Tous en scène
 

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Un film américain de Vincente Minnelli (The Band Wagon, 1953, VF).

Scénario : Betty Comden et Adolph Green.
Musique : Howard Dietz, Arthur Schwartz.
Chorégraphie : Michael Kidd.
Photographie : Harry Jackson et George Folsey.
Son : Douglas Shearer.
Montage : Albert Akst.
Décors : Cedric Gibbons, Preston Ames.
Costumes : Mary Ann Nyberg.
Production : Arthur Freed et Roger Edens, pour la MGM.
Avec Fred Astaire (Tony Hunter), Cyd Charisse, (Gabrielle Gerard), Oscar Levant (Lester Marton), Nanette Fabray (Lily Marton), Jack Buchanan (Jeffrey Cordova), James Mitchell (Paul Byrd).
Durée TV : 1 h 47 min
 
dimanche 19 décembre 2004, 20 h 45
Rediffusion : dans la nuit du dimanche 2 au lundi 3 janvier, 0 h 25
 

Le film
L’histoire
Tony Hunter est un acteur sur le retour. Des amis scénaristes parviennent à le convaincre d’être la vedette d’une comédie musicale de leur composition. La mise en scène est confiée à la nouvelle coqueluche de Broadway, Jeffrey Cordova, qui infléchit fortement le texte pour jouer sur le mythe de Faust. Sur le plateau, les difficultés s’accumulent et les partis pris de Cordova surprennent tout le monde. Les tensions sont nombreuses, notamment entre Tony et sa partenaire, Gabrielle Gerard, une célèbre danseuse classique. Au bout du compte, la première du spectacle se révèle un fiasco total. La troupe se réunit et décide néanmoins de continuer le spectacle en reprenant totalement la mise en scène. Cordova s’efface derrière Tony, qui mène la troupe vers le succès et se rapproche de Gabrielle.
Le contexte
Grand producteur de comédie musicale, Arthur Freed envisageait de porter à l’écran les chansons écrites par Howard Dietz et Arthur Schwartz. Ces chansons avaient connu le succès sur scène, en 1931, dans un spectacle dont le rôle principal avait déjà été donné à Fred Astaire, qui partageait la vedette avec sa sœur, Adèle. L’adaptation, confiée à Betty Comden et Adolph Green, trouve son intrigue dans le milieu du show-business en mettant en abîme les conditions de création d’une comédie musicale.
Tous en scène s’inscrit dans la grande lignée des comédies musicales de la Metro Goldwyn Mayer dont il est contemporain : Chantons sous la pluie, Un jour à New York, Un Américain à Paris, Brigadoon, etc.
La démarche
La mise en abyme du spectacle
Relevez les différents éléments et figures de la mise en abyme opérée par le film.
Comédie musicale sur la préparation d’un spectacle musical, Tous en scène multiplie les jeux de miroir, mettant en évidence le quotidien des gens de spectacle et même la production du film lui-même. C’est un film sur les coulisses du théâtre (cf. les techniciens qui jouent aux cartes) qui révèle sans cesse l’envers du décor, depuis l’élaboration du casting, le montage financier et les répétitions, jusqu’au speech qui précède le lever de rideau.
Les clins d’œils biographiques accentuent un peu plus la mise en abyme : les deux scénaristes s’autoparodient (la scène de l’accueil de Tony à la gare, notamment, s’inspire de leur propre vie, Betty Comden étant un jour venue accueillir Adolph Green à la descente d’un train avec une banderole). Nombreux sont par ailleurs les éléments du film qui s’inspirent directement de Fred Astaire et de sa carrière : comme son personnage, l’acteur avait la hantise d’une partenaire plus grande que lui, le chapeau et la canne vendus aux enchères au début du film font référence au film Le Danseur du dessus (Top Hat), et la carrière de l’acteur, qui est censé jouer un has been dans le film, connaissait réellement un moment de flottement après l’échec de La Belle de New York. Le metteur en scène mégalomane Jeffrey Cordova est, lui, inspiré d’Orson Welles et Jose Ferrer (un metteur en scène touche-à-tout) mais aussi, certains critiques le soulignent, de Minnelli lui-même (notamment dans sa façon de fumer).
Enfin, le spectacle monté dans le film est en rapport avec l’intrigue et permet de l’annoncer ou de la commenter : le projet initial des auteurs évoque en effet l’histoire d’un écrivain de contes pour enfants qui se commet du côté du polar, donc qui mélange les genres, exactement comme Cordova essaie de le faire, avec l’échec que l’on sait, avant que Tony ne s’y essaie à son tour, avec la réussite que l’on sait, puisque le ballet Girl Hunt, qui mêle polar et comédie musicale, est un succès.
Renouveau et tradition de la comédie musicale
Remarquez l’aspect très classique de cette comédie musicale ; montrez en même temps à quel point l’histoire ne cesse de mettre en avant la nécessité d’un renouveau du genre.
Une production Arthur Freed. Tous en scène est typique des productions d’Arthur Freed : au soin artistique et technique s’ajoute le culte de l’efficacité, beaucoup de bons sentiments et un traitement assez prude de l’intrigue amoureuse. Ce classicisme est revendiqué par les personnages du film qui font parfois preuve de nostalgie (ainsi Tony Hunter regrette-t-il la transformation de la 42e Rue qui abritait les théâtres de sa jeunesse) ou voient d’un mauvais œil les tentatives de bouleversement de la comédie musicale de la nouvelle génération (cf. la réaction des scénaristes ou de Tony lorsque Cordova veut faire du spectacle une version moderne de Faust). L’échec du premier spectacle semble même fournir une « morale » ou un message lourd de sens : on ne modifie pas impunément un genre artistique.
 
