 D.R. |
Une soirée Thema composée de deux documentaires. |
Sartre, si loin, si près
Un documentaire de Pierre-André Boutang et Annie Chevallay (2001), coproduit par Arte France et Boyard Production. Avec la participation de Jean-Toussaint Desanti, Alain Badiou, Michel Contat, Jean-Bertrand Pontalis, Vincent V. Wroblewski, Bernard-Henri Lévy, Étienne Bimbenet, Charles Pepin, Gérard Wormser, Benny Lévy.
1 h 02 min
L’émission
Dans les jardins de la Bibliothèque nationale, une musique de jazz évoquant le Quartier latin des années de l’immédiat après-guerre et la statue en bronze d’un Sartre penché en avant, déterminé dans son projet, ouvrent ce documentaire. L’objectif est de mettre en perspective, vingt ans après sa mort, l’œuvre du romancier, du dramaturge, du philosophe, de l’essayiste et de l’homme engagé dans son temps, en compagnie d’esprits d’aujourd’hui, jeunes professeurs de philosophie ou intellectuels de renom. Un commentaire en voix off retrace les périodes de la vie et de l’œuvre de Sartre (influences, rejets littéraires et philosophiques) sur des images d’archives et de livres qui ponctuent ce parcours ; des interviews-témoignages tentent de cerner l’« effet Sartre » sur les cheminements de pensée, dans la deuxième moitié du XXe siècle. Quelle leçon Sartre nous a-t-il donnée ? Sa pensée est-elle toujours aussi dérangeante ? Avons-nous enfin payé notre dette à son égard, parce que sa statue orne un haut lieu de la culture ?
Pistes à suivre
[Philosophie, Tle]
Sartre, un maître ?
Rassembler les caractéristiques de l’« effet Sartre » dans les premiers témoignages, et le vocabulaire choisi. Distinguer : l’héroïsme de la philosophie sartrienne ; sa conversion à la philosophie ; son illumination pour les textes politiques ; sa violence, sa volonté de diriger ; son humour. Tenter ensuite de définir ce qu’est un maître (opposer magister et dominus), puis ce qu’est un système philosophique.
Sartre, un écrivain ou un philosophe ?
Observer la fréquence des références aux écrivains philosophes français du XVIIIe siècle (Rousseau, Voltaire, Diderot), la personnalité très « siècle des Lumières » de Sartre, et son questionnement quant à l’usage des mots : les servir ou s’en servir ? Bernard-Henri Lévy dit de Sartre qu’il « s’opère de la littérature » dans Les Mots. Montrer la place des Mots (1964) dans l’histoire de l’autobiographie, et de La Nausée (1938) dans l’histoire du nouveau roman et réfléchir sur le choix de ces deux titres (La Nausée devait à l’origine s’appeler Melancholia, en référence à Albrecht Dürer).
Sartre, un phénoménologue ?
Préciser la démarche phénoménologique à partir de La Nausée et de son commentaire par Jean-Toussaint Desanti : les expériences humaines dans ce roman fondateur mettent la phénoménologie en situation, par les gestes et les paroles des personnages, par leur posture dans le monde ; l’intériorité est absente, ils existent par leur expression corporelle dans le monde. Le monde du roman existe non par la description du narrateur mais par les choses et les personnages qui se montrent eux-mêmes : les choses sont saisies dans leur manifestation. Trouver un extrait significatif (par exemple, l’expérience de la banquette de l’autobus – page 177 de la collection « Folio » – ou la célèbre racine du marronnier – page 178).
Sartre, un terroriste ?
Récapituler et expliciter si nécessaire les prises de position politiques de Sartre. Montrer que le choix de Sartre de soutenir dans les années 1970 la « bande à Baader » ou la profession de foi terroriste de La Cause du peuple ont une légitimité devenue difficile à expliquer aujourd’hui, mais qui s’enracine dans sa philosophie : un absolutisme de la liberté, mais aussi une absolue responsabilité de tout devant tous — « cette responsabilité dans la solitude totale, n’est-ce pas le dévoilement même de notre liberté ? », écrit Sartre en 1944 —, et une systématique distinction du jugement de fait (ce qui est) au jugement de droit (ce qui doit être).
