Quand la ville dort
 

D.R.
 
 
Un film américain de John Huston (The Asphalt Jungle, 1950, noir et blanc, VOSTF), diffusé dans le cadre du Cinéma de minuit.
1 h 48 min

Scénario : Ben Maddow et John Huston, d'après le roman
de William R. Burnett
Directeur de la photographie : Harold Rosson
Musique : Miklos Rozsa
Avec Sterling Hayden (Dix Handley), Louis Calhern (Alonzo D. Emmerich), Jean Hagen (Doll Conovan), Sam Jaffe (Doc Riedenschneider), James Whitmore (Gus Minissi), Marc Lawrence (Cobby), Anthony Caruso (Louis Ciavelli), Marilyn Monroe (Angela Phinlay)
 
dans la nuit du dimanche 15 au lundi 16 décembre, 0 h 20
 

Le film
L'histoire
À peine sorti de prison, Doc Riedenschneider prépare le hold-up d'une bijouterie et fait part de son projet à Cobby, qui le met en relation avec Emmerich, un avocat véreux. Emmerich est en fait au bord de la ruine, mais il accepte de financer l'opération. Doc recrute alors ses hommes de main : Dix Handley, un tueur professionnel, Louis Cavelli, perceur de coffres-forts, et Gus Minissi, qui servira de chauffeur. Le hold-up a lieu, mais un gardien est tué, de même que Cavelli. Emmerich tente de rouler Doc avec l'aide de Bob Brannom, une petite crapule, qui blesse Dix avant d'être abattu. Emmerich est alors chargé de négocier avec les assureurs des bijoux, mais la police est informée de ses projets. Cobby se met à table et Emmerich se suicide. Doc quant à lui se fait arrêter, et Dix meurt en fuyant la police.
Le contexte
Produit par la prestigieuse Metro-Goldwyn-Mayer, Quand la ville dort demeure avant tout le film de John Huston, cinéaste de caractère et de convictions qui, fort du succès de ses films précédents (dont Le Trésor de la Sierra Madre), a su imposer ses choix pour le film. Ainsi, c'est lui qui a voulu dans le rôle principal de Dix Handley l'acteur Sterling Hayden, alors peu apprécié des studios et vivant en marge de ces derniers.
Le film a été réalisé en pleine chasse aux sorcières à Hollywood. La noirceur du film de Huston en particulier et des films noirs de cette période en général exprime à sa façon l'ambiance de délation, de trahison et de règlements de comptes en tous genres qui a été celle des milieux du cinéma au temps du maccarthysme. Sterling Hayden lui-même, ancien combattant aux côtés des titistes yougoslaves pendant la guerre, a été la cible des anti-communistes les plus virulents de Hollywood.
La démarche
Le hasard et la nécessité
Pourquoi le Doc est-il présenté comme quelqu'un de si intelligent ? Comment Huston montre-t-il l'échec de son plan et que signifie l'importance donnée à la fuite des protagonistes ? Quel sens prend, par rapport à l'ensemble du film, l'arrestation de Doc et les remarques qu'il fait ensuite ? Les personnages perdent-ils vraiment la partie par hasard ?
John Huston est le cinéaste de la volonté humaine, dont la gloire est de se confronter à plus fort qu'elle et de démontrer cette gloire jusque dans l'échec. La lutte de Katharine Hepburn et Humphrey Bogart avec un cuirassé dans African Queen, tout comme la fin du Trésor de la Sierra Madre où les chercheurs d'or voient le fruit de leurs efforts s'envoler avec le vent, ou encore la statuette sans valeur autour de laquelle s'entretuent les protagonistes du Faucon maltais sont trois illustrations de cette thématique hustonienne. De la même façon, nous voyons ici comment un hold-up minutieusement préparé, fait pour réussir, entraîne finalement à leur perte tous ses participants. À la nécessité rigoureuse qui commande les actions de la bande de gangsters répond une suite de hasards qui les mènera à l'échec. Tout tourne certes autour du personnage de Doc et du plan qu'il a élaboré en prison, donc avant le film. Celui-ci devrait être simplement le récit de l'exécution de ce plan qui le précède. Mais la réalisation se révèle impossible, le passage de la pensée à la réalité restera décevant.