Le nécessaire renouvellement. L’échec de Cordova signifie-t-il que le film se place résolument du côté de l’arrière-garde, de la nostalgie voire de la sclérose ? C’est en effet là l’opinion qui a dominé dans une partie de la critique (un article des Cahiers du cinéma stigmatise ainsi l’apologie du manque d’audace qui serait à l’œuvre dans le film de Minnelli). Il convient pourtant de remarquer que le film ne cesse de mettre en avant la nécessité de se défaire du sentiment nostalgique (c’est là l’objet du numéro Shoe Shine effectué par Fred Astaire dans la salle de jeux) et de renouveler le genre. De même que Tony doit se renouveler et finit par le faire en acceptant de se frotter à une partenaire issue, contrairement à lui, de la danse classique et en devenant par ailleurs metteur en scène (il dirige la nouvelle version du spectacle) ; de même le genre de la comédie musicale est finalement renouvelé en cherchant inspiration auprès d’un autre genre, la littérature policière. Le ballet final, Girl Hunt, est en effet remarquable par son originalité : les clichés du polar et du pulp sont ici revus et intégrés dans une chorégraphie dont le style est différent : l’érotisme (plutôt rejeté jusqu’alors dans le film) est ici stylisé de manière remarquable, la narration (de type marabout-bout de ficelle) s’affranchit de la linéarité réaliste, et la scénographie devient ludique en intégrant divers styles et registres (le grand-guignol, l’expressionnisme...). Même la réalisation cinématographique est ici comme libérée, car la caméra devient joueuse et légère (cf. l’effet de tourbillon, répété à deux reprises). Le mélange des genres, loin d’être critiqué de manière réactive, apparaît donc au contraire comme une possibilité réelle et souhaitable pour le renouveau de la comédie musicale.
La réalité et le merveilleux
Remarquez les façons dont le film met en évidence la porosité des frontières entre le réel et la fiction ou le rêve.
« The world is a stage ». La célèbre chanson That’s entertainment annonce la couleur : « The world is a stage The stage is a world of entertainment. » Il n’y a pas à distinguer le monde réel du monde de la scène car tous deux peuvent être spectaculaires. Cette chanson devenue très célèbre (elle a même servi de titre aux anthologies de la MGM) fut écrite spécialement pour le film en une demi-heure par Dietz et Schwartz. Elle fait ressortir l’état d’esprit de la comédie musicale qui consiste à creuser le réel pour y faire surgir le merveilleux, ou à mettre en évidence les lois qui régissent le monde de la scène.
Le numéro de Fred Astaire et du cireur de chaussures, dans la salle de jeux, révèle le glissement opéré par la danse et le chant : le monde réel se défait de sa pesanteur et de ses tracas pour devenir l’occasion d’une fête légère et enthousiasmante. Parallèlement, la fiction s’inspire du réel : dans le ballet Girl Hunt, le personnage joué par Astaire se retrouve en possession d’un morceau de chevelure, comme cela lui était arrivé « réellement » au début du film, lorsqu’il était allé saluer Cordova en coulisses.
 
