La mort au premier plan
Comment un trucage se met-il au service de la dramaturgie ? Champ d’expérimentation cinématographique, « Citizen Kane » a constamment recours aux effets spéciaux. Jamais gratuits ou réduits aux seuls enjeux esthétiques du film, ces trucages interviennent toujours en complément d’une intrigue et d’une mise en scène génialement novatrices. Exemple avec un célèbre plan-séquence : la tentative de suicide de Susan.
Magnat de la presse et puissant homme d’affaires, Charles Foster Kane vit seul avec sa seconde épouse Susan dans leur immense château de Xanadu. Dévoré d’orgueil, c’est-à-dire résolument sourd à la médiocrité des qualités de chanteuse de sa femme, Kane s’est acharné à faire d’elle une grande cantatrice d’opéra. Timidement, et bientôt contre son gré, Susan a dû enchaîner les répétitions, puis les représentations devant un public de plus en plus hostile. Fatiguée, déprimée, déchirée entre un mari entêté et une presse railleuse, Susan tente alors de se suicider.
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L’image est fixe. Il s’agit d’un long plan-séquence de 50 secondes. Des coups donnés sur la porte au fond du plan retentissent avec insistance (hors-champ interne ou hors-vue). Personne ne répond. La chambre est-elle vide ? Les coups redoublent de violence. La poignée de la porte que l’on essaie de forcer est tournée dans tous les sens. Un rai de lumière sous la porte laisse apparaître quelques ombres qui s’agitent. Le plateau visible au premier plan annonce un grand danger : tout semble indiquer qu’il y a urgence à entrer dans la pièce [1a]. 25 secondes devront encore s’écouler avant que Kane et son majordome ne parviennent à y pénétrer [1b]. L’image se caractérise par une grande profondeur de champ. En plus de la strate sonore composée par les coups off, celle-là est constituée de trois niveaux différents : le verre, la cuillère et le flacon (premier plan), le lit de Susan en partie caché dans une zone d’ombre à gauche (deuxième plan) et le fond de la chambre avec la porte d’où viennent les coups (arrière-plan). |
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La dramaturgie de la composition du plan nous place d’emblée en état d’alerte. Les coups répétés, le corps qui bouge dans le lit mais qui ne répond pas aux sollicitations de l’extérieur, la bouteille de calmant débouchée : tout suggère l’imminence d’un funeste drame. Les objets du bord du cadre attirent évidemment le regard, fascinent par leur parfaite netteté et instillent de facto un sentiment de malaise chez le spectateur. L’effet dramatique produit par cette construction scénique sera bientôt plus impressionnant encore dès lors que les deux personnages auront fait irruption dans la chambre. La différence d’échelle entre les objets, surdimensionnés du fait de leur proximité au bord du cadre, et les deux personnages (qui semblent, par conséquent, rapetissés) donne à l’action un ton tout à fait inhabituel. Le regard du spectateur va alors de l’un à l’autre. La netteté, la proportion de l’espace occupé dans le cadre par les objets et le découpage du verre et de la cuillère sur fond noir sont autant d’effets techniques participant de la dramatisation de la scène.
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Objets, décor et personnages, tous parfaitement nets en dépit de la profondeur de champ, appartiennent à la même unité scénographique. Loin d’être de simples supports à l’action, objets et décor jouent un rôle actif dans la mise en scène. Mieux, ils semblent doués d’une existence propre aux yeux du spectateur. Leur présence est telle ici qu’ils occupent le devant de la scène, jouent un rôle prépondérant dans la mise en scène et exercent un pouvoir tyrannique sur les personnages qui se trouvent dépossédés de leur destin. Trônant au premier plan, les objets qui constituent la preuve triomphante de la tentative de suicide de Susan soulignent avec cynisme l’impuissance de Kane, pauvrement agenouillé et penché sur le corps de sa femme [1c]. Désespéré, il ordonne à son majordome de s’en aller quérir le docteur Corey. Le domestique s’exécute alors en sortant de la chambre. |
Pour obtenir la netteté totale du plan, absolument déterminante dans la dramaturgie de la scène, Orson Welles a eu recours à un effet spécial, sachant que la grande profondeur de champ rendait impossible la netteté de l’image à tous les niveaux. Le trucage a été réalisé au moment de la prise de vue qui a été effectuée en deux temps. Welles a d’abord filmé le plateau avec le verre sur lequel il avait préalablement fait la mise au point (le reste du décor étant plongé dans l’obscurité totale). Puis, il a rembobiné la pellicule (sans la développer, bien sûr), réalisé une nouvelle mise au point et filmé la partie du décor précédemment invisible (deuxième et arrière-plan) et désormais parfaitement éclairée, le premier plan se trouvant cette fois caché dans le noir. Quand la seconde prise a eu lieu (entrée des acteurs dans le champ de la caméra), la surimpression a alors été réalisée.
Philippe Leclercq
Citizen Kane, un film américain d’Orson Welles (1941, noir et blanc, VOSTF), scénario d’Orson Welles et Herman J. Mankiewicz, avec Orson Welles (Kane), Joseph Cotten (Jedediah Leland), Everett Sloane (Mr. Bernstein), Dorothy Comingore (Susan).
1 h 59 min
1re diffusion : samedi 1er avril 2006, 22 h 05
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