Le Grand Charles
 

© France 2 / Bernard Barbereau  
 
Un film en deux parties de Bernard Stora (2005), scénario de Bernard Stora.
2 x 1 h 45 min

Avec Bernard Farci (le général de Gaulle), Danièle Lebrun (Yvonne de Gaulle), Denis Podalydès (Claude Mauriac), Grégori Derangère (Claude Guy), Gérard Lartigau (Paul Reynaud), Davis Ryall (Winston Churchill), Patrick Chesnais (le général Giraud), Grégoire Oestermann (André Malraux), Thierry Hancise (Olivier Guichard), Julien Boisselier (Jacques Chaban-Delmas), Jean-Yves Berteloot (Léon Delbecque), Pierre-François Dumeniaud (Jacques Soustelle).
 
 lundi 27 et mardi 28 mars 2006, 20 h 50
 

Le film
Le genre du Grand Charles est pour le moins difficile à identifier : téléfilm documenté ? docu-fiction ? Plus simplement une évocation d’une partie de la vie et de la carrière du général de Gaulle qui mêle images d’archives et reconstitution avec des comédiens. Mais ce dernier élément est si documenté, s’appuyant en grande partie sur des paroles rapportées par les témoins et intimes du Général ou des extraits de ses célèbres Mémoires, qu’il dépasse le seul cadre de la fiction pour prolonger la « réalité » historique des films d’archives et permettre au téléspectateur de s’installer dans l’intimité du personnage, d’en interroger l’image afin de comprendre son importance aux yeux des Français d’alors comme de ceux d’aujourd’hui. Ce « récit unique » est remarquable. D’abord par la qualité des interprétations (une mention pour Bernard Farcy, plus connu pour ses rôles dans des comédies et ici étonnant de vérité), mais aussi grâce à l’intelligence de dialogues convaincants.
Le Grand Charles choisit de n’évoquer que deux décennies de l’histoire, souvent entremêlée, de la France et du général de Gaulle : les années qui, de la débâcle de 1940 au printemps 1958, recouvrent l’action de de Gaulle à Londres, la Libération et le gouvernement provisoire, la longue « traversée du désert » de 1946 à 1958, enfin le retour du Général sur le devant de la politique et son investiture par l’Assemblée nationale.
Première partie. Avril 1969, les Français votent non au référendum. Charles de Gaulle, 78 ans, démissionne de sa charge de président de la République. De même qu’il avait brusquement démissionné, au lendemain de la guerre, le 20 janvier 1946, estimant que les querelles et les calculs politiques rendaient sa tâche impossible. Sans doute espérait-il alors que les Français, mesurant leur erreur, allaient le rappeler. Pourtant commençait, sans qu’il le sache, la traversée du désert, douze années de solitude et de désillusions. Une solitude qui lui était familière depuis les jours terribles de mai et de juin 1940, lorsque, sous-secrétaire d’État à la Guerre dans le gouvernement de Paul Reynaud, il préconisait, contre l’avis général, la poursuite du combat... En 1947, de Gaulle crée le RPF, un rassemblement qu’il veut au-dessus des partis. Ce mouvement rencontre à ses débuts un succès foudroyant. De Gaulle parcourt la France en tous sens, expliquant la nécessité d’une profonde réforme des institutions. Mais, passées les victoires électorales, l’enthousiasme retombe, la parenthèse se referme. Confiné dans sa maison de Colombey-les-Deux-Églises, de Gaulle attend en vain le sursaut.
Seconde partie. Hiver 54. Le temps semble s’être arrêté au-dessus du petit village de la Haute-Marne où Charles de Gaulle vit dans une extrême solitude. Chaque mercredi, il se rend à Paris pour y présider le conseil de direction du RPF. Mais l’enthousiasme des débuts a cédé la place aux rivalités, aux ambitions et aux calculs. La perspective d’un retour au pouvoir devient chaque jour plus improbable. Heureusement, la rédaction de ses Mémoires de guerre occupe quotidiennement le Général. L’évocation de ses rudes affrontements avec Churchill et Roosevelt compense-t-elle la pauvre réplique que lui opposent ses adversaires du moment ? L’instabilité ministérielle chronique de la IVe République fragilise l’autorité de l’État. Les événements d’Algérie empoisonnent le climat politique. Face à ce délabrement, l’éventualité d’un recours à de Gaulle gagne lentement les esprits. Au printemps 1958, un climat explosif règne en Algérie, habilement exploité par les gaullistes. Le 13 mai, prenant d’assaut le bâtiment du Gouvernement général à Alger, les manifestants crient d’une seule voix : « Algérie française ! Vive de Gaulle ! » De Gaulle se déclare prêt à assumer les pouvoirs de la République. Appelé à former le gouvernement, il est investi par l’Assemblée nationale à une écrasante majorité. La Ve République est en marche.
Pistes à suivre
[Éducation au cinéma, histoire, 3e-lycée]
Un « récit unique »
Le film de Bernard Stora se présente comme un film dont « le réel nourrit l'imagination [et] l’imagination éclaire le réel ». Comme le réalisateur le dit lui-même, « le recours aux images d’archives a été intégré dès le départ à la conception du scénario. La difficulté consistait à passer de manière fluide, presque sans s’en apercevoir, de la fiction aux archives pour créer un récit unique. Les archives appellent la fiction qui appelle les archives, etc. »
L’entrée dans ce film est le manifeste des intentions de son auteur. L’analyse des toutes premières séquences (grosso modo les cinq premières minutes) montrera comment s’articulent réel et imagination, images d’archives et reconstitution, événement historique et récit subjectif pour construire un étrange et passionnant type de récit.
