilm dans le cercle de famille, le bref questionnaire proposé ci-dessous.
1. Combien de mouvements socialistes Jean Jaurès recense-t-il ?
2. Quel est l’événement que ces militants socialistes prennent comme référence de leur histoire ?
3. Citez les différents partis et mouvements socialistes évoqués par Jean Jaurès dans son discours.
4. Qui sont les socialistes étrangers reçus par Jaurès lors de cette rencontre à Carmaux en 1905 ?
5. Qu’est-ce que cela montre sur les caractéristiques du mouvement socialiste à cette époque ?
6. À partir de quel moment Jaurès devient-il explicitement socialiste ? Comment cela se manifeste-t-il ?
7. De quelle façon Jaurès fait-il le lien entre la république et le socialisme ?
À partir de l’évocation du cas de Jean-Baptiste Calvignac, maire de Carmaux, licencié pour cause d’élection contre le candidat du patron, montrer comment le suffrage universel s’est peu à peu imposé comme le moyen d’expression privilégié.
La société française de l’âge industriel
[Histoire, 1re S, LES]
Étudier les rapports entre employeurs et personnel salarié tels qu’ils sont mis en scène dans le film : avec les ouvriers, mais aussi avec l’encadrement. Observer l’évolution des rapports entre le marquis de Solages et son directeur.
Rapprocher éventuellement les images du cadre de vie du marquis de Solages avec celles du propriétaire des mines dans Germinal. Évoquer le rôle de la fille du marquis, et celui des maîtres dans Germinal, faisant la charité à leurs pauvres.
Durant les confrontations, faire observer les rapports entre la troupe et le mouvement ouvrier (situations de tension extrême liées aussi à une opposition de milieux). Officiers, souvent monarchistes, commandant une troupe de paysans face à une classe ouvrière se définissant comme telle. De ce point de vue, ce rejet d’une classe (classe laborieuse, classe dangereuse), sera le point de départ de la naissance de la conscience de classe.
Dans le téléfilm, Jean Jaurès évoque aussi le passage d’un monde rural, dont il est lui-même issu, à la société industrielle. L’exemple donné est celui d’une voiture, la De Dion Bouton 1893. Relever les affirmations de Jaurès et sa foi dans un progrès technique, lui-même producteur de progrès social.
Les documents
Les Vignerons libres de Maraussan
Le document suivant est publié dans une plaquette réalisée par les vignerons des pays d’Ensérune à l’occasion du centenaire de la naissance de la cave coopérative de Maraussan en 1901. Ce village a reçu la visite de Jean Jaurès en mai 1905, peu de temps après le congrès de l’Unité des socialistes en avril 1905.
L’idée maîtresse des militants socialistes et coopérateurs qui, à Maraussan, ont créé tout un ensemble d’institutions socialistes, a été de grouper les petits propriétaires paysans, les petits producteurs vignerons, de les arracher à cet esprit d’individualisme outré et défiant, à cette habitude d’isolement qui a fait jusqu’ici la faiblesse du travail rural.
Mais que de difficultés pour introduire peu à peu, dans cette dispersion et défaillance séculaires, une tendance d’esprit communiste ! Les militants se sont bien gardés de heurter ce qu’il y a de plus profond et, en un sens, de légitime dans les habitudes paysannes. Ils n’ont pas demandé à ces petits propriétaires vignerons de renoncer à leurs parcelles de propriété, assez inégales, et à l’autonomie de la production. Mais ils les ont habitués à pratiquer l’association dans un sens toujours plus communiste. Les associés de la Société Les Vignerons Libres travaillent chacun leur tout petit domaine, mais ils ont commencé par avoir un chai commun, une cave coopérative commune. Ils ont pu, ainsi, par le mélange de leurs vins, créer quatre ou cinq types et avoir leur marque. Par là, ils ont pu entrer en rapport avec les coopératives ouvrières de consommation, notamment avec les grandes coopératives parisiennes.
Mais il ne leur a pas suffi d’organiser la vente. Maintenant que, par une première application de l’association, ils ont vaincu l’esprit de défiance, ils vont plus loin ; et ayant organisé la vente, ils commencent à organiser la production. Ils construisent, en ce moment, une cave de vinification. Ce ne sont plus les vins tout faits que les vignerons apporteront à la cave commune, mais les raisins ; et le travail de vinification se fera dans des conditions scientifiques.
