 D.R. |
Un film soviétique en deux parties de Sergueï M. Eisenstein (1944-1946, noir et blanc, VOSTF), avec Nikolaï Tcherkassov (Ivan), Ludmila Tchelikovskaïa (la tsarine Anastasia).
2 x 1 h 35 min |
1re diffusion : les jeudis 4 et 18 mai 2006, 20 h 40
Sur Le Complot des boyards (deuxième partie)
Le film
Menacé par un complot ourdi par des notables, Ivan va machiavéliquement sacrifier son fils et sombrer dans la folie.
En 1945, l’orgueil du cinéma soviétique, c’est Eisenstein. Il allait donc de soi qu’ Ivan Grozny, la première époque de sa trilogie consacrée à ce tsar du XVIe siècle, fût honorée d’un prestigieux prix Staline. En outre, l’évocation du règne d’Ivan qui, bravant l’ennemi aux frontières et déjouant les complots, avait rassemblé sous sa férule tous les peuples de Russie, ne pouvait que flatter l’autorité du maître du Kremlin.
L’année suivante est achevée la seconde partie, Le Complot des boyards. Les critiques fusent et on s’inquiète en haut lieu. Le Comité central du Parti, fustigeant Eisenstein et son « ignorance des faits historiques », jugeant le personnage d’Ivan « faible et indécis, un peu à la manière d’Hamlet », interdit le film. Pourquoi ? Pour son formalisme qui contrevient aux principes du réalisme socialiste ? Il avait pourtant été accepté et même loué dans le premier volet. Pour des libertés prises à l’égard de la vérité historique ? Les artistes inféodés au régime sont, à vrai dire, assez coutumiers du fait lorsqu’il s’agit de rendre le passé conforme aux exigences du présent.
La raison est bien plutôt politique. La première partie était apparue comme une glorification du pouvoir absolu ; la seconde, insistant sur la fragilité d’Ivan et ses problèmes de conscience, est bien plus une réflexion sur la nature de ce pouvoir. Le tsar noir d’Eisenstein, trahi par les siens, éprouve jusqu’à la folie la nécessité de la terreur pour affirmer la primauté de l’État. Staline, le « tsar rouge », ne peut qu’être irrité par l’idée d’un tyran qui s’interroge sur la légitimité de son action.
Invité courtoisement à corriger son propos idéologique dans une troisième partie, Eisenstein ne pourra mener le projet à son terme. Sa mort en 1948 laisse inachevé son chef-d’œuvre. Quant à l’interdiction qui pèse sur Le Complot des boyards, elle ne sera levée que dix ans plus tard.
Pistes à suivre
[Éducation au cinéma, lycée]
Les couleurs du pouvoir
La séquence du banquet dans Le Complot des boyards, presque à la fin de la seconde époque d’ Ivan le Terrible, offre cette particularité d’avoir été tournée en couleur. C’est l’occasion pour Eisenstein de vérifier ses hypothèses théoriques originales sur le rôle de la couleur au cinéma et d’achever son projet d’une « ciné-plastique totale » où toutes les formes d’art seraient convoquées.
Un contrepoint. Parodiant le sacre de la première période, cette séquence montre Vladimir revêtu du costume impérial pour être envoyé à la mort à la place d’Ivan. Elle repose sur un bel effet de contrepoint : chants, danses, couleurs vives ne créent pas une ambiance festive mais contribuent à accroître l’angoisse ressentie. De plus, les couleurs n’apportent pas un surcroît de réalisme mais expriment chacune une idée.
Une valeur dramatique. Comme les thèmes musicaux de Prokofiev, les couleurs s’organisent en un système. Rouge (thème du complot et de la vengeance), noir (les opritchniks et la mort) et doré (l’innocence de Vladimir et de la Russie) s’entremêlent au début du banquet, puis s’opposent, se complètent, mais seul le noir engloutit peu à peu l’image. La robe dorée de Vladimir s’imprègne d’une coloration bleu-vert intermédiaire (le glauque, « couleur des noyés », dit Eisenstein), annonce de l’imminence de l’attentat. Cette polychromie achève de s’éteindre lorsque le pseudo-tsar traverse la cour (tournée en noir et blanc, la scène a été tirée en bleu) ; dans la cathédrale, la mort l’attend : les ténèbres l’emportent.
Une vision du pouvoir. Le monde d’Ivan apparaît factice : masques, ombres, lourds caftans dissimulent le lieu du pouvoir. Le tsar doré et en pleine lumière n’est pas celui qu’on croit. Metteur en scène d’une fin qui lui est destinée, Ivan gagne l’ombre et, en spectateur machiavélique, assiste à la représentation de sa propre angoisse de la mort.
Pour en savoir plus
LAURENT Natacha, L’Oeil du Kremlin : cinéma et censure en URSS sous Staline, Privat, coll. « Bibliothèque historique », 2000.
AMENGUAL Barthélémy, Que Viva Eisenstein, L’Âge d’Homme, coll. « Histoire et théorie du cinéma », 1981.
Un site en anglais sur Eisenstein avec une biographie, une filmographie, des extraits vidéo, des liens...
www.carleton.edu/
Sur le site Regards, une page à caractère biographique parue à l’occasion du centenaire de la naissance du réalisateur en 1998.
www.regards.fr/
Une étude de la mise en scène chez Eisenstein.
http://cinema.chez.tiscali.fr/
Loïc Joffredo, professeur d’histoire (Téléscope, n° 83, 19 novembre 1994) |
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