Batman
 
Les bas-fonds de Gotham City
Loin des couleurs vives de la bande dessinée originale de Bob Kane, l’adaptation de Batman par Tim Burton se déroule dans l’univers hyper-stylisé, obscur et massif, de la ville de Gotham. La séquence d’ouverture installe l’intrigue dans ses sombres murs et annonce de quel poids un décor peut peser sur l’action d’un film.
 
Les aventures de Batman alias Bruce Wayne débutent par un panoramique nocturne sur la ville de Gotham. Contrairement aux exploits de Superman adaptés au cinéma entre 1978 et 1987, l’action ne se déroule pas à New York, mais dans un univers « Poe-tique », sombre et pesant, typique de l’imaginaire urbain de Tim Burton. Toutefois, les gratte-ciel qui composent l’essentiel de l’ensemble architectural de la cité ne sont pas sans évoquer certaines villes modernes des États-Unis. Il s’agit ici d’une maquette créée par le décorateur Anton Furst (1944-1991) à qui l’on doit, entre autres décors, ceux de La Compagnie des loups (Neil Jordan, 1984) et de Full Metal Jacket (Stanley Kubrick, 1987). On comprend d’emblée que Furst et Burton ont choisi de tourner le dos aux couleurs criardes des comics américains qui ont donné naissance au personnage de Batman en 1939, sans renoncer totalement à leur esprit kitsch. C’est vers une conception contemporaine de la bande dessinée qu’ils ont décidé d’orienter l’esthétique futuriste du film (on pense en particulier aux décors urbains de dessinateurs tels qu’Enki Bilal, Alexandro Jodorowsky, Fred Beltran ou encore Moebius).

[1]
D.R.
Dominée par un ciel lourd comme une chape de plomb à laquelle est accrochée une lune bienveillante (symbole de la présence protectrice du vengeur volant dans la mythologie batmanienne), la ville s’apprête à verser du côté obscur de sa force [1]. C’est le soir, les gratte-ciel sont partout illuminés. Seule la cathédrale gothique où aura lieu le combat final entre Batman et le Joker domine les autres édifices de sa noire silhouette. Une certaine activité règne encore dans la ville comme en témoignent la rumeur qui monte des rues ainsi que le passage du métro en bas à droite de l’écran (seule ligne horizontale dans cette ville « debout » selon le mot de Morand/Céline quand ils parlaient de New York). La palette dans les tons gris et bleu nuit imprime à ce plan inaugural une atmosphère lourde de menaces qui pèsera constamment sur l’intrigue.
Après ce premier plan aérien, nous voici au niveau d’une rue de la ville [2]. Malgré l’heure tardive, le trafic des voitures est intense. La chaussée rectiligne (plein axe) ouvre une grande profondeur de champ. La hauteur des constructions ne permet pas d’apercevoir le ciel. Les passerelles qui enjambent la rue et que l’on aperçoit au fond de l’image rappellent la ville futuriste de Metropolis de Fritz Lang (1927). On pense également aux prisons imaginaires dessinées par le Piranèse avec leur système immense et compliqué d’escaliers, de niveaux et de passerelles. L’éclairage du décor souligne la géométrie fantastique des édifices, renforce l’effet des perspectives imposantes et accentue le clair-obscur propre à l’atmosphère fantasmagorique de l’intrigue. Se dégage alors du plan une violente impression d’enfermement poisseux que le décor labyrinthique de la ville, fait de ruelles obscures et de constructions en béton et métal, entretiendra tout au long du film. Un décor sombre et sale comme reflet du vice qui y sévit. Un décor où les seules couleurs vives qui troueront la grisaille ambiante seront les manifestations de l’esprit illuminé et maniaque du Joker (Jack Nicholson décidément jubilatoire). Un travelling latéral droit balaie la rue où zone une faune bigarrée [3]. Au fond, le Monarch Theatre d’où sort une famille composée d’un homme, de sa femme et de leur enfant. À cette heure de sortie des spectacles, difficile de trouver un taxi. La petite famille entreprend alors de rentrer à pied. Elle emprunte des ruelles de plus en plus sombres [4]. La très forte plongée fait presque disparaître les trois personnages dans le décor (monochromie de l’image). S’ajoute à cela le jeu ombre/lumière qui suggère l’imminence d’un danger. Au propre comme au figuré, nous sommes dans les bas-fonds de la ville (loin ici de l’univers réaliste d’un Jean Renoir, effet bande dessinée oblige). Puis retour au niveau du sol avec travelling avant qui accompagne les personnages tout en mimant la précipitation. La famille est agressée par deux voyous. Ici, la séquence rejoue la scène originelle qui a vu les parents de Bruce Wayne assassinés sous ses propres yeux, épisode funeste de sa vie qui a fait de lui le vengeur masqué que l’on connaît. En paraphrasant Balzac quand il parle de Paris dans La Fille aux yeux d’or (1834), nous pourrions dire que Gotham City est un « enfer » comme en témoignent la « physionomie cadavéreuse » des deux malfrats et les deux yeux rouges des fenêtres [5] qui semblent veiller à la prospérité de l’odieux commerce du crime. Cependant, l’agression de la famille ne restera pas longtemps impunie : Batman veille sur la ville [6]. Ce plan vertigineux indique à quelle hauteur (d’âme) se situe le héros. Or, comme le suggère l’image, à ce moment-là de l’intrigue, sa présence inquiète autant qu’elle rassure. La plongée, tout à fait inhabituelle, est à ce point accentuée que les arêtes verticales des buildings semblent être des lignes de fuite horizontales. L’effet est saisissant.
[2]
D.R.
[3]
D.R.
[4]
D.R.
[5]
D.R.
[6]
D.R.

Se conjuguent ici les principales caractéristiques du décor stylisé de Batman : délire de l’imagination empruntée à la bande dessinée contemporaine, gigantisme des dimensions architecturales et noirceur esthétique des lieux qui vont sans cesse imprimer au film une présence lourde de menaces.
 
 
Philippe Leclercq
 
 
Batman, un film américain de Tim Burton (1989), scénario de Sam Hamm et Warren Skaaren, d’après la bande dessinée de Bob Kane, avec Michael Keaton (Bruce Wayne/Batman), Jack Nicholson (Jack Napier/Joker), Kim Basinger (Vicki Vale).
2 h
 mardi 13 mars 2007, 20 h 50



© SCÉRÉN - CNDP
Actualisé en mars 2007  - Tous droits réservés. Limitation à l'usage non commercial, privé ou scolaire.