Le divertissement. Le divertissement évoqué par la chanson (entertainment) ne se réduit pas forcément à une attitude de diversion, à un abandon du spectateur dans la parenthèse un peu frivole de numéros plaisants. Le divertissement signifie peut-être plus profondément le déverrouillage de nos attitudes et la réorientation de notre regard afin d’être en mesure d’accueillir la beauté ou le merveilleux à l’œuvre dans le réel. C’est ce qui se passe dans la séquence de la promenade du couple dans Central Park : le réel est comme creusé, intensifié voire poétisé par la corporéité des acteurs : par l’indolence gracieuse de leur marche et le charme de leur danse, Fred Astaire et Cyd Charisse investissent l’espace et entrent en résonance avec l’atmosphère nocturne et langoureuse. Si donc la comédie musicale divertit et célèbre la légèreté, c’est aussi parce que la danse et le chant sont capables, à leur plus haut niveau, d’élever le réel à la hauteur du rêve.
La séquence
Un pas de deux dans Central Park
La séquence que nous étudions ici poursuit le mouvement de réconciliation entre Tony et Gabrielle entamé lors de la discussion dans la chambre d’hôtel de Tony. Leurs dernières répliques (elle lui demande : « Pourrons-nous réellement danser ensemble ? », à quoi Tony répond « Nous verrons bien ») y trouvent une réponse directe et presque féerique, qui permet de mettre en lumière la magie couramment recherchée par la comédie musicale.

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[1] Un plan général nous montre Tony et Gabrielle dans la calèche. Le plan est assez aéré (autour d’eux, on voit le ciel et l’on devine les arbres de Central Park) et cette aération spatiale leur permet de relativiser leurs tracas de répétition (tout le dialogue porte sur cette relativisation). Le resserrement du champ, après cette prise de conscience (l’image devient moins aérée et se concentre davantage sur eux), permet paradoxalement de mettre en lumière les effets psychologiques de cette prise de conscience : Tony et Gabrielle semblent réfléchir au caractère relatif de leurs soucis, leurs sourires et leurs regards étant comme tournés vers l’intérieur d’eux-mêmes. Si donc tous deux ont cessé de se disputer et commencent à se rapprocher, il faut remarquer qu’ils restent en partie distants dans ce plan : ils sont côte à côte, ont des attitudes similaires, mais chacun réfléchit de son côté.
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[2] Dans ce plan général (le couple descendu de la calèche traverse le champ vers la droite avant de s’enfoncer dans l’arrière-plan), l’atmosphère particulière de la séquence est véritablement lancée. La musique (on ne sait encore sa provenance) commence à résonner : ses accents lointains et nostalgiques, associés à la vision du couple tout de blanc vêtu qui semble glisser dans la nuit, créent une ambiance à la fois étrange et envoûtante.