Sartre, un Socrate au XXe siècle ?
Comparer le destin de Sartre et celui de Socrate en établissant des parallèles entre :
– les démocraties athénienne et française et leurs limites ;
– les conceptions de la philosophie de ces deux personnages : recherche absolue de vérité, une liaison totale entre morale et politique, un engagement que la prison ne modère pas, un refus de se ranger, une condamnation de certains milieux institutionnels, un triomphe posthume dans l’histoire ?
– l’accusation de corrompre la jeunesse (dans L’Apologie de Socrate). Alain Badiou conclut que Sartre corrompait lui aussi la jeunesse en lui inculquant l’esprit critique face aux lois de la Cité : « mais il nous a honorablement corrompus ».
Catherine Paulin, professeur de philosophie

Sartre par lui-même
Un documentaire en deux parties d’Alexandre Astruc et Michel Contat (1976), coproduit par Sodaperaga et l’INA. Participation aux entretiens : Simone de Beauvoir, Jacques-Laurent Bost, André Gorz, Jean Pouillon.
2 x 1 h 30 min
L’émission
Réalisé en 1972 par le metteur en scène de la nouvelle vague Alexandre Astruc, auteur d’un important film (Le Rideau cramoisi, d’après Barbey d’Aurevilly), ce documentaire est construit autour d’une longue conversation entre Sartre, Simone de Beauvoir et quatre de leurs amis : André Gorz, futur philosophe du travail, Jean Pouillon, anthropologue, Michel Contat, critique littéraire devenu spécialiste de Sartre et coréalisateur du film et enfin Alexandre Astruc lui-même, qui intervient parfois. Au fur et à mesure, Sartre expose son parcours intellectuel, qui recoupe la tumultueuse histoire du siècle. Les divers thèmes abordés sont donc distingués par des images d’actualité, issues d’archives, en guise d’introduction. De la Grande Guerre aux mouvements gauchistes des années 1970, on suit donc les réflexions et les prises de positions de Sartre. Son rapport à l’écriture, sous les deux formes conjuguées de la philosophie et de la littérature, ainsi que son engagement politique après la guerre – du compagnonnage avec le PC au frayage avec les maoïstes après 68 – sont les deux motifs principaux qu’explore cette conversation. L’enjeu est de définir la figure même de l’intellectuel. Le climat de l’époque est sensible dans le déroulement du film, qui s’ouvre et se clôt sur un événement majeur de l’histoire du gauchisme : l’assassinat, cette année-là, de Pierre Overney, militant auquel Sartre s’intéressa de près.
L’émission est entièrement tournée dans un appartement. Le réalisateur cadre abondamment sur Sartre, mais ses interlocuteurs, qui prennent pourtant une part active au discours, sont souvent laissés dans l’ombre, excepté Simone de Beauvoir, qui est assise à côté de son compagnon.
Première partie : De l’enfance à la guerre de 40. Sartre évoque son milieu familial, ses études, la genèse de son rapport aux livres, sa conversion à la philosophie, son séjour à Berlin pour étudier Husserl, ses années de professorat.
Seconde partie : De la Libération aux années 1970. La question politique de l’engagement devient centrale : quel rôle jouer en tant qu’intellectuel auprès du PC ? Comment Sartre devient-il un personnage public ? Quelle place est donnée à la morale par rapport au réalisme politique ?
