Le Vieil Homme et l’Enfant
 

D.R.
 
 
Un film de Claude Berri (1967), scénario de Claude Berri et Gérard Brach, avec Michel Simon (Pépé), Luce Fabiole (Mémé), Alain Cohen (Claude), Roger Carel (Victor), Paul Préboist (Maxime).
1 h 30 min

 lundi 15 mai 2006, 15 h 10
 

Le film
Un témoignage écrit ouvre le récit qui informe le spectateur de la dette que son auteur, Claude Berri, doit à cette période de sa vie et surtout à certaines personnes. Il raconte un pan de son enfance personnelle. C’est l’été 1943, Claude, un enfant juif de 8 ans, ne veut pas comprendre que c’est la guerre. Choyé par sa mère qui le nourrit toujours sur ses genoux, souvent grondé par son père qui se désespère de ses bêtises, l’enfant n’est pas dupe de la situation tragique. Leurs conditions de vie empirent. Sans cesse traqué, devant déménager à plusieurs reprises, d’une ville à l’autre, le couple Langmann décide d’envoyer Claude à la campagne afin de le protéger. L’enfant est hébergé chez les parents d’une amie, un vieux couple formé de Pépé, vieil homme bourru, pétainiste et antisémite convaincu, et de Mémé qui raffole du lapin en sauce. Contraint de cacher sa judéité, de savoir par cœur la prière catholique et surtout de ne pas oublier l’orthographe de son nom d’emprunt, l’enfant se prend vite d’affection pour Pépé, et bientôt une profonde complicité unit cet enfant perturbé par ses origines à ce vieillard en manque d’amour et de reconnaissance. Ses parents reviennent reprendre Claude le lendemain du débarquement du 6 juin 1944 et renvoient le vieux couple à sa solitude.
Pistes à suivre
[Histoire, éducation civique, éducation au cinéma, collège]
À partir d’une étude sur les personnages et le contexte historique du récit, il s’agira de dégager le point de vue du cinéaste. Le film met en scène un récit fidèle à l’histoire tout en nous invitant à un initiation humaniste, où chacun dépasse ses préjugés.
Un enfant pendant l’Occupation
 Relever la période pendant laquelle se déroule cette histoire : entre juin 1943 et juin 1944, en pleine seconde guerre mondiale, alors que les Alliés sont attendus pour le fameux débarquement. Mais la guerre n’est pas seulement un décor, elle permet l’exacerbation des sentiments et des tensions. Par le récit intimiste d’un vieil homme et d’un enfant que tout semble séparer, elle va peu à peu perdre de sa légitimité.
 Ville et campagne. Décrire la première séquence du film qui s’ouvre sur le regard figé et triste de deux enfants regardant un char en miniature flanqué d’une croix gammée blanche. Qu’est-ce que cette scène apparemment « anodine » nous informe sur l’état de la société française de l’époque ? Comment comprendre le geste de l’enfant ? Quelle est la réaction des adultes dans le magasin ? Qui tente de poursuivre l’enfant ? et qui ne bouge pas ? Décrire les conditions de vie de l’enfant avec sa famille. Opposer les visions que le film offre de la vie de Claude en ville aux impressions ressenties lors de son arrivée à la campagne. Ainsi, à Paris, nous ne voyons jamais la famille à l’extérieur, mais toujours dans des espaces clos et confinés, le cadre étant resserré sur leurs mouvements, sans profondeur de champ ; à la campagne, les espaces sont naturels, libérés des contraintes du cadre. De la même manière, opposer, lors du premier repas de Claude à la campagne, l’abondance des plats servis à ceux qu’il avait l’habitude de manger jusqu’alors : rutabaga et topinambour, « comme des cochons ». Rappeler aux élèves ce qu’étaient les restrictions et le système du rationnement.
 Au contact du vieil homme, l’enfant va être soumis à une multitude d’informations et de contradictions. On expliquera notamment aux élèves qui n’ont pas la seconde guerre mondiale au programme diverses informations contenues dans le film qu’on s’efforcera de regrouper de manière thématique :
– la Grande Guerre et l’avant-guerre : Verdun, Léon Blum et le Front Populaire (lors de la scène du repas lorsque le vieil homme se moque de sa fille, « la rouge ») ;
– les événements de la seconde guerre mondiale rappelés ou vécus :  la débâcle de 40, le débarquement et la Libération ;