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[3] Les mouvements d’appareil de ce plan complexe semblent se calquer sur l’état d’âme des personnages en suivant très exactement leurs circonvolutions et leurs hésitations : une succession de travellings verticaux et horizontaux suit Tony et Gabrielle et crée un effet de zig-zag qui reproduit leur attente et leurs tergiversations (ils semblent hésiter à fendre la foule des danseurs du bal, tentent d’abord de la contourner). À ce mouvement en zig-zag s’ajoute un profond mouvement de concentration et de resserrement autour des deux personnages : la vaste plongée [3a] qui ouvre le plan est en effet abandonnée, et au terme du mouvement de caméra, Gabrielle et Tony apparaissent presque en gros plan tandis qu’ils traversent la piste de danse [3b]. Au fur et à mesure que les personnages emplissent le champ, une attente est créée et devient de plus en plus prégnante : vont-ils danser ? Leurs corps qui se frôlent (même si les regards s’évitent encore), leur flânerie lente et nonchalante, la vision de ce couple qui marche seul au milieu des danseurs ainsi que l’absence de dialogues accentuent cet effet d’attente.
[3b]
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[4] C’est lesté du poids de cette attente que débute le plan suivant. La musique est presque tue avant de renaître, comme si la force de l’attente (du spectateur et des personnages eux-mêmes) lui permettait de résonner à nouveau. La démarche indolente et gracieuse des personnages s’installe dans la durée et fait culminer l’impatience [4a], jusqu’à ce que Gabrielle entame un premier pas de danse, bientôt suivie par Tony. La façon dont s’effectuent ces premiers pas est remarquable : là encore, aucun mot n’est prononcé, aucun regard n’est échangé, et les personnages semblent s’abandonner à la danse presque inconsciemment, comme s’ils étaient emportés, débordés par l’attente et le désir qui brûlaient en eux.
Après ces premiers pas, les personnages se positionnent l’un en face de l’autre et se regardent enfin frontalement [4b], comme pour officialiser la chose et reconnaître la réciprocité de leur désir : les pas de danse qui suivent sont néanmoins encore distants, leur rapprochement n’est qu’un balbutiement, comme s’ils se jaugeaient toujours. Rapidement, ils gagnent en confiance, se laissent aller et Tony (qui gardait les mains derrière le dos) ose enfin prendre la main de Gabrielle avant de l’enlacer véritablement. Le couple est alors véritablement formé, ils dansent avec harmonie et grâce [4c], et la musique même semble les saluer en appuyant la synchronisation magique de leurs mouvements. Les danseurs sont à l’aise, ils occupent tout l’espace, et la caméra se plie à leurs mouvements en les accompagnant.

[4b]
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[5] Un raccord plus serré rattrape les personnages qui s’éloignaient vers la droite du cadre. Ce resserrement est accompagné par une dynamisation de l’action : la musique est plus forte et les mouvements des danseurs plus rapides. À l’aisance des mouvements et à l’occupation de tout l’espace par les corps des danseurs s’ajoute l’utilisation des accessoires disponibles (le banc).
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[6] Le raccord dans le mouvement, par un large plan d’ensemble qui saisit les personnages en plongée, permet de dramatiser leur danse, de lui donner de l’ampleur en l’inscrivant dans le paysage. Une fois parvenus en haut de l’escalier, ils sont en effet comme sur une scène dont le décor lointain serait New York. Le mouvement s’achève doucement, presque imperceptiblement, tandis que les personnages remontent dans la calèche : cette action (il lui donne la main et l’aide à monter avant de la suivre) est une transition stylisée, encore à moitié dansée, les mouvements des personnages revenant seulement peu à peu vers ceux de la vie de tous les jours.
[7]
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[7] On revient à un plan quasi-similaire à celui qui ouvrait la séquence : c’est comme la fin d’une parenthèse enchantée (la fin d’un rêve ?), et les personnages ont repris l’attitude qui était la leur au début de la séquence (sourires et regards intérieurs). À une nuance près     – et d’importance : Tony tient dorénavant la main de Gabrielle.

Le thème
La comédie musicale américaine
Deux ouvrages ont été nos principales sources documentaires : La Comédie musicale, d’Alain Masson, et La Comédie musicale, de Michel Chion (les références précises sont indiquées en bibliographie).

