Alexandre Nevski
 

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Un film soviétique de Sergueï M. Eisenstein (1938, noir et blanc, VOSTF), avec la collaboration de Dimitri Vassiliev.

Scénario : Sergueï M. Eisenstein et Piotr Pavlenko
Photographie : Édouard Tissé
Musique : Sergueï Prokofiev
Son : V. Bogdankevitch
Décors : I. Chpinel, N. Soloviev et K. Eliseiev, d’après les dessins d’Eisenstein
Production : Studios Mosfilm
Durée TV : 1 h 41 min
Avec Nicolaï Tcherkassov (Nevski), Nicolaï Okhlopkov (Bouslaï), Andreï Abrikosov (Olexitch), Dimitri Orlov (Ignat, maître armurier), Vera Ivacheva (Olga)
 
jeudi 4 décembre 2003, 20 h 45
Rediffusion sur le câble : jeudi 11 décembre, 17 h 15
 

Le film
Le contexte
Devant la montée du danger nazi, à la fin des années 1930, le Parti charge Eisenstein de réaliser un grand film patriotique afin de mobiliser le peuple pour la défense de l’Union Soviétique. Eisenstein est alors quelque peu en disgrâce, car son dernier film n’a pas été apprécié par le pouvoir. Le fait historique qui est au centre de l’intrigue (la victoire du peuple russe, conduit par Nevski, contre les Teutons) lui est imposé, et il est entouré de collaborateurs fidèles au Parti (Pavlenko et Vassiliev notamment), chargés d’aider, mais aussi de surveiller son travail de réalisateur. Alexandre Nevski est donc un film de commande, et en privé, Eisenstein l’aurait d’ailleurs considéré comme son film le moins personnel et le plus superficiel, sauf pour tout ce qui concerne la « bataille de la Glace ». Le film remporte cependant un grand succès officiel et vaut à son auteur l’ordre de Lénine. Film historique, commandé par la situation historico-politique des années 1930, Alexandre Nevski, une fois réalisé, va continuer à suivre les aléas de l’histoire : après la signature du pacte germano-soviétique, il est en effet retiré des écrans pour être projeté à nouveau après l’invasion des troupes allemandes et la rupture de ce même pacte.
Le résumé
Au XIIIe siècle, la Russie subit l’invasion des Teutons, qui prennent la ville de Pskov. La ville libre de Novgorod organise la résistance et installe le prince Alexandre Nevski à la tête du mouvement patriotique face à l’envahisseur. Nevski parvient à réunir le peuple russe et à soulever une armée populaire qui rencontre les troupes teutonnes sur le lac Tchoudsk. Les Teutons, pourtant plus organisés et mieux armés, sont vaincus, et Nevski entre triomphalement avec ses troupes dans Pskov libéré pour fêter la victoire.
La démarche
Un film de propagande
Relevez tous les éléments qui assimilent de manière allégorique l’ennemi d’autrefois et celui de l’époque contemporaine au film. Relevez et analysez les différents types de « messages » véhiculés par le film ; quels sont les différents registres idéologiques ? Comment le film fait-il passer ses messages ?

Une allégorie en forme d’avertissement à l’Allemagne nazie. Si le message final du film (« Celui qui avec l’épée vient chez nous périra par l’épée ») apparaît clairement comme un message d’avertissement à Hitler et à l’Allemagne nazie, c’est que le film ne cesse de multiplier les allusions, et de dresser un parallèle entre les Teutons du XIIIe siècle et le Troisième Reich : l’aigle allemand est reconnaissable sur certaines bannières teutonnes ; des croix gammées – certes stylisées – sont visibles sur la tiare de l’évêque, et la main tendue qui se trouve au sommet du casque du chevalier Ditlieb évoque le salut nazi. Remarquons d’ailleurs (cf. l’analyse de Barthélemy Amengual) que le cadrage utilisé par Eisenstein, lorsque le chevalier Ditlieb retire son casque après la prise de Pskov, renforce cette évocation : le chevalier tient en effet son casque de telle sorte qu’il semble tendre la main et saluer son chef (le « grand-maître ») à la manière des nazis.