La construction des premières séquences nous fait progressivement découvrir les futurs cambrioleurs et monte méthodiquement jusqu'à leur « patron », l'avocat Emmerich. Cette montée est aussi une espèce d'ascension vers le jour, puisque Dix, en fuite dans la première scène, doit toujours se cacher, tandis qu'Emmerich est un avocat en vue. Jusque-là donc, la réalisation du plan est comme méthodique. Mais à cette rigueur vient s'ajouter une suite de hasards. En particulier les rencontres : celle de Dix et de Doc, lorsque le premier arrive chez Cobby derrière ce dernier, qui feuillette un calendrier de playmates ; celle ensuite du policier Ditrich avec le même Doc, en venant racketter le bookmaker Cobby. Hasard qui, à la fin, se révélera fatal à tous les gangsters.
Tout le film peut alors être vu comme la confrontation entre la nécessité rationnelle et ces hasards, dont les hommes tâchent de tenir compte en modifiant leur plan. L'intelligence de Doc consiste précisément à savoir concilier sa logique avec le hasard : dès leur rencontre, il devine en la personne de Dix un homme de confiance et lui livrera d'emblée ses doutes au sujet d'Emmerich. Lorsque Emmerich veut les doubler, et que Dix tue Brannom, Doc trouve une solution de rechange pour qu'Emmerich leur restitue l'argent, en revendant les bijoux à leurs assureurs. Mais cette intelligence a des limites et Doc sera le premier à regretter les deux ou trois « grains de sable » qui font échouer son plan. Aux deux tiers du film, le casse en lui-même est exécuté méthodiquement. Premier hasard : le déclenchement inopiné du système d'alarme, qui survient alors que Huston nous montre en détail comment les cambrioleurs passent précautionneusement sous la cellule photoélectrique pour ne pas l'activer. Vient ensuite un gros plan sur le revolver du garde que Dix assomme : lorsqu'il tombe, le coup part et le perceur de coffres s'écroule. On notera l'image récurrente de l'arme qui, comme celle du flacon de nitroglycérine que Dix descendait à la main lors de l'entrée aux coffres par les égouts, oppose à la maîtrise calculée du danger l'imprévisibilité d'un accident.
À partir de cette chute physique de Louis, le film retrace la chute symbolique de tous ses comparses. Ainsi, les éléments du début du film vont finir par se retourner contre eux : le chauffeur de taxi qui transportait le Doc à son arrivée, figure à peine entrevue, viendra dénoncer à la police le repaire de Cobby...
On relèvera alors la valeur symbolique de la scène où Dix et sa compagne roulent vers le Kentucky, juste après l'arrestation de Doc. La caméra nous les montre de dos, bloqués par le passage d'un train : cet obstacle imprévu concentre en lui toute la problématique du film. On comprend alors que Huston ait choisi cet instant pour nous montrer Dix s'écroulant sur l'épaule de Doll, lorsque celle-ci prend le volant, et nous faire comprendre ainsi qu'il n'ira pas loin...
Mais ce hasard funeste aux personnages n'en est pas vraiment un. Au fond, il traduit une nécessité profonde, issue de leur désir lui-même. Tout le film est alors à l'image de l'arrestation de Doc : celui-ci est pris parce qu'il s'est arrêté deux minutes de trop dans un café, deux minutes pour satisfaire ce qu'il appelle son « vice » : regarder une femme. De même, Dix meurt de vouloir rouler pendant des heures pour voir le lieu auquel il aspire. Emmerich se perd en voulant doubler les autres, parce qu'il est ruiné, pour une raison dont on devine qu'elle n'est pas sans rapport avec sa jeune « nièce »... Enfin, Cobby est perdu par ses rapports troubles avec le policier Ditrich, rapports qui, jusque-là, lui avaient permis de commercer tranquillement.
C'est pourquoi ce film sur le hasard doit en même temps individualiser profondément ses personnages.
L'individualisation
Comment Huston révèle-t-il le caractère des personnages ? Comment interprétez-vous la relation entre Dix et Doc, et pourquoi la fin du film met-elle en parallèle leurs deux destins ? Pourquoi voit-on si peu les femmes, sont-elles vraiment anecdotiques dans le film ?
Quand la ville dort commence par relier plusieurs individus entre eux autour du plan de Doc puis les rassemble au moment du casse et nous montre ensuite leurs destinées individuelles. C'est un film sans premiers ni seconds rôles, un film qui accorde autant d'intérêt à tous ses personnages, car leur être même rend raison aux événements. Ce sont donc des plans de détails qui construisent l'essentiel du film, la cohérence de sa signification : des plans isolés qui donnent à voir chacun des personnages. Ainsi, lorsque Doc met ses lunettes pour mater de près les pin-up du calendrier, on comprend son désir, et tout ce qu'il dira après sur sa fuite au Mexique où « les filles sont plus belles ». De même, l'arrivée de Louis dans le groupe, casseur de coffres qui ne va parler que de sa famille et ce jusqu'au moment même du casse. Le plan où, partant de chez Dix, Doll se retourne, radieuse, lorsqu'il la rappelle dans l'escalier, et s'assombrit à l'instant où il lui demande son adresse. Ce plan nous apprend l'amour qu'elle lui voue, le même qu'elle espère en vain recevoir en retour : c'est la raison pour laquelle elle choisit de l'accompagner dans sa fuite.
