La Route de l'héroïne
 

© France 5  
 
Un documentaire d’Ashley Smith et Stéphane Allix (2002), coproduit par Thirteen et WNET New York.
52 min

TNT : lundi 17 octobre 2005, 21 h 50
 

L’émission
Qui cherche à reconstituer les circuits de la drogue et à étudier ce trafic opaque inondant une grande partie du monde réalisera, à travers La Route de l’héroïne, un voyage particulièrement riche au cœur du premier pays producteur d’opium : l’Afghanistan.
Nourri des riches expériences menées par les auteurs dans ces régions, illustré par de nombreux chiffres et cartes, ce documentaire très fouillé ouvre de larges perspectives. Portée par des intervenants de tous bords (cultivateurs d’opium, gardes-frontières, trafiquants, dirigeants politiques), la problématique déployée dans ce film prend trois directions principales.

La première route est celle de l’héroïne, ce « produit gris » dont on suit la commercialisation depuis son origine jusqu’à sa destination finale. Avant de couler dans les veines des victimes toxicomanes, l’héroïne trouve sa source dans les interminables champs de pavot afghans d’où est extraite la sève d’opium permettant d’obtenir la mortelle poudre blanche. Puis, se jouant des frontières avec les ex-républiques soviétiques d’Asie centrale, elle se déverse par train, route ou air dans tout l’ensemble régional d’abord, en Europe et en Amérique du Nord ensuite. Ce flux illicite de grande ampleur régule toute la vie économique et sociale de cette région. Pour endiguer ce flot dévastateur, une lutte soutenue par les Nations unies est engagée à l’échelle régionale, mais la tâche se révèle immense : insuffisance des moyens financiers, corruption, présence aux frontières de montagnes élevées et hostiles garantissant aux trafiquants de multiples chemins de contrebande et une sécurité accrue.

La deuxième route pénètre, elle, tout le territoire de l’Afghanistan et nous aide à mieux appréhender les réalités d’un pays meurtri par des années de troubles. Lors de l’occupation soviétique et au cours des années qui ont suivi le retrait de l’Armée rouge en 1988, l’opium, devenu un composant essentiel de l’économie de guerre civile, pénètre massivement l’Afghanistan. Le trafic et la culture de la drogue s’organisent alors de manière croissante jusqu’à l’éradication de la culture du pavot imposée en 2000 par les talibans, nouveaux maîtres de Kaboul. Depuis l’intervention des États-Unis et la chute du régime des taliban, les champs de pavot, l’opium, l’héroïne ont réinvesti les paysages et les esprits, et la drogue emploie et séduit de nombreux intermédiaires, des paysans prisonniers d’un destin de misère jusqu’aux grands barons, en passant par les milliers de passeurs insaisissables.

La troisième route, enfin, s’élargit à une échelle régionale pour embrasser l’Asie centrale, une région déstabilisée par l’éclatement de l’URSS. Dans les cinq jeunes États (Tadjikistan, Kirghizistan, Kazakhstan, Turkménistan, Ouzbékistan) voisins de l’Afghanistan, en proie, eux aussi, à une économie à la dérive, la drogue manifeste partout sa présence. Elle s’infiltre dans ces territoires avant de gagner la Russie puis l’Europe ; elle favorise l’émergence de puissantes mafias ; elle crée, aux côtés de l’Europe et de l’Amérique du Nord, un autre important foyer de consommation et une dépendance de plus en plus accrue des populations, rendant inopérante une main-d’œuvre potentielle pourtant indispensable à ces pays en pleine recomposition.