Communication et édification des masses. On trouve dans le film la transposition de thèmes et d’idées communistes : ainsi le film oppose-t-il les classes et leurs intérêts. On voit en effet les riches marchands de Novgorod rechigner au combat, par confort, égoïsme et intérêt, alors que le peuple est prêt à se battre pour la patrie. L’opposition de classe est ici principalement figurée par l’opposition de deux personnages au tempérament et aux idéaux contraires : le traître de Novgorod, prêt à pactiser avec l’Allemand pour continuer à faire des affaires, et la figure populaire, généreuse et sacrificielle de l’armurier Ignat.
Ce message communiste sur les oppositions de classes est lié à tout un ensemble de messages qui relèvent, eux, du registre patriotique ou nationaliste : le film multiplie en effet les chansons patriotiques visant à galvaniser les esprits (« Lève-toi, Russie... »), et il y a beaucoup d’emphase dans la présentation des actes de courage et de sacrifice accomplis pour la patrie. Le message du film est clair (il faut aimer et servir son pays, les héros seront honorés, les traîtres tués) et passe aussi bien par le discours (chansons ou dictons populaires, comme par exemple « Mieux vaut mourir que quitter la terre natale »), que par le trajet exemplaire des personnages.
Enfin, sans doute faut-il voir un message d’ordre spécifiquement stalinien dans la façon dont est présenté et filmé le « chef » et le respect qui lui est dû. La figure héroïque d’Alexandre Nevski est sans cesse mise en avant : il est filmé en contre-plongée, présenté comme le sauveur ou l’homme providentiel, et paré de toutes les qualités : courage, combativité, génie militaire, magnanimité... Le film justifie même un certain despotisme et suggère l’idée de la nécessité de l’obéissance totale au chef. Le peuple de Novgorod demande ainsi à Alexandre de le « mener », tel le père qui mène ses enfants, et ceux qui rechignent à se battre sont menacés de mort (cf. la menace proférée par un cavalier à Novgorod).
Une fresque épique et populaire
Quels sont les registres du film ? Comment mêle-t-il comédie et épopée ? Montrez comment le film ne cesse de faire appel au bon sens populaire dans ses dialogues et ses situations.

Épopée et comédie. Le film relève de l’épopée par la mise en avant des actes héroïques de bravoure patriotique, et par la typologie des personnages. Ceux-ci occupent en effet de simples fonctions dans l’histoire (le traître, le chef génial, le bouffon de service, le généreux...) et sont donc très codés. La mise en scène et les costumes renforcent d’ailleurs un peu plus ces conventions : les contre-plongées sur Alexandre, le traître portant capuche qui semble toujours se faufiler ou ramper lorsqu’il se déplace (il apparaît comme un rat), ou encore Bouslaï qui, avec ses moustaches et son costume à pois, est d’emblée désigné comme le bouffon de l’histoire. Ce personnage de Bouslaï permet d’ailleurs d’ajouter des notes de comédie à la fresque épique. Ses fanfaronnades pendant la bataille (il se bat avec un seau, aplatit un casque ennemi de manière dérisoire) sont en effet directement mêlées à la glorification des actes de bravoure des combattants. Le film alterne ainsi le grotesque et l’emphase.

Sagesse et bonté populaire. Pour renforcer l’aspect populaire de l’épopée, le film met non seulement en avant le courage et la générosité de certains hommes du peuple (Ignat, notamment), mais encore multiplie-t-il les appels à la sagesse populaire. Ignat et Alexandre Nevski ponctuent en effet le film de dictons, et c’est une fable du folklore russe qui inspire le stratagème militaire qui apportera la victoire. Même lorsqu’ils ne sont pas prononcés par les personnages, un certain nombre de dictons permettent de penser l’action et les situations : le résultat de la bataille montre que « l’union fait la force », et la mort d’Ignat nous rappelle que « cordonnier est toujours le plus mal chaussé », puisque l’armurier meurt à cause d’une cotte de maille trop courte. Enfin, la victoire de l’armée russe (pourtant équipée de bric et de broc) sur les Teutons (pourtant invincibles en apparence) se laisse ramener à un autre dicton tout aussi édifiant : « à cœur vaillant, rien d’impossible ».
Les codes
Montrez en quoi le film est profondément manichéen. Décrivez l’opposition entre l’armée teutonne et l’armée russe. Montrez comment le film, dans son manichéisme, renverse le code traditionnel des valeurs.