J’ai eu une grande joie à visiter, avec les vignerons qui chômaient le Premier Mai, le vaste terrain acquis par eux et où sont creusées les fondations du nouvel édifice. Il est tout voisin de la gare et des conduites mèneront le vin aux wagons-réservoirs qui portent aux ouvriers parisiens le bon et loyal produit des vignerons maraussanais.
Derrière la cave de vinification, s’étend une assez grande vigne, propriété collective des Vignerons Libres. Cette propriété, leur ambition est de la développer peu à peu : elle sera mise en œuvre par des ouvriers agricoles syndiqués, avec le concours de ceux des petits propriétaires vignerons que leur trop petite propriété ne suffit pas à occuper. Cette coopérative de production, qui s’achemine lentement, mais sûrement vers des formes de propriété collective, est flanquée par un Syndicat Agricole, par une Caisse de Crédit rural et par une Coopérative de Consommation.
Toutes ces institutions se soutiennent les unes les autres. Le Syndicat, organisé pour l’achat des engrais, fourrages, etc., a servi de point d’appui à la Caisse de Crédit rural qui se relie à la Caisse Régionale de Montpellier. D’autre part, nul vigneron n’est admis à la Coopérative de Production s’il ne fait partie de la Coopérative de Consommation. L’effet combiné de toutes ces institutions a créé dans la commune paysanne de Maraussan une vie sociale intense, une solidarité quotidienne et profonde dont je ne connais pas d’exemple aussi plein. Sur 280 vignerons récoltants de la commune, 232 sont adhérents de la Société des Vignerons Libres ; ils possèdent 506 hectares sur les 938 qui forment la superficie totale du vignoble de la commune, et hors des limites de la commune : 200 hectares. Les 706 hectares ainsi possédés par les associés représentent une valeur de 6 ou 7 millions et leur récolte moyenne est 65 000 hectolitres.
Jean Jaurès, extrait de L’Humanité du dimanche,
7 mai l905, n° 385.
En 1re S et LES, ce texte servira de support à un exercice d’interrogation sous la forme d’un commentaire de document, assorti des questions suivantes.
1. Quelle vision Jean Jaurès a-t-il des paysans ?
2. Que trouve-t-il de remarquable dans l’action des militants socialistes de Maraussan ?
3. Qu’est-ce qui a motivé ce mouvement ?
4. Comment ce mouvement s’inscrit-il dans le courant socialiste ? Que traduit-il du point de vue du projet de société de ce mouvement ?
5. Quel serait, selon Jaurès, le but ultime de l’évolution de ce mouvement de coopération ?
Le fresque de la cave coopérative de Maraussan
Une photo de la fresque qui se trouve toujours dans la salle du conseil d’administration de la cave coopérative de Maraussan.
 Photo : Bruno Modica. Libre de droits pour un usage pédagogique.
La même photographie en PDF (PDF, 7,25 Mo).
Pour en savoir plus
« Jaurès », TDC, n° 867, 1er janvier 2004. Notice.
RIOUX Jean-Pierre, Jean Jaurès, Perrin, 2005. Dans une bibliographie abondante, un ouvrage très récent.
REBÉRIOUX Madeleine, Jaurès, la parole et l’acte, Gallimard, coll. « Découvertes », 1994.
BOSCUS Alain, CAZALS Rémy et al., Sur les pas de Jaurès : la France de 1900, Privat, coll. « Regards sur l’histoire », 2004. (À consulter en bibliothèque.) Un ouvrage utile pour le contexte.
Au pays de Jaurès, un site personnel consacré à Jaurès et son combat militant.
http://perso.wanadoo.fr/michel.gibergues/
Un relevé de sites consacrés à Jaurès et aux débuts du socialisme, indexé par Daniel Letouzey.
http://hgtice.free.fr/
Des textes de référence de Jean Jaurès :
Jaurès-Guesde, les deux méthodes, 1900.
www.lours.org/
Discours à la jeunesse, Albi, 1903.
www.lours.org/
Sur France 3, le samedi 30 avril, à 23 h 00, sera diffusé le documentaire Le Siècle des socialistes, qui retrace un siècle d’itinéraires singuliers, de Jean Jaurès, de Léon Blum, de Pierre Mendès France, de Guy Mollet et de François Mitterrand, mais cherche surtout à mesurer les empreintes laissées par le socialisme dans la mémoire collective française. Télédoc vous en propose une fiche pédagogique.
Bruno Modica, professeur d’histoire et de géographie |
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