Dix lui-même, par sa grande taille et l'embarras permanent que représente pour lui son propre corps, témoigne de son malaise dans cette ville. Son amour des chevaux est palpable dans son acharnement à parier et à perdre, ce qui, d'ailleurs, l'entraîne à voler pour rembourser ses dettes. C'est pourquoi, de son point de vue, le film raconte sa quête pour fuir la ville et retrouver ses chers chevaux d'enfance. On a d'ailleurs remarqué que tous les protagonistes sont des étrangers à cette ville, comme Dix, ou même, par l'origine, à l'Amérique : un Allemand, un Italien, etc. L'argent compte moins pour les rassembler dans le crime que le désir d'un ailleurs, de quitter la ville obscure.
C'est ainsi que tous sont réunis dans les mêmes lieux obscurs : caves, sous-sols, tripots clandestins (etc.). Ce qui les oppose à l'espace des autres : le plein jour ou ces rues éclairées par les phares de la police. Tout le film quasiment se passe la nuit, aux heures où les « honnêtes gens » dorment. Les deux oppositions, celle de la lumière et de l'obscurité dans la forme même du film, et celle du jour et de la nuit, posent le conflit de deux sociétés rivales : la ville et son ordre d'un côté, les criminels qui la rejettent et veulent la quitter de l'autre. La « jungle d'asphalte », comme dit le titre original, c'est un lieu sans loi, mais c'est aussi un enfer qu'il faut à tout prix laisser derrière soi, que ce soit pour revenir chez soi, comme dit Dix, ou bien pour trouver un ailleurs, comme lui répond Doc.
Le lien de ces deux personnages forme d'ailleurs l'ossature du film : à bien des égards opposés (homme de main et cerveau, nostalgique de l'enfance contre avide de nouveauté), ils ont en commun une certaine intégrité. On comprend pourquoi le film s'achève sur le parallèle entre leurs chutes respectives. Avant cette chute, un lien s'était tissé entre eux : leur rencontre fortuite, les confidences de Doc à propos d'Emmerich, le meurtre de Brannom qui scelle leur lien lorsque Dix s'interpose et, enfin, leur clandestinité commune chez un épicier italien puis chez Doll. À ce duo s'oppose une autre paire : Emmerich, le traître à tous points de vue (puisqu'il est déjà le seul truand à avoir une face dans le monde respectable), et le chef de la police qui veut les coincer. Sauf qu'il s'agit là d'une paire d'ennemis car chacun est le puissant de son groupe, l'un du côté de la loi, l'autre du côté du crime.
Film d'hommes, Quand la ville dort donne tout de même, hors champ, un rôle essentiel aux femmes : chacun à leur manière, Doc, Emmerich et Louis ont axé l'essentiel de leur désir sur les femmes. Dix, lui, devra à une femme qui l'aime de revoir sa terre natale. Toutes ces relations sont donc montrées : le geste par lequel la femme d'Emmerich se recoiffe dès que son mari sort de la pièce dit son amour vain pour lui, de même que le ton que prend Angela avec le détective venu l'interroger (« Je voudrais avoir affaire à vous ») montre combien elle ne conçoit ses rapports aux autres que sur le mode de la séduction.
Ces quelques plans indiquent alors pourquoi Quand la ville dort sépare à ce point les hommes et les femmes : les femmes aiment des hommes qui ne les aiment pas (Doll, la femme d'Emmerich...), les hommes désirent des femmes qui ne les aiment pas (Emmerich et Angela qui tire le verrou devant lui, Doc et sa danseuse...), et le seul amour réciproque (Louis et sa femme) finit avec la mort de Louis, justement le premier de tous à mourir.
On est donc là, avec cette méconnaissance radicale, dans le domaine de la tragédie. Et en effet, l'unité de la nécessité d'un désir avec le hasard de la vie est à chaque fois l'enjeu du film. Chacun des personnages va vers sa vérité, telle que le film nous l'a indiquée, et s'y perd. C'est ce que les Grecs appelait le « destin », ces Grecs qui ne donnaient à la tragédie aucun autre contenu que la nécessaire victoire du destin sur l'individu, tout en glorifiant le vain effort de l'individu pour y résister.