Semblable à une enquête, ce film permet en définitive de prendre toute la mesure de ce flux incontrôlable et mondial de l’héroïne. Il offre un visage inédit de l’Afghanistan, véritable plaque tournante du trafic et centre d’un marché très lucratif.
Pistes à suivre
Le film La Route de l’héroïne offre des thèmes d’étude à connotation avant tout géographique. Aussi, les six pistes de lecture suivantes nécessitent l’emploi de cartes à différentes échelles.
L’héroïne, un flux à l’échelle mondiale
[Géographie, Tle]
Présenter le produit, l’héroïne, et montrer, en répertoriant et en expliquant les différentes étapes de sa fabrication, qu’il s’agit d’une marchandise élaborée.
Relever l’étape initiale, celle des champs de pavot, et décrire cette espèce de fleur, cousine du coquelicot. Expliquer la production de la sève, puis de la pâte d’opium : grâce à des lames de rasoir, les paysans incisent les capsules de pavot (grosses comme des mandarines) et récoltent un liquide blanc et opaque, l’opium, qui, au contact de l’air, se transforme en une pâte précieuse. Aboutir à l’étape ultime, la fabrication de l’héroïne. Relever la correspondance : un kilo d’opium permet en moyenne d’obtenir 100 grammes d’héroïne. Montrer que l’opération est effectuée dans des laboratoires performants installés dans le Nord de l’Afghanistan.
Décrire :
– le flux de l’héroïne : son origine, son trajet, sa destination ;
– son origine : préciser que l’Afghanistan est le premier pays producteur d’opium et d’héroïne, l’incontournable plaque tournante du trafic ;
– le trajet : montrer que le principal point de sortie de la drogue se trouve au nord de l’Afghanistan, via le Tadjikistan qui possède plus d’un millier de kilomètres de frontières communes et très poreuses. À partir du Tadjikistan, la drogue se déverse dans toutes les directions par d’innombrables canaux ;
– ses destinations : préciser que l’héroïne alimente un marché mondial. Montrer que sa consommation, si elle se stabilise en Europe et en Amérique du Nord, explose en revanche en Asie centrale. Avancer la principale explication : un prix à la vente dérisoire ; et donner un exemple, celui du Tadjikistan, où 2 % de la population sont des toxicomanes durs.
L’économie mondiale de la drogue
[Géographie, Tle]
S’interroger sur le trafic de drogue à l’échelle mondiale. Présenter un planisphère des circuits des différentes drogues. Sur un fond de carte, construire la légende :
– courants d’exportation : pavot (héroïne), coca (cocaïne), cannabis (marijuana, haschich) ;
– zones de production : identifier les trois principales plaques tournantes, « le Croissant d’Or » (opium avec Afghanistan, Pakistan, Iran), « le triangle d’Or » (opium avec Birmanie, Thaïlande, Laos), « la Ceinture Blanche » (cocaïne avec Colombie, Bolivie, Pérou, Équateur, Brésil). Remarquer qu’il s’agit de régions tropicales ;
– zones de consommation : localiser les deux principaux marchés (Europe occidentale, Amérique du Nord).
Expliquer les mutations du marché de la drogue, à travers le cas de l’héroïne. Démonter le postulat qui a prévalu jusque dans les années 1980 : les zones de production se situent dans les pays pauvres du Sud, les zones de consommation correspondent aux pays riches du Nord. Montrer que la situation est maintenant sensiblement différente, les grands marchés de consommation se situant également dans les pays du tiers-monde. Trouver des arguments : d’après le film, un grand marché de consommation de l’héroïne s’établit en Asie centrale, à tel point que la région abrite le plus fort taux de toxicomanes à l’héroïne.
Les routes commerciales à travers les âges
[Histoire, 2de]
Relever dans le film la séquence où il est fait mention de « la route de la soie ». S’interroger sur cet axe et sur les échanges passés ou actuels qu’il génère.
Identifier sur une carte la « route de la soie ». Démontrer qu’il s’agit d’un formidable axe terrestre de commerce et d’échanges permettant de relier l’Asie à l’Europe, l’Orient à l’Occident.
Réaliser un éclairage historique sur la commercialisation séculaire (soies, épices, étoffes, pierres précieuses...) qui animait autrefois cet axe. Relever dans le film les mentions d’anciennes glorieuses villes de la route de la soie : Samarkand, Achgabat. Préciser les richesses architecturales laissées, les chemins hérités.
Montrer que l’héroïne s’est substituée aux anciennes marchandises échangées. D’antique route de la soie, l’axe s’est transformé en véritable autoroute de la drogue.
Le concept de frontière
[Géographie, 2de]
Le thème des frontières est récurrent dans le film (le concept est maintes fois mentionné ; des images de portions de frontières en Asie centrale sont présentées), une occasion de s’interroger sur cette problématique éminemment géographique.
Rappeler la définition et les rôles de la frontière. Présenter quelques visages de frontières : frontière ouverte ou fermée, frontière naturelle, frontière « effacée » ou militarisée.