Le manichéisme. Le thème patriotique rencontre inévitablement le manichéisme : l’ennemi allemand est nécessairement mauvais, et le peuple russe nécessairement bon. Cette opposition du bon et du méchant peut d’abord se voir dans l’opposition de deux séquences : celles où l’on voit le « grand-maître » teuton et Alexandre Nevski rendre justice, respectivement après la bataille de Pskov et celle du lac Tchoudsk. Alors que le grand-maître est profondément inique et barbare (les enfants sont jetés au feu, les survivants tués), Alexandre fait preuve de magnanimité (seul le traître russe est assassiné ; les simples soldats teutons sont libérés et les chevaliers échangés).
Le manichéisme se voit encore dans la façon de représenter les deux armées, qui s’opposent en effet comme le noir et le blanc (chaque armée est caractérisée par une valeur dominante). Les Teutons apparaissent comme une force certes impressionnante, mais mécanique et sans vie, alors que l’armée russe, certes moins équipée, est humaine et enthousiaste. Les soldats teutons sont en effet le plus souvent privés de visage et apparaissent comme de simples pions mécaniques vêtus de manière uniforme, des robots métalliques qui bougent toujours de manière coordonnée, et ne semblent doués de sentiment (la peur panique) que dans la débandade finale.

Le retournement des codes. L’opposition du noir et du blanc est en effet inversée dans sa symbolique. L’utilisation du blanc pour caractériser l’ennemi allemand surprend dans la mesure où la blancheur évoque généralement l’innocence ou la pureté. L’utilisation du noir ou de couleurs sombres pour caractériser les troupes russes est tout aussi surprenante, puisque l’on s’accorde en général à voir dans le noir la couleur de deuil, de la mort, des ténèbres et du mal. Le film parvient à retourner le code avec une étonnante facilité, montrant ainsi la capacité de l’œuvre d’art à imposer ses propres règles et, comme l’a vu Pierre Bauchy, le caractère fondamentalement conventionnel de la signification accordée aux couleurs.
Sens et signification
Montrez que malgré les impératifs de communication et de propagande, le film, grâce à sa force plastique et audiovisuelle, parvient parfois à déborder les « messages » et les significations univoques. Étudiez la manière dont, au-delà des simples messages dogmatiques, la représentation qui est faite de la religion déborde ici la signification univoque et apparaît comme un réservoir de sens énigmatique.

La force audiovisuelle du film. De manière générale, on peut souligner les qualités de la photographie et l’attention portée aux cadrages. La représentation de l’armée teutonne et la figuration du mal ou de la mort permettent même au film d’acquérir parfois une puissante et énigmatique beauté visuelle. On peut notamment remarquer l’aspect onirique ou cauchemardesque des plans qui ouvrent le film (les squelettes étonnamment blanchis dans des paysages désertés) ; l’inquiétante étrangeté mécanique de l’armée teutonne ; le graphisme saisissant de la représentation de la guerre, avec les lignes verticales des lances dressées (qui évoquent La Bataille de San Romano d’Uccello) ou les angles aigus et violents des figures dessinées par les accessoires et les mouvements de l’armée...
De manière similaire, malgré certains effets de signification appuyés dans l’utilisation de la bande-son et de la partition de Prokofiev, l’image et le son entrent parfois en rapport de manière saisissante, notamment lors des changements de rythme, ou des passages brusques de la musique au son d’ambiance.