Le seul plan diurne représente la campagne où, au petit matin, Dix parvient en voiture sur les terres de son enfance. Ayant rejoint l'objet de son désir (la lumière, la nature et l'innocence enfantine contre la nuit, la ville et la perversion des hommes), il court vers les chevaux, en un plan large, puis s'effondre sur la terre et meurt. En cette réconciliation tragique, un avant-dernier plan nous montre les chevaux venir le caresser de leur museau et un dernier plan, large, nous montre son grand corps qui semble devenu petit, allongé dans la campagne immense.
On conçoit alors que, film tragique, film sur le destin, Quand la ville dort soit aussi clos que le destin. Clos, c'est-à-dire circulaire. À la voiture de police qui, de nuit, ouvre le film répond, vers la fin, la voiture de Dix qui s'engouffre elle aussi dans la nuit. Le calendrier de pin-up annonce la sidération finale du docteur par la jeune danseuse, qui causera sa perte. Le revolver que Dix remet à Gus pour qu'il le cache dans son tiroir-caisse lorsque les flics viennent l'interroger annonce cet autre tiroir qu'ouvrira Emmerich pour y prendre un revolver fatal. Enfin, les sons émis par les radios qui accompagnent en ouverture le véhicule de la police, seront rappelés dans la scène où le chef des forces de l'ordre fait entendre aux journalistes le bruit simultané de tous les émetteurs. Cercle fatal, cercle tragique au long duquel la vérité des individus est dévoilée et au cours duquel ceux-ci, la réalisant, s'y perdent.
Loyauté et mensonge
Pourquoi la loyauté est-elle une valeur si importante parmi les truands ? Que traduisent les coups de fil incessants que passent les personnages ? Pourquoi le film est-il essentiellement nocturne ? Que représente, par rapport aux truands, le chef de la police et sa démonstration consacrée aux émetteurs radio ?
Relatant le conflit entre une société de l'ombre et l'ordre diurne, Quand la ville dort se doit d'accorder une place importante à la loyauté, car sans cette dernière, une telle société ne tiendrait pas. Dans ce cas, son contraire doit alors intervenir aussi, car le devoir de loyauté implique une occasion de trahir. Trahison des uns vis-à-vis des autres (Emmerich voulant empocher l'argent), ou d'une société contre l'autre (Emmerich, avocat, qui est aussi truand, ou le policier Ditrich, qui est aussi racketteur). L'ombre qui enveloppe la quasi-totalité du film, figure alors cette possibilité constante de tromperie. C'est ainsi que Brannom, qu'Emmerich a engagé pour tuer Dix et Doc, les attend dans l'ombre. De manière générale, quelques motifs formels récurrents soutiennent cette problématique. Une importance fondamentale est accordée au regard dans des champs-contrechamps nombreux puisque les personnages, faute de garanties les uns sur les autres, sont contraints de s'évaluer par le regard : Doc peut ainsi jauger Emmerich négativement et Dix positivement. Aux ténèbres des conversations à trois ou quatre, éclairées par une simple lampe, répondent les quelques face-à-face où s'affiche la loyauté (Dix et Doc, chez Cobby ou chez l'épicier).
De même, parce qu'ils ne peuvent être assurés des intentions des autres à leur égard, les personnages doivent se révéler progressivement. Ainsi, ils sont toujours introduits de dos : Dix entrant chez Gus, Doc sortant du taxi et entrant chez Cobby, leurs deux visages ne se découvrant à nous que lorsqu'ils sont en confiance. Mais, à certains moments décisifs, tous les personnages sont face à l'écran et parlent donc en se tournant le dos : lorsqu'Emmerich est arrêté, lorsque Doll convainc Dix de fuir avec elle... Le visage, ici, porte la vérité de la scène et doit donc être vu par le spectateur plutôt que par l'interlocuteur.
Enfin, lorsque les scènes se terminent, on voit souvent un personnage laisser un autre seul chez lui ; celui-ci se précipite sur le téléphone (Gus après le départ de Dix, Emmerich après celui de la police, le médecin qui soigne Dix blessé, etc.). Le téléphone sert ici à créer un lien, à établir un réseau avec d'autres personnages hors champ. Il peut faire acte aussi bien de loyauté (lorsque Gus demande à Louis de l'argent pour Dix) que de trahison (Emmerich, le médecin...). Cette ambiguïté traduit à l'écran le statut même des relations entre les protagonistes : ils doivent compter sur les autres (sans quoi ils sont impuissants) et, en même temps, ils ne peuvent pas savoir s'ils peuvent compter sur eux.
