Vivre au paradis
 

D.R.  
 
Un film français, belge, norvégien et algérien de Bourlem Guerdjou (1998).

Scénario : Bourlem Guerdjou, Olivier Douyère et Olivier Lorelle, d’après Vivre au paradis, d’une oasis à un bidonville, de Brahim Benaïcha.
Photographie : Georges Lechaptois.
Musique : Bourlem Guerdjou.
Durée TV : 1 h 36 mn
Avec Roschdy Zem (Lakhdar), Fadila Belkabla (Nora), Hiam Abbass (Aïcha).
Une famille algérienne réunie dans le bidonville de Nanterre se brise sous le poids des humiliations quotidiennes. L’expérience du déracinement vécue par la première génération d’immigrés, arrivée en France en pleine guerre.
 

Le film
L’histoire
En 1960, Lakhdar, ouvrier algérien sur un grand chantier de construction de la région parisienne, fait venir sa femme et ses deux enfants dans son logement précaire du bidonville de Nanterre. La désillusion est grande chez Nora qui envisageait l’avenir en France sous d’autres auspices. Lakhdar aspire néanmoins à faire vivre sa famille « au paradis », dans une cité HLM, mais les démarches sont longues et difficiles pour des immigrés. La communauté du bidonville devient vite insupportable au père qui n’hésite pas à contourner les règles de la solidarité afin de se procurer l’argent nécessaire au relogement. Nora rejette au contraire l’univers français qui la confronte à la violence et à l’humiliation, et s’insère dans les réseaux clandestins du FLN. Le 17 octobre 1961, la manifestation organisée par ces derniers est sauvagement réprimée et ne fait que précipiter le déchirement de la famille. Mais l’indépendance est acquise : plus forte dans ses convictions, Nora rejoint Lakhdar pour affronter l’avenir nouveau qui se dessine, mais toujours en France.
Si loin, si proche
« 1960, Nanterre, à 3 km de Paris... » Dès l'ouverture, le film de Bourlem Guerdjou montre la distance qui sépare les hommes et femmes de cette époque des générations d'aujourd'hui, auxquelles cette histoire s'adresse. Mais il met aussi en avant la proximité de ces mêmes hommes et femmes d'une société française qui les a longtemps ignorés.
Ces travailleurs immigrés et leurs familles venues d'Algérie au moment des Trente Glorieuses ont été « logés » dans des bidonvilles, nombreux, aux portes mêmes de la capitale. C'est de l'un d'eux, celui de Nanterre, dont il est ici question. Le jeune Brahim Benaïcha, enfant des confins du désert saharien, y arriva un jour. Dix ans durant, il vit ses parents y souffrir et perdre peu à peu leur identité. Dans l'adaptation que le réalisateur Bourlem Guerdjou a tirée de ce roman autobiographique, le point de vue de l'enfant est complété par celui, plus dur et plus amer, de Lakhdar, le père, et par celui de Nora, la mère. Le film couvre une période plus courte qui, de 1960 à 1962, s'achève avec l'indépendance de l'Algérie.
La démarche
Ces Algériens d’ici
 En pleine lumière. La description que le film fait du lieu de vie de ces immigrés tient du regard documentaire. La caméra scrute les visages, explore les moindres recoins de cet espace inhumain et révèle des aspects insoupçonnés du quotidien de Nanterre.
Les jeunes spectateurs d’aujourd’hui ignorent encore ce chapitre vite oublié de l'histoire de la France d'il y a quarante ans. Vivre au paradis est un peu cette page réécrite pour eux : « Mon film, précise le réalisateur, est un voyage à travers le passé et l'histoire de la première génération, celle de mes parents. Je veux retrouver une partie de mon identité, mieux comprendre ma relation avec la société française et raconter cela aux gens de ma génération. » À l'ouverture du film, il est symbolique que ce soit la faible lueur d'une allumette soudainement craquée qui nous révèle le visage de Lakhdar et celui de ses camarades, comme pour les extraire de l'obscurité dans laquelle ils semblaient tenus : les ténèbres d'avant le film.
 Vivre dans un bidonville. Comment faire éprouver au spectateur les sensations ressenties par les habitants d'un bidonville ? En créant un brusque effet de contraste entre des images. Comparons deux courtes scènes du début du film qui juxtaposent deux mondes si éloignés l'un de l'autre qu'ils s'opposent systématiquement : l'oasis où vivent encore Nora et ses enfants et le bidonville de banlieue que rejoint Lakhdar après sa journée de labeur. Le premier est un univers coloré : dans une végétation verdoyante au milieu des dunes de sable, à l'ombre d'une maison de terre ocre, la famille s'abrite d'un soleil terriblement chaud et lumineux ; ce monde presque exotique est dominé par le silence du désert que seule trouble la mélopée d'une flûte. Brusquement, le second apparaît comme un espace infra-urbain, fait du métal des pylônes, de la boue du sol, du bois et de la tôle des baraques et des palissades ; froid et sinistre, le bidonville, empli des sons inhumains de trains, de marteaux-piqueurs et de cris divers, est sillonné de silhouettes anonymes terrassées par la fatigue. Il est fidèle donc à la description qu'en faisait Brahim Benaïcha : « Il n'y a aucune couleur vive, tout est fade. La tristesse et la misère ont recouvert ces baraques de leur linceul. »
Tel était en effet le bidonville de Nanterre, apparu au début des années cinquante afin d'abriter quelques centaines de travailleurs pour lesquels il n'y avait plus de place dans les hôtels meublés voisins. Il devint vite surpeuplé : 8 300 personnes y vivaient en 1955, 23 000 en 1967, essentiellement des Algériens. Ceux-ci, occupant des terrains provisoirement vacants non loin des usines et des grands chantiers de construction de la région parisienne, ont bâti sommairement, sans souci de sécurité, des logis de tôle, de bois ou de parpaing pour y accueillir parfois leurs familles.
Le film, avec un exact souci d'authenticité, décrit la profonde misère qui y règne. La corvée d'eau, le rafistolage de la baraque, le départ des hommes, tôt le matin, et leur retour tard le soir, scandent les journées. Le récit n'occulte pas non plus l'insupportable promiscuité de ces lieux, les animosités et les violences qui en découlent, la maladie et la folie qui gagnent les plus faibles.
 L'identité perdue. Éloignés de leur pays d'origine et rejetés encore à la périphérie de la société, les habitants des bidonvilles ressentent profondément ce sentiment de double exil.
Le film évoque certes ces moments où la culture arabe et les coutumes de l'autre côté de la Méditerranée semblent apaiser les tourments de la vie quotidienne. Les Algériens, souvent regroupés dans le quartier selon leur région d'origine, se rassemblent, notamment au café, lieu essentiel de sociabilité. Le voisinage est convié à des noces dans une même réjouissance. Mais déjà le rêve de Lakhdar contient une irrépressible volonté de rompre avec la communauté : habiter avec sa seule famille dans une HLM, même en exploitant les siens pour parvenir à ses fins... Lakhdar, le seul à savoir écrire, est déjà aliéné.