Pistes à suivre
L’entretien bilan
[Français, 1re ; philosophie, Tle]
Les dernières prestations de Sartre auprès d’un tribunal populaire jugeant des dirigeants miniers et dans la rue, à vendre l’opuscule maoïste La Cause du peuple, ont pu déconcerter. Il s’agit ici pour lui de s’en expliquer, devant des interlocuteurs bienveillants. Il jette donc un regard rétrospectif sur son parcours, cherchant à la fois à expliquer l’origine de certains de ses choix, à montrer leur continuité, à se désolidariser de certaines thèses, à en souligner d’autres. C’est un bilan autant qu’une tentative d’élucidation : il montre que tous les moments de son parcours, même faux, ont joué un rôle décisif dans son évolution intellectuelle.
Relever les passages où Sartre évoque son approche de la liberté : en quoi a-t-il changé ses thèses et pour quelle raison ? Observer la manière dont il se distancie des thèses qu’il a soutenues dans le passé, en maintenant toutefois une certaine fidélité à ses idéaux. En quoi ce souci de liberté commande-t-il aussi bien ses écrits que certains de ses actes politiques ? Comment définit-il l’intellectuel ?
Distinguer les considérations morales et les considérations politiques que Sartre présente pour justifier son action, puis les conceptions successives qu’il s’est fait des rapports entre ces deux entités. Définir le « réalisme » et préciser la place qu’il occupe dans ce rapport. Montrer pourquoi Sartre n’a pas pu écrire son livre de morale après la guerre. Préciser ce qu’est devenu son réalisme. Observer les images où Sartre parle en public, les comparer et observer combien le rapport de la morale et de la politique soutient ses interventions.
Les rapports de l’histoire et de l’écrivain : la figure de l’intellectuel
[Français, 1re ; philosophie, Tle]
Le film ne cesse de confronter la parole de Sartre à l’histoire du siècle : guerres mondiales, mur de Berlin, Algérie, Cuba, Vietnam, prise de pouvoir par de Gaulle en 1958... Peu à peu se définit alors, pour Sartre, ce qu’est « l’engagement » d’un écrivain, c’est-à-dire une prise de position politique qui ne passe pas par l’affiliation à un parti mais trouve au contraire sa ressource dans son œuvre. L’intellectuel est alors tendu entre son rôle politique, qui implique la soumission à une utilité publique, et ses valeurs individuelles de réflexion et de liberté – mais cette tension fait justement sa spécificité.
Montrer que l’engagement n’est pas une donnée immédiate, mais que Sartre y est venu lentement : quel événement a été inaugural ? Comparer alors la position de ses débuts, lors de la guerre d’Espagne, et celle d’après mai 68. Recenser les documents d’actualité qui présentent Sartre (journaux, conférences, etc.) : en quoi l’intellectuel devient-il un personnage historique ? Comparer l’engagement de Sartre dans la guerre d’Algérie (procès Jeanson) et du Vietnam (tribunal Russell) et celui d’autres intellectuels connus, en particulier ceux qui se sont engagés dans l’affaire Dreyfus.
Observer les documents d’actualité cinématographique Pathé : sont-ils neutres ? Comment interpréter le contraste produit par les paroles de Sartre qui suivent l’actualité consacrée à la guerre d’Algérie ?
Relever les occurrences d’événements historiques dans les images d’archives. En quoi le propos de Sartre s’y réfère-t-il ensuite ? Comment prend-il en compte l’importance de ces événements pour préciser sa définition de l’intellectuel ? Observer comment la période de mai 68 pousse Sartre à complexifier cette définition ? Rappeler le concept de « situation » et ses enjeux dans la philosophie de Sartre ; montrer ce qui le rend ici pertinent.
Montrer combien le rapport que Sartre entretient avec les livres est fondamental. Comment rapprocher l’affirmation « c’est dans les livres que j’ai rencontré l’univers » à l’entreprise d’écriture des Mots ? Donner des exemples qui illustrent l’affirmation sartrienne que la littérature peut demeurer engagée quand bien même elle ne traite pas de politique. Discerner quel lien unit littérature et philosophie chez Sartre. Expliquer que cette question est prépondérante dans La Nausée, concernant la question de l’existence, lue devant des images d’arbre dans un parc.