Cette société de l'ombre est ainsi constamment occupée à tisser des liens, particulièrement au téléphone, mais pas seulement. Doc est sans doute l'expert en la matière : dans le taxi même qui lui fait quitter la ville, un coup d'œil à la fiche d'identité du chauffeur, un Allemand, le pousse à créer avec lui une solidarité entre expatriés, donc une solidarité contre l'ordre et la norme. Formellement, Doc s'oppose ainsi au chef de la police, maître de réseaux qui parcourent toute la ville, matérialisés par ces communications radio présentes du début à la fin. Le combat, inégal et donc perdu d'avance, des hommes de l'ombre contre lui, consiste à créer continûment des réseaux et des solidarités parcellaires, toujours menacées de trahison. Le destin, dans ce film tragique, c'est aussi bien la vérité de chacun des individus que, concourant à la faire advenir, cet échec programmé d'une lutte contre le réseau de la loi, lutte nocturne et fuite impossible dont le film illustre d'une manière implacable la vanité en égalant finalement la lumière du petit matin à la mort.
On notera le caractère personnel de cette fin : Huston, comme Sterling Hayden dans ce film, a été un passionné de chevaux et Sam Jaffe, interprète de Doc, était un ami de sa famille et lui avait offert son premier cheval à 18 ans...
Le thème
Le film noir
Entre 1940 et 1960, l'Amérique a créé un genre cinématographique spécifique, le film noir, dont Quand la ville dort demeure un des sommets, avec Le Grand Sommeil (1946), de Howard Hawks, La Dame de Shanghaï (1947), d'Orson Welles, Night and the city (1950), de Jules Dassin, Panique dans la ville (1950), d'Elia Kazan, Le Faucon maltais (1941), de Huston, ou encore Laura (1944), d'Otto Preminger, Les Amants de la nuit (1948), de Nicholas Ray, et Règlement de comptes (1953), de Fritz Lang. Outre le fait qu'avec deux de ses chefs-d'œuvre, Huston en fut un des deux ou trois maîtres, on remarquera que la plupart des grands metteurs en scène de l'époque ont donc fait une incursion (notable) dans ce genre. Les acteurs du film noir sont eux aussi souvent les mêmes : Humphrey Bogart bien sûr, mais aussi Richard Widmarck, Edward G. Robinson, James Cagney, et du côté féminin, Lauren Bacall, Barbara Stanwyck, Gene Tierney...
Le film noir, malgré ses ressemblances avec eux, n'est ni un film policier, ni un film de gangster. Il se caractérise déjà par des tons spécifiques (un noir et blanc plutôt à dominante noire, ce qui souligne l'importance des scènes nocturnes), un dénouement qui n'est presque jamais un « happy end », et une intrigue qui n'est pas tant la résolution d'une énigme, que la confrontation tragique de quelques caractères avec des situations qui les dépassent et qui les perdent. Les personnages, eux aussi, sont classiques : les hommes sont souvent des truands, sinon des détectives, c'est-à-dire des personnages plus solitaires et individuels que des policiers, moins « légaux ». Les héros « positifs », même s'ils sont hors la loi, sont dotés d'une rigueur morale sans faille, les poussant parfois à abandonner la femme qu'ils aiment (Le Faucon maltais) ; ou bien ils peuvent consentir à mourir par amour (Un si doux visage, d'Otto Preminger). Les femmes sont souvent des « femmes fatales » (Rita Hayworh dans La Dame de Shanghaï, Barbara Stanwyck dans Assurance sur la mort), mais parfois la femme fatale n'est pas celle qu'on croit, le héros la découvrant maternelle : c'est souvent le cas des rôles joués par Lauren Bacall (Les Passagers de la nuit), ou bien par Gene Tierney (Laura). Film d'hommes, à la différence du film de gangster, le film noir met donc en son centre le désir de l'homme pour la femme. Il s'avére même le genre le plus propre à la mise en scène de l'amour fou, c'est-à-dire l'amour qui se défie de la loi, se prouve contre elle et en meurt : c'est le cas pour Gun Crazy (1950), de Joseph Lewis, pour Les Amants de la nuit ou pour La Dame de Shanghaï.
À la différence du film policier classique, le film noir ne cherche pas un coupable, mais montre un doute généralisé sur la loi. La Soif du mal (1955), le chef d'œuvre absolu d'Orson Welles, montre ainsi le conflit entre un policier qui se prend pour la loi mais est guidé par des intuitions justes et un policier honnête qui se trompe sur les coupables... On peut relier cette thématique du doute généralisé, de la confusion des caractères, à une « crise » générale de l'Occident après la guerre. Elle marque aussi, avec son insistance sur les failles des personnages et leurs ambivalences, une plus grande attention du cinéma à la singularité des psychismes.