Il en résulte dans cette population une perte de l'identité, un enfouissement de la mémoire. « Je perds le visage de mes enfants », constate Lakhdar, resté trop longtemps loin des siens. Qu'on écoute attentivement ce film aussi : la langue arabe y est majoritairement parlée, mais le français s'impose. Qu'on relève tous ces mots français intraduisibles en arabe et qui recouvrent des réalités étrangères à leurs traditions : électricité, salle de bains, mais aussi paye, foyer, bidonville… Les mots des rêves… et des réalités.
 La grande Histoire. Un autre mot prononcé est intraduisible : « Algérie française ». Au moment où commence le film, la guerre dure depuis six ans. Or, dans le même temps, l'immigration a doublé, encouragée par une croissance économique qui réclame toujours plus de main-d'œuvre. Plus de 320 000 Algériens travaillent en métropole, et la grande majorité est favorable à la fin de la guerre et à l'indépendance de leur pays. La Fédération de France du FLN (Front de libération nationale) encadre les immigrés, les incite à verser leur contribution à la cause (ce sont, dans le film, ces quêtes effectuées par les « frères ») et les mobilise pour des manifestations, comme celle du 17 octobre 1961. Certains, dont Nora, l'épouse de Lakhdar, s'engagent plus avant et cachent des cadres et militants du FLN.
Avec la signature des accords d'Évian en mars 1962 et la proclamation de l'indépendance le 5 juillet de la même année, s'achève une guerre longue et meurtrière qui s'est aussi déroulée sur le sol métropolitain : une de ces autres pages de l'histoire qui ne devraient jamais être tournées.
 17 octobre 1961, le massacre oublié. À l'appel du FLN, le 17 octobre 1961, des dizaines de milliers de Français musulmans s'étaient rassemblés à Paris pour protester contre l'instauration d'un couvre-feu quelques jours plus tôt. Avec une rare violence, les forces de l'ordre ont réprimé les manifestants, procédé à près de 12 000 arrestations et même tiré sur la foule : plusieurs dizaines d'Algériens (200 selon certaines sources) ont été alors tués, les uns roués de coups, les autres jetés à la Seine. Selon le préfet de police de l'époque, Maurice Papon, ce massacre, très sous-estimé dans la presse, a « ramené le calme » dans la capitale et, en tout cas, dissuadé le FLN de mener de semblables opérations en métropole.
Une difficile réconciliation
Le chemin de fer qui sépare symboliquement le bidonville de l'extérieur, les grilles et palissades qu'on élève pour isoler encore plus les immigrés, les rêves des uns et la réalité imposée par les autres, la vie intime et la grande Histoire : tout, dans le film, marque la difficile réconciliation des personnages avec les autres, et peut-être avec eux-mêmes.
 Regards hors champ. Dans le film, les Français « d'ici » n'apparaissent dans le bidonville que pour y incarner la violence. Hormis les policiers (et un humble médecin compatissant qu'on pourrait confondre avec l'un de ses patients), peu de liens relient le no man's land à la société « extérieure ».
Les gros plans, très utilisés dans le film, permettent de lire les sentiments des uns et des autres sur leurs visages : ils sont les plans de l'émotion authentique. Mais, enserrant très étroitement les personnages, ils semblent également les enfermer, les réduire à leur propre désespoir. Ce sont des gros plans, par exemple, qui permettent de saisir l'émerveillement sur les visages des enfants lors de leur traversée nocturne de Paris en taxi, mais, de ce qu'ils voient, rien ne nous est montré : le spectacle de la capitale illuminée nous est ici interdit, comme l'accès à ces splendeurs leur sera plus tard impossible. Entre les regards des personnages et l'objet de leur regard, hors champ, il n'y a pas non plus de lien. Ils n'en apparaissent que plus solitaires.
 Une famille symbole. Le couple formé par Lakhdar et Nora exprime aussi l'impossibilité d'un rêve en commun. Le récit suit leur double itinéraire, trajets divergents qui finiront tout de même par se rejoindre à la fin du film. Alors que Nora découvre la solidarité et le militantisme, Lakhdar abandonne peu à peu les siens et s'isole dans son désir d'appartement à la française. On peut rappeler les scènes qui montrent sa progression vers cet isolement : il se met à travailler la nuit, refuse de payer sa cotisation aux « frères », construit illégalement une baraque et escroque même son ami. Chacun de ses actes semble sanctionné par une punition : l'orage s'abat sur sa famille, la baraque est détruite, il perd tout son argent au jeu.
Parallèlement, à chaque fois, Nora acquiert un peu plus d'indépendance et d'autorité. On peut rappeler également les étapes de cet éveil d'une conscience jusqu'alors soumise à la conjugalité traditionnelle : elle découvre les autres femmes du bidonville, rencontre la militante Aïcha et accepte de l'aider, puis, allant jusqu'à s'opposer à son mari, elle agit contre lui pour aider les autres.
Symboliquement, le film va vers l'été en même temps qu'il s'achemine vers la déclaration de l'indépendance de l'Algérie. Sa lumière s'intensifie, éclairant la marche vers la victoire. Les couleurs s'affirment avec le vert et blanc du drapeau. Cette lumière finale marque un aboutissement et une transformation. Lorsque Lakhdar et Nora se retrouvent à la fin du film, ils sont tous les deux changés par l'expérience de l'émigration : Nora est plus forte, plus indépendante, bien qu'elle reste la gardienne des traditions de son pays ; Lakhdar, lui, a abandonné une part de ses rêves d'intégration.
 Vers l'avenir. En adaptant le roman de Brahim Benaïcha, Bourlem Guerdjou a multiplié les points de vue entre les trois personnages principaux.
C'est par les regards de Lakhdar et Nora que nous éprouvons les sentiments multiples des immigrés des bidonvilles, leurs frustrations et leurs déceptions. C'est par le regard de leur fils Brahim que nous mesurons leurs dilemmes. À plusieurs reprises en effet, la caméra adopte le point de vue du jeune garçon et le montre partagé entre ses deux parents. On peut relever les scènes où s'affirment les choix de l'enfant : du côté de sa mère pour la suivre à une fête de mariage, ou lorsque le père la jette dehors ; du côté du père, lorsqu'il partage ses rêves d'appartement, lorsqu'il l'aide à construire sa baraque. Brahim conserve une grande admiration pour son père et s'applique à remplir la mission que celui-ci lui a confiée : réussir à l'école. L'importance de la lecture et de l'écriture du français est toujours signalée : Lakdhar est l'écrivain public du bidonville, c'est lui qui emmène les enfants à l'école, il offre des crayons à son fils, l'aide à faire ses devoirs. Brahim, souvent filmé en train de lire, prépare l'intégration rêvée par son père.
Le document
Le réalisateur Bourlem Guerdjou précise sa vision d’une génération d’immigrés et ses choix de scénario.