 Natures de films. Distinguer les types de séquences et les natures des images qui ouvrent le film en s’efforçant de dater les scènes représentées : film télévisé en couleurs présentant l’allocution du général de Gaulle à la Nation avant le référendum du 28 avril 1969 ; photographie de de Gaulle sur la plage d’Irlande après sa démission (mai 1969) ; film sur le même sujet ; film de fiction sur le même sujet ; film de fiction sur la mort de de Gaulle (novembre 1970) ; série de photos et films d’archives sur de Gaulle jusqu’à la Libération ; film de fiction (Claude Mauriac à Paris en 1944). Remarquer que la linéarité chronologique de cette évocation en images diverses est interrompue par la série d’archives transportant le spectateur dans l’été 1944.
 Un récit subjectif. Relever les marques de la subjectivité de la narration : une voix off, celle du réalisateur Bernard Stora qui revendique le « je », le dispositif du souvenir personnel (« Je me souviens, c’était en 1969... » ; la métaphore du souvenir qui grossit et prend vie – une photographie dont on se rapproche et qui s’anime par la magie du film). S’interroger sur le rôle essentiel de la toute première séquence (l’allocution télévisée de de Gaulle en 1969) et sur le choix des premières images montrées (la préparation du tournage de cette allocution) : une déconstruction du dispositif de fabrication de l’image du Général et une façon de nous montrer à nous spectateurs comment se crée un événement historique (démythification de l’Histoire) ; identification inconsciente du « filmeur » de l’allocution télévisée (le réalisateur de l’émission et ses cameramen qui règlent le dispositif) et du « filmeur » du Grand Charles. Ici se met en place l’idée d’une concurrence (pas seulement idéologique) entre de Gaulle, interlocuteur des Français sur le terrain de l’Histoire, et Bernard Stora, le réalisateur qui va prendre la parole et conduire le récit. Analyser la manière dont s’effectue la transition de ces images de télévision à la photographie : ruptures (tailles différentes, passage de la couleur au noir et blanc, de l’animation à la fixité) et continuité (même personnage représenté ; images « authentifiées » de l’histoire) qui indique l’échec du projet de de Gaulle.
 De l’histoire à la fiction. Dans la « séquence irlandaise », étudier la manière dont l’histoire (comme l’Histoire) se fictionnalise : animation de la photographie en noir et blanc, puis, en un fondu enchaîné, passage du documentaire à la reconstitution ; opposer la façon de filmer qui trahit cette différence de représentation dans le dernier mouvement : noir et blanc/couleurs, grain de l’image, point de vue fixe et distant/points de vue changeants et plans plus rapprochés, mutisme/dialogues, etc.
Relever la phrase très importante qui lance la fiction en la revendiquant : « À quel moment de sa vie, à quelle ingratitude, à quelle faute pensait-il à ce moment ? Qui nous racontera sinon notre imagination ? », une formule qui traduit la prise de contrôle définitive de la narration subjective et l’affranchissement des contraintes de l’image d’histoire. Or le passage à la fiction était déjà préparé : montrer comment de Gaulle était déjà présenté comme un personnage de fiction : acteur face à la caméra de télévision, personnage flanqué d’un « Paul Meurisse » – comédien célèbre de l’époque.
Relever aussi ce qui, dans le passage de la grande à la petite histoire, traduit l’évocation de l’intime ou de l’anecdotique et contribue à humaniser le personnage de de Gaulle : les interrogations sur le repas, la patience, le « geste d’enfance » dans la séquence de la mort à Colombey, etc.
 Retour à l’histoire. Pourquoi choisir de filmer/mettre en scène la mort de de Gaulle ? Comment est-elle mise en scène ? Vue à travers les croisées des fenêtres de Colombey (comme si c’était un paparazzi qui avait volé ces images), la séquence se désigne comme mise à distance (comme sur la plage d’Irlande) : pudeur de celui qui filme le moment fatal ? Souci de représenter comme en un « tableau » un événement historique dont on ne connaît que peu de choses. On repasse de la fiction qui imagine à l’histoire que l’on connaît par un artifice : la vie qui défile au moment de passer de vie à trépas. Étudier ce flash-back, motivé de manière très classique par le souvenir du personnage principal (gros plan sur son visage), analepse qui passe en revue sous forme de flashes des événements d’une vie au moment de l’agonie. Comment se traduisent visuellement ces souvenirs ? Il s’agit d’une suite d’images d’archives célèbres parmi lesquelles le film de la descente des Champs-Élysées le 25 août 1944, donc à la fois une représentation mentale du passé et un « livre d’histoire », « extrême ralenti » dont parle Bernard Stora toujours en voix off. Relever ces brèves correspondances d’idées entre les images du présent fictionnalisé et du passé documentaire historique : l’esquisse d’une douleur sur le visage de de Gaulle en 1944 qui renvoie à (anticipe ?) l’ultime douleur éprouvé par le personnage en 1970.
Le film du passé qui se déroule s’arrête sur l’été 1944 et la descente des Champs-Élysées, un nouveau retour à la fiction s’impose, durable celui-là, mais on quitte le point de vue de de Gaulle pour épouser celui d’un témoin de la période, Claude Mauriac.
Pour en savoir plus
Le double DVD réunissant les deux volets du Grand Charles sera disponible après la diffusion sur France 2, édité par France Télévisions Distribution. On y retrouvera, en supplément, le documentaire La Traversée du désert, montage d’entretiens avec des témoins de la période 1946-1958, diffusé dans Infrarouge cette même semaine.
La Traversée du désert
 jeudi 30 mars 2006, 23 h 55
Rediffusion : la nuit du samedi 1er au dimanche 2 avril, 3 h 30

Loïc Joffredo, professeur d’histoire et de géographie




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