Avec la généralisation de la couleur, le genre « film noir » s'est sans doute éteint, indissociable qu'il était de ce noir et blanc dont la gamme des ombres correspondait si bien aux nuances et aux demi-teintes qui sont le propre des errances de l'âme humaine.
Les thématiques de Quand la ville dort sont alors, on le voit, paradigmatiques de l'essence du genre lui-même. Dans la postérité de Huston s'engouffreront ceux qui se firent les héritiers du genre : en premier lieu Stanley Kubrick, auteur au tout début de sa carrière de deux des derniers films noirs majeurs, Le Baiser du tueur (1955) et L'Ultime Razzia (1956), sorte d'hommage à Quand la ville dort puisqu'il raconte aussi, par le truchement de la voix off d'un journaliste, la préparation minutieuse et l'échec meurtrier et accidentel d'un cambriolage. En France, Jean-Pierre Melville, fasciné par le genre, y trouva la base de son cinéma en l'intégrant à sa conception épurée de la mise en scène : son Samouraï (1962) ou son Lino Ventura du Second souffle comme son Belmondo du Doulos (1959) nous viennent directement des truands et détectives du film noir dont ils ont le sens de l'honneur et de la loyauté. Beaucoup plus près de nous, les impressionnants Volte-face (1998) de John Woo et Usual suspects (1992) de Bryan Singer, ce dernier reprenant à Huston la scène classique de la confrontation des suspects derrière une glace teintée, déjà citée dans Le Samouraï de Melville. Les atmosphères de David Lynch, comme dans Mulholland drive (2001), recréent, avec la distance de l'héritage, les ambiances du film noir, et nous séduisent par cette référence même.
Genre historico-socialement déterminé, genre défini par des constantes formelles et narratives, le film noir est en même temps une part majeure de notre héritage cinématographique, une source à laquelle les créateurs d'aujourd'hui peuvent encore s'abreuver.
La séquence
Doc est arrêté
L'arrestation de Doc Riedenschneider au sortir d'un restaurant où il regardait longuement une jeune fille danser concentre l'une des principales problématiques du film : l'individu perdu par son désir. Cet épisode décisif est le fait d'une mise en scène extrêmement précise analysée ici.

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[1] Un jeune homme et une jeune femme dansent au son d'un juke-box dans une cafétéria. En arrière plan, nous voyons Doc et son chauffeur de taxi allemand, Doc tournant les yeux pour regarder. La caméra zoome sur eux. D'emblée, il est indiqué que cette scène porte sur le regard et le désir : nous sommes spectateurs, et nous voyons Doc devenir spectateur de la danseuse. Le zoom qui fait passer l'arrière-plan au premier plan institue ici Doc comme voyeur ; toute la scène sera dès lors construite sur la correspondance entre voyeur (Doc) et spectateur (nous-mêmes). Scène importante dans l'histoire du cinéma, sans doute parce qu'on a rarement mieux mis en scène le désir dont se nourrit le regard lui-même, et au fond, par extension, le cinéma.
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[2] Un contrechamp nous montre ensuite le cavalier de la jeune femme s'asseoir avec leur ami et se résigner à la fin de la danse parce qu'il n'a plus de pièces. Nouveau contrechamp : Doc, en plan moyen, les regarde. De manière générale, cette séquence, construite autour de Doc et de la jeune femme, va très simplement se construire par des champ-contrechamps. Néanmoins, cette structure basique connaîtra quelques infléchissements, pour exprimer aussi bien la complexité de cette relation que la manière dont le désir de Doc engage en même temps tout son rapport au monde.
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[3] Au plan suivant, contrechamp de nouveau : la jeune femme se dispute avec les adolescents, qu'elle estime radins parce qu'ils ne veulent plus nourrir le juke-box. En face, Doc demande au barman la monnaie d'un billet en pièces de 5 cents. Contrechamp : il intervient alors dans la dispute des jeunes gens, lorsque l'un d'eux dit à la fille « d'arrêter son cirque ». Il leur offre les pièces, les pose sur la table.
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[4] Un gros plan nous les montre ensuite : elles sont l'enjeu de la transaction entre Doc et la fille : par ce gros plan, leur relation s'est décidée, avec la forme qu'elle prendra : il paye pour qu'elle danse pour elle-même (avant tout) et pour lui ; le gros plan, qui isole l'argent du reste du champ, souligne dans la forme même de l'image l'évincement des deux jeunes gens.