Si elle est un genre à part, largement codifié, la comédie musicale a une histoire qui se confond parfois avec celle du cinéma sonore puisque le premier long métrage sonore (Le Chanteur de jazz, 1927) est en même temps le premier film chantant. La présence de chansons et de musique ne saurait pour autant suffire à définir la comédie musicale. S’appuyant sur les recherches de Rick Altman, Michel Chion trouve le critère de distinction de la comédie musicale dans l’inversion momentanée de la relation de prédominance entre le son et l’image. Dans la comédie musicale, le son et la musique cessent en effet de suivre et d’illustrer l’image pour devenir moteurs et prépondérants, l’action (danse et chant) étant comme inspirée par la musique.
Alain Masson précise cette définition : pour lui, le terme de comédie musicale se limite aux films « dont l’investissement esthétique et commercial porte de manière prééminente sur des segments faiblement narratifs consacrés au chant ou à la danse ». Cette attention prééminente se remarque notamment à la façon dont les numéros qui ponctuent le film sont filmés : la réalisation met l’accent sur le talent, voire la virtuosité des artistes, et souligne à la fois la rupture qu’occasionnent ces passages chantés et filmés, et leur lien profond avec le reste de l’histoire (travail sur les transitions). Car la comédie musicale se caractérise aussi essentiellement par cet art du passage entre la « réalité » (l’intrigue) et les numéros qui sont autant de morceaux de bravoure, de poésie ou de scènes ludiques. Un bruit (les gouttes d’eau dans Chantons sous la pluie, les bruits des pistons et de la machinerie du paquebot dans Shall We Dance) se transforment ainsi insensiblement en musique, et le réel se mue en « un envol éphémère dans un ailleurs merveilleux », pour citer les mots de J.R. Taylor. Ce passage de la réalité quotidienne à un monde où l’on danse et chante est en effet souvent le passage de la pesanteur à la légèreté, les corps et les voix étant comme libérés de la gravité, du souci et des conventions.
Historiquement, les premiers films musicaux sont plutôt des films-revues (qui ont souvent pour cadre les coulisses d’un spectacle) dont l’intrigue (en général l’accession à la gloire d’une jeune fille qui fait ses preuves dans un spectacle) n’est qu’un vague prétexte pour déployer une succession de numéros souvent grivois. La comédie musicale naît véritablement comme genre autonome à partir des années 1930, en rejetant notamment les numéros trop sensuels. Les chorégraphies célèbres de Busby Berkeley (42e Rue, par exemple) marquent cette période : il dirige de vastes ballets qui rassemblent des dizaines de girls, lesquelles, filmées de loin, composent des figures en mouvement presque abstraites et qui, de près, sont désignées comme objets du désir. Parallèlement, on assiste à une vague d’opérettes filmées (La Veuve joyeuse) mises en scène par des réalisateurs comme Rouben Mamoulian ou Ernst Lubitsch. Les grandes compagnies se singularisent. La RKO se rend célèbre en exploitant le talent du duo Fred Astaire-Ginger Rogers. La Paramount, qui a produit beaucoup d’opérettes, crée un département spécialisé dans les films musicaux et utilise des artistes comme Bing Crosby. La Fox fait fortune grâce au talent de la jeune Shirley Temple et produit de grands films populaires (La Mélodie du Bonheur ou Une étoile est née). Les productions d’Arthur Freed, à la MGM, finissent cependant par devenir le canon du genre, se distinguant par leur qualité, leur culte des bons sentiments et leur raffinement artistique (Le Magicien d’Oz, Le Pirate, Un Américain à Paris, Chantons sous la pluie).
À partir des années 1960, le genre cherche à se renouveler en puisant notamment dans les nouvelles musiques (le rock avec Elvis Presley par exemple, plus tard la disco avec La Fièvre du samedi soir). Cette recherche de la nouveauté passe aussi parfois par la reconstitution historique luxueuse et l’usage du scope (Gigi). Dans les années 1970 et 1980, le genre s’émancipe, en abordant notamment des sujets graves voire tabous (Cabaret et All That Jazz, de Bob Fosse), ou en jouant sur l’humour et l’insolence (Victor/Victoria, de Blake Edwards).
Le document
Dans ce texte, extrait de ses mémoires, Minnelli revient sur la création de la scène finale du film, le ballet « Girl Hunt ».