La représentation du mal. Au-delà de la critique courante de la religion comme consolation illusoire ou comme « opium du peuple », Eisenstein semble ici désigner les religieux et la religion comme source même du mal. Il y a d’abord l'évidente et inquiétante étrangeté du physique et des attitudes des religieux, notamment le faciès de l’évêque ou celui du moine noir. En outre, ces religieux sont le plus souvent placés derrière les soldats, et les croix qu’ils brandissent semblent énigmatiquement projeter leur ombre noire sur la tunique blanche des militaires, au point de faire apparaître ces derniers comme le simple bras armé de l’Église (voir « La séquence »). La croix brandie peut d’ailleurs se retourner et se transformer en arme (c’est ce qui se passe au moment de l’attaque de la tente de commandement). Enfin, les péripéties de la bataille de la Glace confirment bien l’idée selon laquelle la religion est derrière tout ça ; ce n’est que lorsque les Russes abattent le foyer religieux (la tente de l’évêque) que la victoire intervient (la débandade teutonne suit immédiatement l’effondrement de la tente). L’identification du mal et de la religion a ici quelque chose de saisissant car elle reste plus symbolique qu’allégorique : le film ne la thématise pas totalement, reste énigmatique et ne joue que sur la richesse visuelle et sonore de sa représentation de la religion.
La séquence
La découverte des Teutons, après la prise de Pskov
Pour des raisons de contraintes d’espace, nous n’analysons ici que le début de la séquence. Le passage, constitué par une suite de plans fixes, est de ceux dont la force plastique parvient à déborder la lourdeur de l’appareil de propagande. Grâce au montage, à la composition graphique et à la répétition d’un certain nombre de motifs, la séquence installe une ambiance inquiétante et suggère différents effets de sens.