Votre vision de l’époque et des gens est loin d’être consensuelle ou idyllique.
Les immigrés n’ont rien gagné dans cette histoire. Je n’ai pas voulu mettre en scène des héros, je m’en foutais que ce soit des perdants, c’est même plutôt ça qui m’intéressait !
Le livre autobiographique de Brahim Benaïcha, Vivre au paradis, d’une oasis à un bidonville, dont je suis parti pour le scénario, raconte comment un enfant algérien veut s’en sortir en France par la réussite scolaire. Même si elle est réelle, je ne croyais pas beaucoup à cette réussite. En tout cas, du point de vue de la fiction, ça devenait trop édifiant. J’ai donc créé tous les personnages adultes, Lakhdar, Nora, Rachid, la femme du FLN Aïcha, et inventé une histoire d’amour. Le livre offrait une matière émotionnelle forte, en parlant énormément de solidarité. Je pense que mes transformations consistaient à moderniser les souvenirs de Benaïcha pour nous les rendre contemporains.
À l’arrivée, le film croise le regard de la première génération, marquée par la douleur et une certaine incapacité à parler, et celui de la deuxième génération, des gens comme moi, Roshdy Zem. On se bat, on est comme les pionniers qui avancent dans les films d’Elia Kazan, tout le temps, chacun dans son domaine. Et puis il ne faut pas oublier que nos parents étaient jeunes eux aussi, ils avaient vingt-cinq/trente ans quand ils ont débarqué ici. On les voit sur les photos d’époque en train de draguer à Barbès. L’image de nos pères est celle de bons vieillards sexagénaires. Or ces gens allaient dans les boîtes de nuit, se soûlaient la gueule à mort, se trompaient les uns les autres et ont parfois été lâches. Comme tout le monde.