– l’État français : Pétain omniprésent (Mémé dépoussière un portrait de Pétain près de la statue d’un poilu, les écoliers chantent en chœur l’hymne au Maréchal, etc.), Laval ;
– les « ennemis » : les bolcheviks, les francs-maçons ;
– les résistants : de Gaulle, le maquis, etc.
Opposer les radios de l’époque : Radio Paris et ses chants populaires à la gloire de Pétain ; Radio Londres avec en leitmotiv « Les carottes sont cuites ». Noter que Pépé écoute assidûment l’une et l’autre : en quoi incarne-t-il ainsi une majorité des Français ?
 Relever les trois moments du film pendant lesquels on assiste à la tonte de tête : une première tonte prophylactique est pratiquée avec délectation par la maîtresse d’école ; une deuxième a pour victime Claude qui la vit comme une punition – remarquer que nous ne la voyons pas, le cinéaste ayant choisi d’épargner son héros déjà humilié ; et la dernière, lors de la Libération, avec une femme, son bébé dans les bras, marchant dans les rues du village le crâne rasé. Selon les élèves, quelles sont les raisons de cette dernière tonte ? Il y a une progression dans la mise en scène : nous passons d’une première tonte entièrement filmée à une tonte en amorce, pour finir sur un état de fait « institutionnalisé », horriblement banalisé.
Être juif
 Claude réfugié à la campagne est saisi dans une contradiction : juif, il doit pratiquer les rites catholiques. Relever dans le film tous les termes qui se rapportent aux deux religions : curé, sermon (et « sermonner »), les variations entre les termes de juif, hébreu, israélite, circoncision, synagogue, sabbat. Noter que, ironie du sort, c’est par Pépé, antisémite forcené, que nous sommes instruits des rites en usage chez les juifs.
 L’antisémitisme. L’enfant se bagarre à plusieurs reprises pour son identité (« Sale juif ! », lui crie-t-on). Il doit se faire passer pour catholique, ne plus porter son nom Langmann, faire sa prière catholique chaque soir ; il doit écouter les chansons antisémites de propagande qui forge l’opinion de Pépé et les discours haineux du collaborateur Philippe Henriot à la radio (« Est-ce que l’on peut être juif et Français ? »). Dans un travail sur l’argumentation, montrer que , tandis que le discours sur les juifs de Pépé montre bien son caractère primaire, purement racial, l’enfant raisonne et gagne la partie (scène du chapeau, du béret, et sa conclusion « Dieu est juif »).
 Transmission. C’est l’enfant qui baptise le vieil homme de juif : que lui fait-il entendre et comprendre par ses questions ? Il fait acte de pédagogie en confrontant Pépé à ses propres contradictions par un syllogisme : « Puisque tu me dis que le juif a le nez crochu, les cheveux bruns et frisés, toi aussi tu es juif, car tu as un nez crochu et des cheveux frisés et bruns ! »). Le discours antijuif du Pépé n’appartient qu’au domaine affectif. Son antisémitisme ne s’appuie que sur des fantasmes et préjugés qui s’effondrent vite devant les questions d’un enfant.
 Faux suspense. À tout moment, on s’attend à ce que Claude soit démasqué (scène du bain où il refuse de se dénuder devant la Mémé). Le vieil homme ne saura jamais que l’enfant était juif. Claude ne le lui dira pas, même au moment de partir. Engager un débat : selon les élèves, est-ce que Claude aurait dû dire à Pépé qu’il était juif ? Que ce que ce non-dit apporte au récit ? Comment comprendre ce silence surtout lorsqu’ils deviennent très attachés l’un à l’autre ?
C’est le regard de l’enfant qui va ainsi démystifier l’aveuglement du vieil homme. D’initié, Claude, le petit homme, va être porteur d’une sagesse où la logique des sentiments prévaut sur l’absurdité et la bêtise des adultes.
Pour en savoir plus
BERRI Claude, Autoportrait, LGF, coll « Le livre de Poche », 2005. Une autobiographie du cinéaste.
POZNANSKI Renée, Les Juifs en France pendant la seconde guerre mondiale, Hachette, 1997.
« Vivre en France sous l’Occupation », TDC, n° 852, 15 mars 2003. Notice.
 
La France et les Français pendant la seconde guerre mondiale. ARNAUD Nicolas, GARBIN Laurent. CRDP de Franche-Comté, Amis du musée de la Résistance et de la déportation de Besançon, 2005. DVD vidéo : 6 h, DVD rom, livret pédagogique. Notice.

Nadia Meflah, formatrice en cinéma




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