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[1] Si inquiétante étrangeté il y a dans ce passage, sans doute vient-elle d’abord de l’effet de surprise qu’entraîne ce premier plan. Après un carton nous indiquant que l’action nous amène à Pskov, nous découvrons en effet un spectacle saisissant : le montage fait surgir l’image de quatre soldats, filmés en pied, face à la caméra, bien alignés, dans une même pause, et habillés de manière identique. L’étrangeté est augmentée par la direction des regards et leur caractère insaisissable. Les soldats sont en effet casqués, et l’on ne peut voir ni leurs visages ni leurs yeux, ce qui les rend très énigmatiques. On ne peut pourtant s’empêcher de penser qu’ils regardent vers nous, et ce regard « caméra » a quelque chose de déroutant, comme si ces soldats « posaient » pour la caméra. Les deux soldats les plus à gauche ont un bref regard vers la droite (l’uniformité du mouvement le rend d’ailleurs bizarre, presque mécanique) qui rend encore plus étrange l’immobilité du troisième soldat et la fixité de son regard tourné vers nous. Le caractère profond, sombre et dramatique de la musique renforce l’impression générale et achève de donner à la scène un caractère cauchemardesque.
Avec leurs manteaux blancs, les soldats immobiles dans la fumée ressemblent à des fantômes, des apparitions irréelles. La découverte du cadavre, au sol, dans le bord inférieur gauche de l’image achève d’inspirer la peur. Le fort contraste de l’image et la composition, enfin, accroissent le sentiment de mystère et d’inquiétude. Les soldats en blanc se détachent en effet de la zone d’ombre du bâtiment situé derrière eux : ils apparaissent alors comme les gardiens d’une énigme sans doute terrifiante, qu’ils protègent sans pitié (cf. le mort à leurs pieds).
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[2] Un nouveau plan, sous un axe assez proche et d’un point de vue plus lointain, permet d’élargir le champ. Ce deuxième plan nous fait « prendre du recul » et nous permet de mieux saisir la situation, tout en accroissant par ailleurs l’impression de mystère et d’inquiétude. Nous comprenons en effet que la fumée provient des ruines de Pskov (les rondins de bois calcinés) et que les soldats sont les vainqueurs du combat qui vient d’avoir lieu. La répétition des motifs (un nouveau groupe de soldats apparaît à l’image, ainsi qu’un nouveau cadavre, sur les marches de l’escalier) accroît pourtant l’étrangeté de la scène : là encore, l’immobilité des soldats surprend, et l’on ressent comme un décalage entre cette immobilité et la fureur des combats qui viennent visiblement d’avoir lieu. Là encore, le plan joue d’ailleurs sur un effet de contraste, puisque la blancheur des manteaux s’oppose à la noirceur des rondins de bois calcinés. Enfin, le mystère des soldats semble encore plus impénétrable : le large mur qui occupe une grande partie du plan relaie et renforce ici la zone d’ombre qui apparaissait déjà dans le premier plan.
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[3] Dans la même logique d’élargissement, tout se passe comme si l’on prenait du recul pour observer l’ensemble de la situation sous un axe quasi identique. La légère plongée augmente d’ailleurs l’impression de compréhension de la situation (nous voyons les choses de plus haut et de plus loin).
La composition reprend la plupart des motifs déjà évoqués. Le motif de la croix, qui apparaissait sur le manteau des soldats ou dans la fenêtre grillagée, est ici repris dans la composition et le jeu de contraste : un cheval noir, calciné, attire le regard, au croisement des lignes de composition, qui sont systématiquement fermées par un groupe de soldats. Il y a d’ailleurs beaucoup de « rimes » dans la composition : les groupes de soldats, les lances dressées, le bâtiment clair enfermant une zone d’ombre, au fond de l’image, auquel correspond la maisonnette calcinée et noire qui, elle, est transpercée par le jour clair...
Comme précédemment, l’élargissement produit un effet de surenchère : de nouveaux cadavres sont visibles, ainsi que de nouveaux groupes de soldats (la nouveauté, c’est que certains soldats sont de dos). Le mouvement d’élargissement confirme la situation (nous sommes bien dans les ruines encore fumantes de Pskov), mais cette explication est comme débordée par la richesse visuelle de l’image, hors de toute narration classique : nous n’assistons pas à une action, mais à un instant suspendu (cf. la fumée qui se meut lentement autour de personnages immobiles), qui est une sorte de vision d’apocalypse cauchemardesque.
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[4] Ce plan rompt en partie avec la logique des trois plans précédents. Le mouvement d’élargissement cesse et l’on se rapproche, au contraire, de ce qui semblait le point central du plan précédent (le cheval calciné), en l’envisageant presque selon le point de vue de l’un des soldats. Le plan reste cependant dans la logique précédente, dans la mesure où il y a une continuité dans la situation et dans l’espace : l’axe de caméra demeure en effet assez proche de ce qu’il a été.
La composition crée une tension entre la verticalité (du personnage et de sa lance) et l’horizontalité (les cadavres et les ruines) qui accroît la dramatisation de la désolation. L’impression d’inquiétante étrangeté reprend de la vigueur avec le mouvement du personnage, qui se retourne vers le « quatrième mur » et semble adresser un « regard caméra » encore plus remarquable que dans le premier plan. L’effet est réellement saisissant puisque le spectateur est comme pris à partie dans ce qui apparaissait pourtant comme un simple spectacle de cauchemar.
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[5] Cette fois-ci, le plan est en totale rupture avec la logique qui précédait : il n’y a plus de continuité spatiale car l’angle de prise de vue n’a plus rien à voir (l’arrière-plan a changé, nous ne sommes plus au même endroit de la ville). Les principaux éléments des plans précédents (les groupes de soldats) ont également disparu, et nous découvrons ici trois religieux, de dos. L’impression de surgissement fait écho à celle que l’on pouvait ressentir dans le plan [1].
Ces religieux sont presque aussi inquiétants que les soldats du début de la séquence : là encore, les personnages sont de dos, nous ne pouvons voir leurs visages, et nous ne savons pas ce qu’ils regardent. L’inquiétude provient encore de ces signes funestes que sont la corde qui pend et la fumée noire qui s’élève. Les religieux sont donc paradoxalement ici associés à la mort, et le contraste de la présence du moine noir au milieu des religieux en blanc accentue la force mystérieuse de cette association.
Malgré la surprise et l’incompréhension propre à ce plan, une impression de continuité s’impose avec ce qui précédait. D’abord, plusieurs éléments font la transition : la fumée, le blanc des robes des religieux qui rappelle celui des manteaux des soldats, et le motif de la croix (ici largement répété puisque l’image fait également apparaître des croix sur les dômes de l’église). La répétition du motif et la composition permettent même d’imaginer, certes illusoirement, une véritable continuité avec ce qui précède : le plan [5] pourrait être un élargissement du plan [4] (les religieux seraient donc placés derrière les soldats). La croix que l’on voyait sur le manteau du soldat, dans le plan [4], serait alors l’ombre projetée de la croix brandie par l’un des religieux du plan [5] (les religieux surplombent le décor). Dans cette perspective, le regard jeté en arrière par le soldat dans le plan [4] se comprend comme une invitation à reculer et à voir les choses de plus loin, ce qui intervient dans le plan [5].
Cette impression de continuité dans la logique d’élargissement est bien sûr illusoire puisque contredite par le décor. La réalité de cette impression amène toutefois le spectateur à imaginer les religieux comme étant derrière les soldats.
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[6] Cette idée (les religieux sont derrière les soldats, ils sont donc « derrière tout ça », ils sont la source du mal) est renforcée dans le plan [6]. La logique d’élargissement est en effet reprise, dévoilant ainsi l’ensemble de la scène. Ce plan confirme bien l’illusion d’une continuité spatiale entre les plans [4] et [5] ; en revanche, il confirme l’intuition selon laquelle il faut chercher les religieux derrière les événements. La composition les place en effet dans une position de domination (derrière et en hauteur) par rapport au spectacle de la ville prise et ravagée. L’idée qu’il faut les associer aux ravages commis est largement suggérée (cf. la corde de pendu, la fumée, le moine noir). Ces signes funestes sont en décalage avec la représentation angélique gravée dans la pierre de la tour, à la gauche de l’image : les religieux apparaissent en effet comme des figures plutôt maléfiques, qui cautionnent, sinon encouragent le mal (l’ange gravé devrait donc nous inviter à penser à des anges exterminateurs). Cette face d’ombre de la religion, qui serait sa vérité, constitue la seule réponse suggérée par la séquence à l’énigme et au mystère qui ont été posés.