D’ailleurs, Lakhdar, que joue Roshdy Zem, n’a rien d’un héros aux mains propres.
L’image du bon père immigré m’énerve. Je voulais montrer un personnage à plusieurs facettes, individualiste, et qui essaie de s’en sortir. La situation était tellement dure que les gens exploités pouvaient devenir exploiteurs à leur tour. Les Algériens s’escroquaient entre eux. Il ne faut pas oublier qu’il y avait 89 bidonvilles aux portes de Paris et 25 000 personnes à Nanterre. Il y avait par exemple ce qu’on appelait les « marchands de sommeil » qui louaient les baraques, les hôtels, les caves, tout et n’importe quoi. De même, les gens étaient évidemment pour la libération de l’Algérie, mais ça les faisait aussi chier de payer pour le FLN.
Dans le film, je casse toujours le côté strictement positif, j’essaie de rompre avec les clichés, de ne pas faire de concessions, par exemple en tournant entièrement en arabe.
Propos recueillis par Didier Péron, Libération, 17 mars 1999.
Pour en savoir plus
BENAÏCHA Brahim, Vivre au paradis : d'une oasis à un bidonville, Desclée de Brouwer, Ceres, 1999. Épuisé chez l'éditeur.
SAYAD Abdelmalek, Un Nanterre algérien, terre de bidonvilles, Autrement, coll. « Français d'ailleurs, peuple d'ici », 1995.
HERVO Monique, Chroniques du bidonville : Nanterre en guerre d’Algérie, Seuil, coll. « L’épreuve des faits », 2001.
ASSOULINE David, LALLAOUI Mehdi (dir.), Un siècle d'immigration en France, vol. 3 : De 1945 à nos jours, Syros, coll. « Au nom de la mémoire »,1997.
BOUTELIER Denis, SUBRAMANIAN Dilip, Mon Eldorado, la France ? Aventures d'immigrés, Denoël, coll. « Documents d’actualités », 1997.
EINAUDI Jean-Luc, La Bataille de Paris : 17 octobre 1961, Seuil, coll. « Points », 2001.

Mémoires d'immigrés : l'héritage maghrébin, film de Yamina Benguigui. Canal+, 1998. Cassette VHS.

Ici et là-bas : paroles d’immigrés. CNDP, 2000. Collection « Histoire ». VHS : 32 min. Notice.

Anne Henriot, professeur de lettres modernes et Loïc Joffredo, CNDP
Supplément à Télescope, n° 221, du 13 au 26 mars 1999 et TDC, n° 771, du 1er mars




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