Arthur [Freed] venant de lire un grand article sur le mythe de Mickey Spillane dans le magazine Life décida que ce phénomène de mode pourrait se prêter à la satire.
Je me procurai plusieurs livres de Spillane et les emportai pendant de courtes vacances dans le nord de la Californie. Ce fut une des périodes les plus heureuses de ma vie. L’application du mot « satire » à un ballet basé sur ce genre de fiction est un peu présomptueuse, les pages de ces polars recelant déjà les germes de la parodie... L’inévitable blonde vaporeuse et la brune sophistiquée, les coups bas dans l’estomac, le baiser d’adieu lorsque la bonne fille – qui en fait se révèle être la mante religieuse – meurt...
J’en conçus une intrigue de fantaisie impliquant la blonde et la brune. Rogers Edens adaptait les thèmes des chansons de Dietz et Schwartz pour le ballet. Comme Comden et Green étaient retournés à New York avant l’élaboration du ballet, j’écrivis le texte que Fred devait lire en voix off. C’était un texte invertébré, sans logique interne, mais qui respectait les clichés de Spillane. [...] La chorégraphie de Michael Kidd et les décors d’Oliver Smith ont su restituer toute l’atmosphère de Spillane et jouer sur la distance à la fois. Curieusement Michael Kidd avait conçu un ballet plus classique que ceux de Fred. Selon Betty Comden, « leurs divergences chorégraphiques me faisaient penser aux divergences de vue de la ballerine et du chorégraphe dans notre scénario ».
 
MINNELLI Vincente, Tous en scène, Jean-Claude Lattès, 1981.
Pour en savoir plus
Sur le film et l’œuvre de Minnelli
BRION Patrick, « Le musical se joue la comédie », Cahiers du cinéma, numéro spécial, janvier 1995.
MINNELLI Vincente, Tous en scène, Ramsay, coll. « Poche cinéma », 1985.
DELOUX Jean-Pierre, Vincente Minnelli : sous le signe du lion, Durante, BIFI, coll. « Ciné-regards », 2000.
 
Sur la comédie musicale
CHION Michel, La Comédie musicale, Cahiers du cinéma, SCÉRÉN-CNDP, coll. « Les petits cahiers », 2002. Notice.
MASSON Alain, La Comédie musicale, Ramsay, coll. « Poche cinéma », 1994.
 
 
La soirée Thema dans laquelle est diffusé Tous en scène est complétée de la diffusion du documentaire L’Art de Fred Astaire, de Catherine Dupuis (2004, 1 h 13 min) qui retrace, à travers de nombreuses images d’archives et des témoignages de collaborateurs de Fred Astaire, la carrière du célèbre acteur.
dimanche 19 décembre, 22 h 35
 
Enfin, d’autres films sont diffusés durant ces fêtes de fin d’année qui permettront de mieux connaître et apprécier la comédie musicale américaine.
Le Danseur du dessus, de Mark Sandrich (Top Hat, 1935, VOSTF, 1 h 41 min), avec Fred Astaire et Ginger Rogers.
mercredi 22 décembre, 22 h 15
 
Brigadoon, de Vincente Minnelli (1954, VM, 1 h 48 min), avec Cyd Charisse et Gene Kelly.
première diffusion : dimanche 19 décembre, 20 h 45
 
Chantons sous la pluie, de Stanley Donen et Gene Kelly (Singin’ in the Rain, 1952, VM, 1 h 43 min), avec Gene Kelly, Donald O’Connor et Cyd Charisse.
première diffusion : mercredi 22 décembre, 20 h 45
 
Le Pirate, de Vincente Minnelli (The Pirate, 1948, VOSTF, 1 h 42 min), avec Gene Kelly et Judy Garland.
première diffusion : dans la nuit du jeudi 26 au vendredi 27 décembre, 0 h 55

Benjamin Delmotte




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