Puis consacrer l’étude à un cas, détaillé avec rigueur par le documentaire : la frontière entre l’Afghanistan et le Tadjikistan. Montrer qu’à la différence du contexte d’ouverture en vigueur en Europe de l’Ouest, les frontières sont dans ces régions très contrôlées et militarisées : relever les séquences où le documentaire montre les activités des gardes-frontières russes postés derrière des barbelés et confiant que, chaque année, des trafiquants sont, après des échanges de coups de feu, blessés ou tués. Puis, décrire la frontière afghano-tadjik en employant la notion de frontière naturelle : longue de plus de mille kilomètres, elle est en effet tracée sur les lignes de crête des montagnes du Pamir et le long du fleuve Amou-Daria (parfois désigné, dans le film, sous son nom afghan de Piandj).
L’Asie centrale : une région d’ex-URSS en recomposition
[Géographie, Tle]
Repérer, à l’aide des cartes présentées dans le documentaire, les cinq ex-républiques soviétiques devenues indépendantes qui se partagent le vaste territoire situé entre l’Afghanistan et la Russie : Tadjikistan, Kirghizistan, Turkménistan, Ouzbékistan, Kazakhstan. Concentrer son attention sur le convoi de deux semaines effectué par l’Italienne Antonella Deledda, directrice du bureau régional du programme des Nations unies pour le contrôle de la drogue et du crime. Relever les noms de villes (Khorog, Osh, Tachkent) traversées par le convoi et les localiser sur une carte.
Rappeler la chronologie des faits entraînant la décomposition de la région : éclatement de l’URSS, indépendance des cinq nouveaux États, création de la CEI.
Insister sur les difficultés liées à la transition postcommuniste. Montrer que l’économie de la région n’est pas viable : s’appuyer sur l’exemple d’une citoyenne d’Osh, Zahrina Manichov, ex-détenue pour affaire de drogue dont le témoignage prouve que le commerce de l’héroïne est une des rares économies florissantes.
Répertorier les facteurs expliquant que cette région est devenue la « nouvelle autoroute de la drogue » : localisation à la périphérie d’un grand État producteur de drogue ; déficience du système économique ; abandon du transit de l’opium afghan par le sud en raison de l’accroissement de la lutte antidrogue en Iran et en Turquie.
Le trafic d’héroïne, une illustration des rapports Nord-Sud
[Géographie, 2de et Tle]
À travers l’exemple du film, montrer que, globalement, le phénomène mondial des drogues se partage selon une ligne Nord-Sud : dans le tiers-monde, les pays producteurs et/ou transformateurs des plantes dont sont tirées les drogues ; dans les pays développés, les consommateurs.
Montrer que l’essor de la narcoéconomie dans tous ces États du Sud s’explique par leurs faiblesses socioéconomiques. Prendre l’exemple de cet ancien instituteur du Badakhchan afghan, privé de sa profession par les guerres et contraint pour faire vivre sa famille de devenir, comme tant d’autres, un petit paysan cultivateur d’opium.
Montrer comment l’Afghanistan, associé à une périphérie pauvre et lointaine, peut être considéré, sur le plan du trafic des drogues, comme l’un des centres de la mondialisation. Prendre l’exemple des régions montagneuses du nord-est de l’Afghanistan, tel le Badakhchan, totalement enclavées et marginalisées, et cependant intégrées aux échanges mondiaux via le commerce à grande ampleur de la drogue.
Élargir la problématique à d’autres continents et États. Proposer d’autres exemples de pays du tiers-monde où se produit également une « révolution agricole interdite » autour du pavot, du cannabis ou de la coca, les seules cultures rentables. Donner l’exemple des montagnes du Rif au Maroc, qui produisent les plus importants tonnages de cannabis au monde.
Pour en savoir plus
LABROUSSE Alain, La Géopolitique des drogues, PUF, coll. Que sais-je ? », 2004.
LABROUSSE Alain, Dictionnaire géopolitique des drogues. La drogue dans 134 pays : productions, trafics, conflits, usages, De Boeck, 2002.
ALLIX Stéphane, Afghanistan, visions d’un partisan, Transboréal, coll. « Visions », 2003.

« Le dossier de la drogue », L’Histoire, n° 266, juin 2002, En particulier, l’article « Géopolitique des États trafiquants » par Alain Labrousse.

Geopium, un site sur les problématiques de la géopolitique des drogues en Asie, par un géographe chargé de recherche au CNRS.
www.pa-chouvy.org/
Le site de l’Association d’études géopolitiques des drogues (AEGD) reprend les travaux de feu l’Observatoire des drogues et publie La Lettre internationale des drogues : une source essentielle.
www.geodrugs.net/
La drogue est aussi un phénomène inscrit dans l’histoire avec notamment un grand tournant au XIXe siècle autour des guerres de l’Opium. Un article, « Les racines d’argent des guerres de l’Opium (1840-1842) », décrit l’aspect monétaire du trafic et les richesses qu’il génère dans l’empire colonial britannique.
www.cam.org/

Jean Bumat, professeur d’histoire et de géographie





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