Relever la manière dont Sartre parle de son intérêt pour l’écriture. Pourquoi parle-t-il d’« intérêt idéologique » ? Quelles sont les raisons personnelles qu’il a de ne pas être « lié aux masses » (Gorz), jusqu’en 1950. Relever les périodes durant lesquelles son intérêt pour l’écriture le place dans une position ambiguë vis-à-vis de la politique.
Observer les différentes images de Sartre dans l’émission (films, photos, dessins, etc.). En quoi est-il immédiatement reconnaissable ? Préciser comment toutes ces images finissent par construire un personnage public. Indiquer à l’aide de ces images et de l’actualité comment « l’existentialisme » devient un phénomène de mode et quels sont les éléments qui en composent le cliché. Répertorier les ouvrages qui mettent en scène ou caricaturent Sartre. Indiquer quelles transformations historiques façonnent le personnage public, et préciser quelles en sont les périodes décisives. Quels sentiments Sartre semble-t-il éprouver pour ce personnage : relever les occurrences qui en témoignent ? Imaginer quelle fonction donne Sartre, cet homme « aimé par ceux qui le lisent et haï par ceux qui ne le lisent pas », à cet entretien public qu’il a consenti à tourner.
Le couple mythique et son entourage
[Français, 1re]
Constamment présente, Simone de Beauvoir ne mène pas l’entretien, mais répond parfois pour Sartre. Le film est aussi témoin de ceux qui ont voulu instaurer de nouveaux rapports entre les hommes et les femmes.
Relever les interventions de Simone de Beauvoir : quelle relation à Sartre dénotent-elles ? Comparer les questions que l’on pose à Sartre et celles qui lui sont posées : à quel titre interviennent ces dernières ?
Préciser comment l’image du couple d’écrivains qui se dégage du film s’exprime tant dans les sentiments que dans le travail.
Observer le début et la fin du film : quelle position Alexandre Astruc prend-il vis-à-vis de Sartre ? Quel sens politique donne-t-il au fait de réaliser ce film ?
Philippe Huneman, professeur de philosophie

Pour en savoir plus
SARTRE Jean-Paul, L’existentialisme est un humanisme (1946), Gallimard, coll. « Folio. Essais », 1996. La meilleure exposition simple de sa philosophie.
SARTRE Jean-Paul, Situations philosophiques (1939-1968), Gallimard, coll. « Tel », 1990. Un recueil d’articles théoriques souvent accessibles, comme ceux sur l’intentionnalité ou l’intellectuel.
Philosophies de l’actualité (Marx, Sartre, Arendt, Lévinas), CNDP, Passages, coll. « Documents, actes et rapports », 1998. Épuisé chez l'éditeur.
« La phénoménologie », Magazine Littéraire, n° 403, novembre 2001.
BEAUVOIR Simone de, La Cérémonie des adieux, suivie de Entretiens avec Jean-Paul Sartre, avril-septembre 1974, Gallimard, coll. « Folio », 1987. Des entretiens bilans faits à la même époque que le film, qui retracent autrement le parcours de Sartre.
RENAUT Alain, Sartre, le dernier philosophe, LGF, coll. « Le Livre de Poche, Biblio essais », 2000. Un examen de la signification que l’œuvre de Sartre peut prendre pour nous.
COLOMBEL Jeannette, Sartre : un homme en situation, LGF, coll. « Le Livre de Poche, Biblio essais », 2000. Un bon outil pour aborder le philosophe.
La BnF consacre une importante exposition virtuelle à Jean-Paul Sartre.
http://expositions.bnf.fr/

|
|
|
© SCÉRÉN - CNDP Actualisé en juin 2005
- Tous droits réservés. Limitation à l'usage
non commercial, privé ou scolaire.
|
|