Le tombeau des lucioles
 

D.R.
Un dessin animé japonais d'Isao Takahata (Hotaru no Haka, 1989, VF), d'après une nouvelle d'Akiyuki Nosaka, diffusé dans le cadre de la soirée Thema « Films d'animation, rêves animés ».
1 h 25 min

Diffusion : dimanche 17 juin, 20 h 45

« La nuit du 21 septembre 1945, je suis mort... » C'est par cette phrase terrible, prononcée par le fantôme d'un jeune garçon japonais que commence le film. Un fantôme qui montre sa mort avant d'aller rejoindre l'esprit de sa petite sœur, morte elle aussi de malnutrition. Nouveau flash back : les deux enfants s'embarquent dans un train fantomatique ; ils vont vers la ville de Kobé revivre avec le spectateur leur tragique histoire. Il fallait toute la souplesse du dessin animé pour conter l'histoire de ces deux enfants. Seita a 14 ans, Setsuko en a 4 lorsque leur maison est incendiée et leur mère tuée par un bombardement. Recueillis par une tante, ils se sentent bien vite indésirables et décident d'aller vivre seuls dans un abri à la campagne. Ils résisteront quelques temps dans un Japon ravagé par la guerre, mais succomberont bientôt, victimes de la misère et de la pénurie. Le film de Takahata est bien un manga animé. Mais ici, pas de violence gratuite, pas de surnaturel sans signification. Le tombeau des lucioles, adapté d'une nouvelle éponyme de Akiyuki Nosaka, est au contraire un film réaliste sur la vie du Japon pendant la Seconde Guerre mondiale et, de façon plus générale, sur les enfants et les violences qu'ils subissent en temps de guerre. Il intéressera à ce titre les professeurs de collège et de lycée, en histoire et en français. Il se prêtera aussi, pour toutes les classes, à une étude des différents genres exploités aujourd'hui par le film d'animation japonais.
Pistes à suivre
Le Japon pendant la Seconde Guerre mondiale
Ce dessin animé « à la japonaise » offre ici un tableau saisissant du Japon à l'extrême fin de la guerre. Le « réalisme » de son trait et surtout de son propos, la fidélité à la nouvelle d'Akiyuki Nosaka qui, elle-même, s'appuyait sur une expérience douloureuse de la guerre font de ce film une représentation documentée de cette période sombre de l'histoire.
Avec des élèves plus jeunes (du premier degré notamment), il conviendra d'expliciter certains faits et de rappeler dans les grandes lignes la place qu'avait pris l'empire du Soleil-Levant dans le conflit et le sort qui fut le sien à la fin de la guerre.
Avec des élèves du second degré, on recensera avec profit toutes les notations extrêmement précises du film sur les événements relatés, le blocus du Japon par les Américains, les bombardements massifs et les souffrances dont la population civile a été victime. Une chronologie des derniers mois du conflit, voire une carte du Japon (afin de situer la ville de Kobé) se révèleront utiles.
Jours de guerre
La guerre est représentée par un certain nombre de séquences d'un réalisme sans concession. On pourra rappeler celles qui auront certainement marqué le plus jeune public, en les décrivant et en les commentant : la mort « en direct » du jeune garçon (voir plus loin Séquence) ; le bombardement de Kobé, la ville incendiée et surtout la mort et l'incinération de la mère, méconnaissable et putréfiée sous ses bandages ensanglantés.
La guerre est présente tout au long du film, à travers des détails moins évidents mais très significatifs : les alertes qui jettent la population dans les abris ; les familles qui ne se retrouvent plus ; la solidarité qui s'effrite. La vie est surtout marquée par le rationnement et le manque de nourriture : le riz est réservé à ceux qui fournissent l'« effort de guerre », les provisions de sel s'épuisent et l'on a recours à l'eau de mer, la moindre parcelle de terre est cultivée, même en ville... La faim, la malnutrition sont omniprésentes : Setsuko est faible et couverte de boutons ; Seita passe son temps à chercher de la nourriture, quitte à voler dans les champs ou dans les poubelles...
La guerre et le jeu
Malgré la misère, la violence et la peur, le film laisse place à des moments de joie et de tendresse. On les rappellera et on montrera comment ils contribuent à rétablir une sorte de vie quotidienne normale. Seita et Setsuko pêchent des coquillages dans la rivière ; ils vont à la mer comme s'il y avait encore des jours de vacances ou de fête ; ils font la cuisine, cuisent la soupe, activités qui font revivre ces temps heureux où leur mère les appelait pour le souper. Enfin, ils attrapent des lucioles : on pourra s'interroger sur le symbole que représentent ces jolis insectes, puis, par contraste, sur le sens terrible du titre du film.
Les activités auxquelles sont contraints Seita et Setsuko sont aussi celles d'enfants qui jouent à être Robinson Crusoé en temps de paix : le frère et la sœur organisent en effet leur survie dans un abri près d'une rivière à la campagne. On pourrait, à l'occasion d'une étude de ce thème, rappeler le film de Soren Kragh Jacobsen, L'étoile de Robinson (Ours d'argent à Berlin en 1997), qui raconte l'histoire du petit Alex, Juif polonais, qui réussit à survivre seul dans le ghetto de Varsovie durant l'Occupation.
La vie quotidienne au Japon
Le film peut être considéré sous un angle plus documentaire. Les images qui constituent les décors dessinent un univers cohérent et réaliste, installé dans le temps de la vie quotidienne. Il y a les paysages (que l'on pourra retrouver dans les estampes japonaises) marqués par l'eau, la pluie, la végétation et les cultures, avec les lucioles, les moustiques, le cri du crapaud-buffle et des oiseaux. Il y a aussi la ville, ses rues, ses maisons fermées de panneaux coulissants ou s'ouvrant sur des jardins... Il y a enfin les intérieurs, les vêtements (kimonos, sandales), les repas pris sur tatami, la vaisselle : bols et baguettes... On pourra avec les plus grands revoir des films de Mizoguchi ou de Ozu pour compléter l'inventaire de ces éléments du mode de vie traditionnel japonais.
Autour de l'émission
Il y a manga et manga
Les mangas sont arrivés en France dans les années 1990, notamment avec l'adaptation à l'écran de Dragon Ball diffusé par le Club Dorothée. Ils ont immédiatement suscité une vive controverse. Le terme, pourtant, ne date pas d'hier. Il signifie étymologiquement « images dérisoires » et on le doit au peintre Hokusaï. Après la Seconde Guerre mondiale, ces BD en format de poche et en noir et blanc, publiées sur papier bon marché, prennent un essor considérable. Elles sont très diversifiées et visent des publics très différents. Les mangas ne sont donc pas tous violents ni tous peuplés de héros surnaturels qui passent leur temps à se battre. Au cinéma, les mangas deviennent des « anims ». C'est aujourd'hui la Toei Animation qui produit et diffuse à travers le monde ces séries très violentes ou, au contraire, à l'eau de rose dont la qualité n'est pas toujours la vertu première et qui suscitent parfois des polémiques en France. C'est cependant à cette école-là que se rencontrent en 1960 les deux plus grands artistes actuels de l'animation japonaise : Isao Takahata et Hayao Miyazaki. Leurs exigences (qualité du graphisme, représentation du temps, étude de la psychologie des personnages) sont bien plus élevées que celles de la Toei. Ils partent donc fonder le studio Ghibli dans la banlieue de Tokyo. On doit notamment à Miyazaki Nausicaa, Porco Rosso, Mon voisin Totoro, Princesse Mononoke... Takahata, lui, a fait des études supérieures de littérature française à Tokyo. Il aime à rappeler qu'il s'est inspiré de Grimault et Prévert. Il est aussi l'auteur de Pompoko et du très récent Mes voisins les Yamada.
Séquence
Le fil rouge
Le prégénérique du film offre ici l'occasion de mettre en place différents éléments du récit symboliquement forts et de faire s'entrelacer l'imaginaire enfantin et la réalité terrible de la guerre et de la mort.

