Jour de pendaison au village, une épuration à retardement
 

© France 5  
 
Un documentaire de Daniel Schneidermann (2005) avec la collaboration de Christelle Ploquin, coproduit par Riff Production et France 5.
52 min

 TNT : lundi 28 mai 2007, 21 h 35
 

L’émission
D’abord des images terribles en noir et blanc : celles d’un homme qu’une foule en furie maltraite, brutalise, frappe puis accroche par les pieds en haut d’un lampadaire. L’homme se débat. Ses gestes se font ensuite plus rares et, enfin, du moins on le devine, il meurt. La corde qui le retenait est coupée sans ménagement et son corps tombe au sol comme un vulgaire paquet de linge sale.
On avait déjà pu voir ces images dans le film Été 44 de Patrick Rotman, qui les avait utilisées à l’état brut, sans commentaire. Daniel Schneidermann a eu l’excellente idée de chercher à en savoir plus et de mener, avec la collaboration de Christelle Ploquin, une enquête sur cette scène atroce qu’on avait d’abord située à Vichy pendant l’été 1944.
En fait, la scène se passe à Cusset, un petit village proche de Vichy, et se déroule le 2 juin 1945, soit près d’un an après la Libération. Plus que la révélation de ce décalage chronologique, c’est la reconstitution de la genèse de cette tragédie, par le croisement des témoignages et des documents, qui donne tout son intérêt historique au film.
Pistes à suivre
[Histoire, éducation aux médias, 3e-Tle]
Un témoignage sur l’épuration
Compte tenu de la violence des images du début du film, on veillera à bien préparer les élèves et à situer ces images dans leur contexte. Malgré sa durée (52 min), il paraît souhaitable de prévoir un aménagement horaire pour visionner le film dans son intégralité et de ménager un temps suffisant de reprise après le visionnage. On croisera la mise en perspective historique du contexte de 1945 et une réflexion sur le statut des images en histoire.
 Le contexte de juin 1945. Revenir d’abord sur le contexte historique précis dans lequel se situe le film. Rappeler que la scène se déroule moins d’un mois après la fin de la guerre mais dix mois après la libération de la France. Relever dans le film les éléments qui soulignent ce décalage : le village a été libéré depuis l’été 1944 mais ce n’est qu’en mai et juin 1945 que reviennent les prisonniers de guerre et les déportés. Noter la présence de plusieurs d’entre eux dans la foule. Évaluer la part de cet élément dans le déroulement des événements.
 L’épuration. Distinguer l’épuration extrajudiciaire, ou sauvage, dans laquelle s’inscrit clairement la scène, et l’épuration judiciaire, appliquée dans le cadre de la justice rétablie. Lever sur ce point un faux tabou. Contrairement aux idées reçues, les partisans du régime de Vichy ont bien été jugés : près de 124 600 personnes ont été traduites devant des cours de justice pour faits de collaboration, 76 % ont été condamnées, 44 000 ont accompli des peines de prison et 1 600 peines de mort ont été exécutées. Noter que ces chiffres invalident en grande partie le témoignage de Pierre Dionet qui sert essentiellement à se justifier.
 L’épuration sauvage. Évaluer précisément l’épuration sauvage : selon les travaux du Comité d’histoire de la seconde guerre mondiale menés sur 76 départements, on dénombre 7 306 morts dont 2 004 avant le 6 juin 1944, 4 025 entre le 6 juin 1944 et la Libération, 1 259 après la Libération, et 18 à une date indéterminée. Le lynchage de Cusset, pour spectaculaire et exemplaire qu’il soit, paraît donc tout à fait exceptionnel à cette date.
 Les victimes. Avec le témoignage de Pierre Dionet et de l’inspecteur de police, reprendre le profil des victimes. Les deux sont des miliciens et Georges Gouverneur peut être considéré comme un véritable traître. Souligner la part du hasard et de l’irrationnel dans le sort infligé à l’un et à l’autre. Rappeler le rôle de la Milice dans l’escalade répressive et la chasse aux résistants des derniers mois de la collaboration. Revenir sur la responsabilité directe de Georges Gouverneur dans la déportation de 23 résistants et la mort d’au moins 12 d’entre eux. Pour autant, malgré ces informations, pourquoi ce lynchage paraît-il toujours aussi choquant ?
 Image et histoire. Relever le caractère exemplaire de l’enquête historique qui donne leur véritable sens à ces images. Revenir sur les différents témoignages qui décrivent la scène et montrer qu’ils sont loin d’épuiser toutes les questions. À partir de la photographie démontrant la présence des différents agents de police, s’interroger sur l’inaction des forces de l’ordre pourtant nombreuses dans la foule : l’inspecteur de police fait-il toutes les révélations ?
Montrer enfin que les images, comme n’importe quel autre type de documents ou d’archives, n’ont de valeur historique que si elle sont précisément contextualisées et confrontées à d’autres documents, ici des témoignages et des sources écrites. Le film de Daniel Schneidermann est à cet égard un cas d’école.
Pour en savoir plus
AUFFRAY Paul, GABLE Martine, Le Témoin et l’Historien. 1939-1945 : Résistance et Libération, CRDP de Bretagne, 2000. Notice.
BOURDREL Philippe, L’Épuration sauvage 1944-1945, Perrin, 2002.

Pierre Ramognino, professeur d’histoire et de géographie




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