Le thème
Le cinéma stalinien
Amateur de cinéma, Staline a rapidement saisi l’intérêt qu’il pouvait tirer de ce média. Dès 1924, il affirme ainsi que « le cinéma est le plus efficace outil pour l’agitation des masses. Notre seul problème, c’est de savoir tenir cet outil en main ». Son arrivée au pouvoir va donc coïncider avec un certain revirement dans la politique cinématographique de l’URSS. Lors de la conférence nationale du Parti sur la cinématographie de mars 1928, on regrette ainsi que les cinéastes se coupent du prolétariat par des recherches qualifiées de formalistes, et l’on insiste sur la nécessité, pour ces mêmes cinéastes, d’apprendre à « présenter notre idéologie communiste et prolétarienne sous une forme et sous un aspect tels qu’elle soit appréciée avec intérêt ».
L’impératif idéologique et propagandiste conduit peu à peu à une disparition du cinéma étranger sur le sol russe dans les années 1930, et à une redéfinition des critères artistiques par le pouvoir stalinien. Le modèle du « réalisme socialiste » est ainsi formulé officiellement par Jdanov en 1934. Ce modèle revient aux théories classiques de l’art mimétique et conçoit l’œuvre comme le simple reflet de la réalité sociale. La notion de réalisme est ici bien ambiguë, car le miroir censé refléter la réalité doit aussi l’idéaliser, le but essentiel étant la glorification de la société communiste.
Le cinéma stalinien se caractérise en effet avant tout comme un outil de communication pour le régime, qui contrôle directement les œuvres. En 1933 est créée une commission dépendante du Comité Central, la GUKF, dirigée par Boris Choumiatski, et chargée de vérifier la rectitude idéologique des scenarii. L’appareil de contrôle est renforcé par un dispositif de répression : films retirés, détruits, cinéastes critiqués (ainsi Eisenstein a-t-il été violemment critiqué par la presse pour Le Pré de Bejine, et le film a finalement été interdit) quand ils ne sont pas écartés ou forcés de faire leur autocritique. Certains ont même connu l’exil ou les camps (Natacha Laurent évoque ainsi le cas de A. Gavronski, qui « passa ainsi plus de vingt-cinq ans dans un camp pour avoir réalisé un film "apolitique", L’Amour »).
Le cinéma stalinien se caractérise par un certain nombre d’exigences. Le parti pris populaire impose notamment un cinéma prosaïque, un héros central, le recours au folklore ou aux grandes figures historiques, un certain manichéisme et bien sûr le soutien à la politique en vigueur. Le cinéma doit notamment se mettre au service des objectifs des plans quinquennaux : Contre-plan (Ermler et Youtkevitch) exalte ainsi le courage des ouvriers d’une usine de fabrication de turbines, qui décident de dépasser l’objectif de production qui leur a été fixé et qui y parviennent, malgré les embûches. Nombreux sont les films qui évoquent et glorifient la collectivisation des terres (La Terre de Dovjenko), l’industrialisation (Enthousiasme de Vertov, Ivan de Dovjenko).
L’histoire révolutionnaire fournit également un thème largement traité. Tchapaïev (des frères Vassiliev) met ainsi en avant le rôle du Parti dans la formation d’un partisan, pendant la guerre civile, et passe d’ailleurs pour le film le plus emblématique du réalisme soviétique. Les acteurs de la révolution sont souvent évoqués (Lénine, notamment), et Staline lui-même (interprété essentiellement par l’acteur Mikhaïl Guelovani) devient, de la fin des années 1930 jusqu’aux années 1950, un personnage courant du cinéma stalinien, dans des films qui louent son génie militaire et sa personnalité (La Chute de Berlin, L’Inoubliable Année 1919).
Le document
Le patriotisme à l’écran
Dans ce texte, Eisenstein évoque le souci patriotique et nationaliste qui présidait à la réalisation du film et tente de le rattacher à ses convictions communistes.

