Affreux, sales et méchants
 
Fin amère
Comment conclure un film ? La séquence finale de la célèbre comédie de Scola constitue un épilogue exemplaire : sans dialogue explicatif, le réalisateur suggère le destin tragique de cette famille de laissés-pour-compte isolés dans un bidonville des faubourgs de Rome. L’enlisement dans la misère se donne en effet à voir dans la construction de la séquence et les effets de mise en scène utilisés.

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D.R.
Rien ne change
Le motif de la circularité, voire du cycle infernal, s’impose dans cette ultime séquence : le film « boucle la boucle » en reprenant en effet le décor et le mouvement de caméra de la première séquence du film. Un vaste et complexe panoramique de la gauche vers la droite à l’intérieur de la maisonnée endormie ouvre en effet la séquence finale, répétant en cela la séquence inaugurale.
Cette impression de cercle ou de cycle est renforcée par la construction propre à la séquence : le panoramique débute en effet sur le plan d’un robinet qui fuit à l’intérieur de la maison [1a] et la séquence s’achève sur un robinet qui coule (celui de la fontaine à l’extérieur). Cet écoulement est celui du temps, mais un temps qui n’a pas de prise sur ce monde en panne dont la misère et le délabrement restent les mêmes.
Au motif de la boucle s’ajoute celui de la répétition : la jeune fille qui se lève pour aller chercher l’eau à la fontaine [1c] accomplit un rituel immuable, qui a déjà été montré à plusieurs reprises dans le film.
 
Tout empire
Si les choses évoluent toutefois, c’est dans le sens du pire. À preuve, l’entassement et la promiscuité des corps à l’intérieur de la maison, aggravés encore dans cette séquence finale [1b]. La répétition du panoramique entre la première et la dernière séquence du film fait en effet apparaître une variation : ce n’est non pas une, mais deux familles qui s’entassent dorénavant dans la maison inconfortable et exiguë. La pauvreté et le dénuement sont ainsi paradoxalement renforcés par la multiplication et l’accumulation hétéroclite de corps et d’objets que l’on découvre au fur et à mesure du panoramique.
Cette évolution vers le pire est renforcée par l’effet de surprise savamment préparé pour révéler la grossesse de la jeune fille chargée de chercher l’eau le matin. Les cadrages prennent en effet soin de camoufler un moment (en utilisant la palissade de la maison, par exemple) cette grossesse, avant de la révéler subitement lorsqu’elle passe le portail [2a]. Si donc on peut avoir l’impression que rien ne change (la jeune fille reproduit un cérémonial déjà vu), cette révélation soudaine suggère l’idée suivante : les plus jeunes et les plus innocents, épargnés jusque-là, vont reproduire la misère familiale et s’ajouter à la longue liste de ceux qui ont précédé. On imagine en effet que la jeune fille reproduit le modèle de sa sœur (ou de sa tante) abandonnée par le géniteur de ses enfants.
 
Pas d’échappatoire
Il n’y a pas d'échappatoire et la famille miséreuse s’embourbe dans la misère : telle est l’idée que suggère ce final en forme de cycle infernal. La répétition des destins et la circularité suggérée par la mise en scène font voir un monde clos, à l’écart du reste de la société.
Cet écart se mesure dans la profondeur de champ tout au long du trajet de la jeune fille, entre la maison et la fontaine. La Rome opulente et chargée d’histoire (les dômes des bâtiments à l’arrière-plan) est un monde que l’on devine dans le lointain, un monde barré qu’il semble impossible de rejoindre [2c]. La brièveté du regard que lui porte la jeune fille signale cette impossibilité : elle qui rêvait dans une séquence précédente de s’échapper vers cette ville (comme sa voisine) semble dorénavant résignée et détourne son regard pour se consacrer à sa tâche. Cette barrière symbolique et sociale entre le bidonville et la ville apparaît même comme un abîme : lorsque la jeune fille se promène en équilibre sur le muret qui protège du ravin, l’impression de coupure entre ces deux mondes saute aux yeux [2b]. On devine également la menace à laquelle s’expose quiconque tenterait de sortir de la misère en passant d’un monde à l’autre : celle d’une chute définitive.
[1b]
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[2b]
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[2c]
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Benjamin Delmotte
 
Affreux, sales et méchants, un film italien d’Ettore Scola (Brutti, sporchi e cattivi, 1975, VOSTF), scénario de Sergio Citti, Ruggero Maccari et Ettore Scola, avec Nino Manfredi (Giacinto Mazzatella), Ettore Garofalo (Camillo), Franco Merli (Fernando), Linda Moretti (Matilde).
1 h 51 min
 la nuit du dimanche 26 au lundi 27 mars 2006, 0 h 05


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