Hôtel du Nord
 

D.R.  
Un film de Marcel Carné (1938), scénario d’Henri Jeanson et Jean Aurenche d’après le roman d’Eugène Dabit, avec Arletty (Raymonde), Louis Jouvet (monsieur Edmond), Annabella (Renée), Jean-Pierre Aumont (Pierre), Bernard Blier (Prosper), Andrex (Kenel), Paulette Dubost (Ginette).
1 h 35 min

 1re diffusion : jeudi 18 mai 2006, 21 h 00
 

Le film
On célèbre une communion dans un hôtel situé sur le bord du canal Saint-Martin, à Paris, lorsqu’un jeune couple (Pierre et Renée) vient y prendre une chambre. Dans la nuit, Pierre et Renée tentent de se suicider. Alors que son amoureux indemne par lâcheté a pris la fuite, la jeune femme, blessée, est soignée dans l’hôtel où elle devient finalement serveuse. Dès lors, son destin se mêle à celui des clients de l’hôtel du Nord, notamment le couple formé par Raymonde la prostituée et son souteneur monsieur Edmond. Ce dernier s’éprend de Renée et, poursuivi par d’anciens complices, cherche à s’enfuir avec elle. Mais Renée se dérobe. Revenu à l’Hôtel du Nord, Edmond est abattu par les gangsters tandis que le couple de Pierre et Renée se reforme dans les flonflons du 14 juillet.
Revenons sur la genèse de ce film. En 1938, après le succès de Quai des brumes, un producteur propose à Marcel Carné un projet avec Annabella, vedette française à Hollywood. Carné songe à adapter L’Hôtel du Nord d’Eugène Dabit, dont il aime « le populisme sensible et tendre ». Mais Jacques Prévert, son complice de Drôle de drame et du Quai des brumes, étant aux États-Unis, Carné fait appel à Jean Aurenche et Henri Jeanson pour le scénario. Or, Jeanson le féroce ne trouve guère de talent à Annabella et déteste Jean-Pierre Aumont ; il se passionne en revanche pour deux personnages secondaires, Raymonde, la prostituée gouailleuse, et Edmond, le maquereau mélancolique. C’est ainsi qu’Arletty, jusque-là vouée à des rôles de figuration chez Guitry ou Feyder, devient du jour au lendemain un reine de l’écran. « Atmosphère, atmosphère, est-ce que j’ai une gueule d’atmosphère ? », cette réplique légendaire, au cours d’un plan-séquence d’1 min 25 s, où la prostituée fait une scène à son souteneur sur le pont de l’écluse, a gagné l’éternité du septième art parce qu’elle cristallise l’essence d’un certain cinéma français.
Pistes à suivre
[Cinéma, éducation aux médias, collège et lycée]
Une « scène » théâtrale
 Le décor : en plein air, au bord du canal Saint-Martin. Est-ce un décor naturel ? Une tranche de vie d’un quartier populaire parisien ? Or, « il s’est avéré moins coûteux », explique Alexandre Trauner, le chef décorateur, « de recréer le fameux hôtel en studio [avec] le canal, le pont, l’écluse, les maisons ». Une illusion typique du « réalisme poétique » et de l’esthétique du studio. Quel rapport y a-t-il entre ce décor, visuel et sonore, et le couple Edmond / Raymonde ? Un rapport de convention, comme au théâtre du temps des toiles peintes. Alors que la dramaturgie des grands cinéastes est double, à la fois plastique et théâtrale, elle n’est ici que théâtrale, fondée au surplus sur la seule parole.
 Le dialogue : tandis qu’Edmond et Raymonde ferraillent verbalement, l’action se ralentit – déplacements et gestuelle des acteurs ou travelling d’accompagnement deviennent minimaux. Autant le cinéma américain a pour maître mot l’action, autant la tradition française privilégie la parole. De fait, le dialogue est ici une suite brillante de « mots » d’auteur, où Jeanson donne libre cours à sa virtuosité. Où est la différence avec le théâtre de boulevard ? Où est surtout la vérité de ces deux personnages, réduits à incarner des stéréotypes ?
Deux personnages archétypaux
 Si l’on compare cette scène à la dispute entre Pierre et Renée au parloir de la Santé, on constate le détournement de rôles commis par Jeanson : d’un côté un dialogue fade et une suite lassante de champs / contrechamps entre les jeunes premiers ; de l’autre des seconds rôles pittoresques qui leur volent la vedette.
 Raymonde et Edmond, la prostituée parigote et le mauvais garçon contemplatif symbolisent en fait deux tendances du cinéma français, volontiers partagé entre dépression et rigolade. Tout en faisant rire, Hôtel du Nord n’évoque-t-il pas trois suicides : celui raté de Renée et Pierre, celui évité de Prosper, celui accompli par Edmond en s’offrant aux balles de Nazarède ?
L’ici qui enferme et l’ailleurs qui se dérobe
Le cinéma américain a tendance à ouvrir l’espace et l’avenir, quand le cinéma français enserre souvent ses personnages dans un présent bloqué, une atmosphère oppressante – nous y voilà : Carné est un représentant exemplaire de ce cinéma d’atmosphère. Qu’il s’agisse de l’eau derrière les personnages, canalisée et prisonnière de l’écluse ; des personnages confinés sur le ponton contre les barreaux d’une rambarde ; de Raymonde qui renonce aux bords de la Marne pour sa chambre d’hôtel ; d’Edmond, cafardeux et « fatalitaire », qui s’« asphyxie » – tout ici enferme, au bord de l’eau (canal ou rivière). Et l’ailleurs ? Toulon et le Midi se dérobent, comme bientôt Marseille verra l’escapade sentimentale de Renée et Edmond et leur départ impossible. Le port, autre figure clé de l’ici carcéral, de l’impuissance à partir, de Pépé le Moko ou La Marie du port à Hôtel des Amériques.
Pour en savoir plus
VASSE Claire, Le Dialogue, CNDP, Cahiers du cinéma, coll. « Les petits cahiers », 2003. Notice
DABIT Eugène, L’Hôtel du Nord, Gallimard, coll. « Folio », 1990.
PEREZ Michel, Les Films de Marcel Carné, Ramsay, coll. « Cinéma », 1994.
Hôtel du Nord : un film de Marcel Carné, L’Avant-Scène cinéma, n° 374, 1988. (Épuisé chez l’éditeur.)

Hôtel du Nord. Warner Home Vidéo, label MK2, 2003. Le DVD du film, avec une présentation par Serge Toubiana, un entretien avec Marcel Carné, le témoignage d’Henri Jeanson, un portrait d’Arletty, et des compléments sur le décor d’Alexandre Trauner, etc.

Gilles Gony, CNDP
(Téléscope n° 88, 14 janvier 1995)




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