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Extraite de la nuit noire qui emplit préalablement tout l'écran, la silhouette rouge d'un jeune garçon résume à elle seule la dualité de cette séquence prégénérique : inquiétant, hiératique, silencieux, ce corps monochrome semble irréel ; le regard du garçonnet, dirigé hors cadre, est étrangement masqué par l'ombre de la visière de sa casquette. D'emblée, le rouge profond de la silhouette, qui tranche sur la nuit noire environnante, envoûte. Les couleurs, dans cette séquence, et plus généralement, dans la totalité du film, aident à la compréhension du scénario en instituant des repères. On s'interrogera constamment : pourquoi des plans ou séquences sont-ils colorés de rouge ? Quels sens la couleur assigne-t-elle ici ?
Brisant le silence total qui régnait jusqu'alors, une voix off intervient enfin, comme la voix intérieure de ce corps irréel. La phrase qu'elle prononce est terrible et conforte l'étrangeté de la situation : « La nuit du 21 septembre 1945, je suis mort... »

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Changement de corps, changement de point de vue, changement de couleurs. Le second plan désigne l'objet du regard du jeune garçon : un corps d'adolescent affaibli celui-là, en guenilles, respirant à grand-peine, détaillé ensuite en un lent travelling et sous différents points de vue qui attestent tous l'imminence de la mort dont il était précédemment question. C'est donc bien l'« autre corps » du jeune garçon que l'on a sous les yeux. On devine qu'en l'espace d'un champ/contrechamp, le garçonnet assiste à sa propre mort. D'ailleurs, un bref plan ne tarde pas à réunir ces deux corps, à faire définitivement admettre une situation pourtant inimaginable, voire intolérable : un corps irréel (un fantôme donc) assiste à l'agonie lente du corps réel qu'il était. Sa corruption se déroule en couleurs froides, livides, comme vidées de leur substance. C'est ici la marque de la crudité d'une situation vécue comme réelle. Cette « réalité » s'accuse d'ailleurs peu à peu, le corps moribond retrouve un contexte : de la pénombre environnante apparaissent un pavage, des passants dont on ne voit jamais les visages, leurs voix, les bruits d'un hall de gare, de trains qui passent... Une petite fille crie : « Maman... »
Ainsi, en l'espace de deux plans, la relation entre l'irréel fantomatique et le réel morbide se joue principalement sur le registre des couleurs. Le rouge est associé aux fantômes de l'enfance heureuse, les couleurs froides, pâles, et particulièrement le blanc des corps exsangues qui tranche sur le noir de la nuit, seront celles de la mort proche.