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[5] Sur un plan plus large, la fille met des pièces dans la machine tandis que Doc s'assoit. Au plan suivant, Doc et le jeune homme la regardent, mais ce dernier est flou à l'arrière, Doc passe devant lui dans le plan. La caméra nous montre ce qu'ils voient en face d'eux : le couple qui danse. Puis, en contrechamp, Doc est seul sur l'écran, en gros plan.
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[6] De nouveau, la caméra suit les danseurs, mais maintenant la jeune fille, dans le mouvement, rembarre son cavalier (de sorte que ne restent plus, à l'image, qu'elle et Doc) ; elle passe devant Doc, le fixe des yeux, et la caméra se rapproche de son corps, laissant voir en gros plan sa poitrine qui ondule, tandis que de dos, le crâne de Doc, au coin de l'image, est tendu vers elle. Maintenant, cette caméra est le regard même de Doc, regard avide de suivre les formes de la jeune femme, regard comme fasciné ; analogue au regard du voyeur, la caméra est captivée par son objet, elle est fascinée.
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[7] De sorte qu'au plan suivant, nous voyons ce regard lui-même : les yeux sidérés de Doc, en très gros plan. Par cette figure, ce champ-contrechamp que Huston répétera ensuite, articulant le visage fixe de Doc, entièrement concentré dans son regard, et la fille en mouvement, insaisissable, le film nous dévoile cette étrange relation d'« entr'appartenance », proche de la sidération ou de l'hypnose, qui lie un instant deux êtres qui ne se connaissent pas. À l'institution du lien, par le gros plan fixe des pièces, répond le regard que jette à Doc la jeune fille en mouvement ; le lien est noué, les autres sont exclus, la scène peut s'enchaîner.
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[8] Mais après le très gros plan suivant sur Doc, lorsque de nouveau la caméra suit la fille en plan serré, elle oblique un petit peu lorsqu'elle est proche de la fenêtre sur le côté, nous laissant voir derrière la fille deux policiers qui écartent les stores pour voir, apparemment pour surveiller Doc. Tout se passe donc comme si la caméra était amenée par la fille jusqu'aux policiers : le sens même de la séquence est là, c'est la fille (l'objet du désir) qui fait tomber Doc sous les yeux de la loi. Mais à un autre niveau, la structure de la scène se complique : Doc, le voyeur, est regardé, sa passion de regarder le fait tomber sous les regards. L'intervention de ces policiers, au fond, est une nouvelle analogie de nous-mêmes. Car si au départ nous étions, comme Doc, voyeurs, le jeu des contrechamps nous fait, en plus, les spectateurs de la sidération qui accroche Doc à la fille : il nous met dans la position même de ces policiers qui regardent en cachette une scène érotique (exhibitionnisme-voyeurisme). Le petit déplacement de la caméra, qui nous montre comme en passant les deux policiers, dédouble en quelque sorte la structure spéculaire de la séquence.
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[9] C'est pourquoi, à partir de là, la sidération se rompt, et Huston peut déployer les conséquences de cet aperçu des policiers. Le chauffeur, en plan plus large, vient interrompre Doc pour lui dire qu'il est tard, que la route est longue pour Cleveland ; ce à quoi, en gros plan, encore fasciné, Doc répond rêveusement « on a tout le temps » (« plenty of time... »), traduisant par là cette évidence que la sidération a rompu l'ordre du temps, qu'elle a comme infiniment ralenti la durée, cette durée si dépendante de tous nos repères sociaux, de tous nos interlocuteurs potentiels, qu'elle a précisément annihilés...
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[10] Et ses yeux, comme la caméra précédemment, continuent de suivre le mouvement du corps de la fille, que nous montre le contrechamp suivant. La séquence de sidération, alors, s'entrecroise avec les interventions du chauffeur, dans les champs-contrechamps qui suivent. L'hypnose se défait lentement, infiltrée ou reconquise par le monde extérieur. Ainsi, lorsque la chanson s'est arrêtée, Doc se lève et consent à partir, laissant à la jeune femme les nickels. La caméra le suit jusqu'à la porte, en un mouvement que, maintenant, on devine être celui des yeux de la jeune fille reconnaissante.
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[11] Au plan suivant, alors qu'il passe la porte, l'intrigue est terminée : nous voyons un policier derrière son dos ; la caméra le suit le long du restaurant, avec le policier toujours dans son dos. On voit ici que Doc, encore sous le coup de la sidération, ne voit plus : il faut qu'il se heurte à un policier devant lui, tandis que le second est toujours derrière, pour qu'il comprenne. Cet être renommé pour sa clairvoyance est devenu comme aveugle, son champ de vision a été scotomisé par l'objet du désir. À la fin du plan, cerné par les policiers et le chauffeur qui ne comprend rien, il proteste faiblement (« Vous faites erreur »), se sachant déjà piégé. Il ne reste au policier, sur un gros plan ultérieur, qu'à fouiller la sacoche, pour se rendre compte de ce que tout le monde sait déjà : ce sont les diamants, et c'est bien « le » célèbre Doc.