Mon thème, le patriotisme, ces mots étaient sans cesse présents devant moi et devant mon équipe de création durant le tournage, la sonorisation et le montage.
Et il me semble que cette devise qui a inspiré toute la création du film se dégage également du film achevé.
Les grandes idées de notre patrie socialiste fécondent extraordinairement notre art. Nous nous sommes efforcés de servir les idées de notre réalité socialiste dans tous les films que nous avons eu l’occasion de faire au cours de près de quinze années. C’était les thèmes de la lutte clandestine, du collectivisme, de la révolution d’Octobre, de la collectivisation. Et à présent, dans ce film, nous avons abordé le thème national et patriotique, qui vient en tête de la création socialiste, non seulement dans notre pays, mais aussi en Occident, car c’est justement le Parti communiste, le communisme qui sont les gardiens de la dignité nationale, de l’indépendance nationale et du patriotisme authentique sur toute la surface de la terre.
La bourgeoisie étreinte par une terreur mortelle dans les dernières années de son existence sur terre a trahi ses anciens idéaux, ses propres pays, ses propres peuples, dans le seul but d’édifier à tous prix, au moyen de tels ou tels axes, de telles ou telles ententes secrètes ou avouées, le rempart censé la protéger de la vague montante du dernier et décisif combat des travailleurs pour la liberté et l’indépendance.

Extrait de « Mon thème, le patriotisme »,
in Au-delà des étoiles, S.M. Eisenstein, UGE, coll. « 10/18 », 1974.
Pour en savoir plus
D’Eisenstein, nous signalerons les textes suivants :
Le Film, sa forme, son sens, Christian Bourgois, 1976. Dans cet ouvrage, Eisenstein analyse notamment son projet de spectacle « audiovisuel » et sa collaboration avec Prokofiev sur Alexandre Nevski.
Réflexions d’un cinéaste, Éditions en langues étrangères (Moscou), 1958. Le cinéaste revient ici largement sur sa filmographie.

Sur Alexandre Nevski en particulier, on pourra se reporter à l’article suivant :
BAUCHY Pierre, « Notes sur Alexandre Nevski », Cahiers du cinéma, n° 226-227, janvier-février 1971.

Sur Eisenstein et son cinéma, trois ouvrages généraux très documentés :
MITRY Jean, Eisenstein, Éditions universitaires, 1978. (À consulter en bibliothèque.)
AMENGUAL Barthélemy, Que viva Eisenstein !, L’Âge d’homme, coll. « Histoire et théorie du cinéma », 1981.
FERNANDEZ Dominique, Eisenstein, Ramsay, 1987.

Sur le cinéma stalinien :
SCHMULEVITCH Éric, Réalisme socialiste et cinéma. Le cinéma stalinien (1928-1941), L’Harmattan, 1996.
LAURENT Natacha, L’Oeil du Kremlin. Cinéma et censure en URSS sous Staline, Privat, 2000. (À consulter en bibliothèque.)

Benjamin Delmotte




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