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Dans un gros plan presque en noir et blanc, l'enfant expire en prononçant un ultime nom : Setsuko. Tout est donc joué. Mais le film doit-il s'achever ici ou plus simplement commencer par la fin ? À la mort vécue doit se substituer le récit d'une vie. La situation appelle forcément un autre flash back. Un objet trouvé sur le corps de l'adolescent à l'agonie va en constituer le prétexte, le déclencheur. Une équipe d'employés « nettoient » la gare de ses corps pour le moins « gênants » avant l'arrivée des Américains. Ils apparaissent comme des fossoyeurs ou des vautours, anonymes en uniformes noirs, dans la pénombre et le silence de la gare que n'habite que l'écho sinistre de leurs voix : bref, une sorte d'enfer où meurent des enfants. En un plan d'ensemble plus large, l'un des employés trouve une boîte de bonbons sur le corps du jeune garçon, la secoue, puis, dans un plan suivant, dans la nuit, jette au loin l'objet.

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Cette boîte est en train d'échapper au monde de la mort. Elle va libérer tous les signes de la vie auxquels elle est symboliquement rattachée. Même s'il en sort des débris d'ossements (blancs, remarquera-t-on), elle fait renaître et se relever tout ce qui, joyeusement, se rapporte au monde de l'enfance et se colore de rouge : les bruits d'insectes, d'abord, puis la musique, très mélodieuse, occupent vite le silence pesant qui régnait ; des lucioles, myriade de points lumineux qui s'égaient dans la nuit, forment comme des étoiles folles, s'échappent de la boîte ; une petite fille, tout sourire, s'émerveille de ce ballet de lucioles ; le jeune garçon, enfin, réapparaît en posant fraternellement sa main sur l'épaule de la fillette. La boîte jetée dans la nuit était souillée, cabossée. Celle que saisit la main du jeune garçon s'embellit et retrouve, comme par enchantement, une nouvelle jeunesse.
Tous ces éléments sont désormais unis dans un même plan qui ouvre vraiment le film : son titre apparaît, Le tombeau des lucioles, oxymore qui associe encore un terme qui se rapporte à la mort et un autre qui exprime la lumière de la vie.


Un jeune garçon, une petite fille, une boîte de bonbons, des lucioles, une dominante rouge, la nuit, la mort : tous les éléments sont ici présents, énigmatiques, qui vont constituer les éléments récurrents d'un récit dont les deux pôles sont la vie et la mort, l'enfance et l'histoire. Non sans ambiguïté : ce rouge est autant celui de l'enfance que celui des fantômes (donc des morts) que ces enfants sont devenus, que celui des ciels embrasés lors des bombardements dans le film à venir, que celui du sang qui va couler et des plaies qui vont s'aviver. Quant aux lucioles, chacun sait que ces charmants insectes ont une durée de vie bien éphémère...
Ainsi, le film qui vient de s'annoncer ici dans un bien étrange et bien grave prégénérique se place d'emblée sous le signe d'une tension entre deux contraires qui s'entremêlent étroitement. Il s'y exprime cette lutte constante entre les forces de la vie et la mécanique implacable de la mort qui, jusqu'au bout, se révèle être le moteur du récit.
Pour en savoir plus
ABBAD Francis, Histoire du Japon : 1868-1945, Armand Colin, coll. « Cursus. Histoire », 1999.
GARÇON François, La Guerre du Pacifique, Casterman, coll. « XXsiècle », 1997.
KAIKO Takeshi, L'Opéra des gueux, P. Picquier, coll. « Picquier poche », 1996 ; NAKAZAWA Keiji, Mourir pour le Japon : la véritable histoire d'une famille anéantie par Hiroshima, Albin Michel, 1990. Deux récits romancés sur le thème de la survie au Japon dans l'immédiate après-guerre.
RAFFAELLI Luca, Les Âmes dessinées : du cartoon aux mangas, Dreamland, coll. « Image par image pocket », 1996.

« L'animation et le réel », entretien avec Isao Takahata sur Le tombeau des lucioles, Positif, n° 425-426, juillet-août 1996.

Quelques informations sur Le tombeau des lucioles et le studio Ghibli.
www.multimania.com/fierrots/

Ce dossier a été réalisé par Anne Henriot, professeur de lettres et de cinéma au lycée Eugénie Cotton de Montreuil (93).




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