Au dernier plan, Doc, dos au policier et face à nous, réalise ce qui s'est passé, demande : « Depuis combien de temps étiez-vous là ?» ; et conclut : « le temps d'un disque... ». Le policier ne comprend rien, parce que ces questions ne sont pas de l'ordre de l'intrigue objective (la traque d'un fugitif), mais de la compréhension subjective (l'homme perdu par son désir). À titre de compensation, ou simplement pour continuer d'être l'hédoniste qu'il a toujours été et nier ainsi fantasmatiquement ce qui vient réellement de lui arriver, il demande à fumer un cigare.

Le document
Face à face
Avant d'être un film de John Huston, « Quand la ville dort » (« The Asphalt Jungle ») est un roman de William R. Burnett, auteur de romans policiers que Jean-Patrick Manchette considérait comme l'égal des plus grands. Le style du roman policier américain, genre forgé par Hammett (« Le Faucon maltais », « La Moisson rouge ») et Chandler, avec leurs détectives favoris, Philip Marlowe et Sam Spade, est caractérisé souvent par une écriture nerveuse et un sens très précis du détail, ainsi qu'une grande économie verbale. On a pu dire qu'Hemingway s'était inspiré du style de Hammett.
L'extrait suivant relate l'arrivée de Dix et Doc avec les bijoux chez Emmerich. On pourra comparer, avec la scène du film, la manière d' exprimer la prise de contact entre Dix et Brannom, là avec des moyens cinématographiques, ici avec des moyens purement littéraires.

Emmerich vint ouvrir.
« Bonsoir », dit Riedenschneider.
Emmerich, apercevant le petit docteur, parvint à dissimuler son sursaut d'étonnement, et, par dessus son épaule, essaya d'apercevoir le visage de la grande silhouette maigre qui se tenait dans l'ombre derrière lui.
« Mais, Riedenschneider, s'écria Emmerich, ce n'est pas vous que nous attendions. Quelle chance. Entrez donc ! »
Il s'écarta, et le petit docteur avança, suivi de Dix qui, après avoir lancé un regard indécis, retira son chapeau. Le petit docteur souleva la sacoche de son cuir et sourit. Il s'apprêtait à dire quelque chose à son sujet lorsque Brannom les rejoignit dans le vestibule. Riedenschneider le toisa ; son sourire s'évanouit aussitôt, et toutes ses craintes lui revinrent.
« Voici Mr. Brannom, annonça Emmerich en désignant le détective privé. Pour notre affaire, il m'a été très utile. Nous en avons fait, des démarches ! C'est une très grosse affaire, vous savez. Ça demande de la ruse, de l'astuce, et du temps... Beaucoup de temps. »
Dix et Brannom se dévisageaient, s'évaluant l'un l'autre. Brannom était plus grand et plus fort que Dix. Mais Dix n'en fut guère impressionné, et se détourna bientôt pour se concentrer sur Emmerich, dont la jovialité tendue le surprenait et l'irritait. Brannom, que Dix intriguait, lui lançait des regards furtifs, notant la grossière chemise kaki, la cravate bon marché, toute chiffonnée, le complet à quarante dollars qui était trop petit de partout, et les chaussures éculées.
Il n'a pas dû leur coûter cher, conclut-il en se détournant d'un air dédaigneux.
« Si vous voulez bien me suivre, messieurs, proposa Emmerich, nous serons mieux par ici. »
Après quoi il se tourna vers le petit docteur et désigna la sacoche, comme s'il ne l'avait pas encore remarquée :
« Pleine de Koh-i-Noors, j'espère ! »
Dix se demanda de quoi diable voulait parler le grand type élégant et se tourna vers Riedenschneider pour essayer de comprendre, mais l'Allemand dit simplement :
« Peut-être... »
BURNETT William R., Quand la ville dort, trad. J.G. Marquet,
Gallimard, coll. « Folio », 1999, p. 170.
Pour en savoir plus
BORDE Raymond, CHAUMETON Étienne, Panorama du film noir américain : 1941-1953, Flammarion, 1988.
BURNETT William R., Quand la ville dort, Gallimard, coll. « Série noire » 1995, ou « Folio » 1999.
« John Huston », Premier Plan, n°41, 1966. À consulter en bibliothèque.

Philippe Huneman, professeur de philosophie




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