Le secret derrière la porte
Comme les objets, dans un film, peuvent-ils « avoir une âme » ? Parmi les nombreux lieux visibles dans la version du « Portrait de Dorian Gray » réalisée par Albert Lewin en 1945, il en est un qui symbolise à lui seul l’inquiétante étrangeté du film : le grenier. Dorian Gray y a caché son portrait, pour le soustraire au regard de ceux qui pourraient y lire sa corruption morale et physique. Y abondent des objets aux fonctions dramatiques et symboliques diverses.
Le grenier, éloigné des autres pièces de la demeure du jeune homme (et symboliquement placé en hauteur, près du ciel), est dans le film, peut-être plus encore que dans le roman d’Oscar Wilde, le reflet exact de l’âme de Dorian Gray. S’y exprime en effet la double nature du héros, « entre le Ciel et l’Enfer » et s’y déroulent les deux actes extrêmes de sa trajectoire morale : le meurtre de Sir Basil Hallward et la rédemption par l’autodestruction.
Le grenier du film est visible dans quatre séquences : la première voit l’installation du tableau par Dorian Gray et ses domestiques ; la seconde, très courte, met en scène Dorian Gray venu constater que le déplacement du portrait n’a en rien effacé la première impression de dégoût qu’il avait ressentie la veille ; la troisième est celle du meurtre ; la quatrième est celle du « suicide » final.
Il est intéressant de se livrer à un petit exercice de mémoire qui consite, après avoir vu le film, à décrire le grenier en établissant la liste de tous les objets qui s’y trouvent. On constatera alors que si certains sont assez faciles à identifier, d’autres, en revanche, auront été oubliés. Or leur fonction n’est pas moins négligeable en ce lieu que l’objet central que personne n’omet de signaler : le portrait.
Certains de ces objets ont une fonction dramatique évidente, d’autres exercent des fonctions symboliques ou psychologiques tout aussi essentielles.
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Le tableau. Il est la raison d’être de ce lieu, puisque celui-ci ne semble exister que pour le contenir. Comme chaque fois qu’un spectateur du portrait est placé devant lui, on remarque d’abord son regard frappé de stupéfaction avant d’être nous-même soumis à cette stupéfaction : le suspense dure volontiers. L’effet de surprise est d’autant plus vif que le plan du tableau est, au moins dans la séquence du meurtre, en couleurs : le portrait n’en apparaît que plus rebutant. |
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Le couteau. Que fait donc dans un grenier l’objet du meurtre et du « suicide » ? Le roman précise qu’il avait servi à Dorian Gray à couper une corde qui a soutenu la draperie du tableau : sa présence romanesque est donc justifiée. Dans le film, il est là, symboliquement, pour que le jeune homme joue avec et s’amuse à le ficher dans un pupitre. Celui-ci porte, très ostensiblement, la gravure d’un cœur (souvenir d’une amourette d’enfant ?) que le stylet transpercera donc, comme un rappel des femmes dont le jeune homme a déjà honteusement brisé les cœurs. |
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La lampe. Dans le roman, il n’est question que d’une simple bougie. Dans le film, il s’agit d’une lampe à pétrole, suspendue au plafond. Dans les deux premières séquences qui se déroulent dans le grenier, la lumière diurne qui provient des fenêtres suffit à éclairer un lieu qui n’a pas encore acquis son caractère fantastique. Avec les séquences du meurtre et du « suicide », cette lampe prend tout son sens. Sa lumière projette d’inquiétantes ombres sur les murs et, surtout, son oscillation au moment du meurtre fait passer chaque plan de l’obscurité à la clarté en un mouvement de contraste qui fait ressortir la teneur manichéenne du personnage et du lieu. |
D’autres objets retiennent moins l’attention. Et pourtant...
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Les jouets remplissent la pièce. « He recalled the stainless purity of his boyish life », souligne le narrateur du film. Le grenier est le lieu où, symboliquement, le monde de l’enfance devrait laver les péchés commis par le jeune homme corrompu. Les jouets exercent donc autant de rôles précis qui marqueront cet autre combat manichéen entre l’innocence perdue et le présent immoral. |
Cubes, ballons et écharpe brodée d’enfant sont voués, lors de la scène du meurtre, à choir, à rejoindre l’ombre. C’est la main inerte de Sir Basil poignardé qui fait tomber le fragile édifice de jouets. C’est avec l’écharpe que Dorian Gray essuie son couteau sanglant.
Une statuette de cavalier rappelle que Dorian Gray est « sire Tristan », le preux et dévoué chevalier de Sibyl Vane. Cette statuette, renversée elle aussi, lors de l’installation du tableau dans le grenier, marque l’échec du projet du jeune dandy et laisse au portrait la prééminence en ce lieu. Mais, lors de la rédemption de Dorian Gray, la statuette est enfin ramassée, replacée sur la table face au portrait : sire Tristan s’oppose à nouveau au monstre, la valeur au péché.
Plus discret, mais non moins symbolique, un agneau figure sur le rayonnage de l’étagère à l’arrière-plan. Mis en évidence lors de la dernière séquence, ce jouet marque bien sûr la rédemption du pécheur.
Ce lieu est en effet si fortement chargé de connotations religieuses (à l’image, à vrai dire, des propos de Sir Basil et de Lord Henry et, d’une manière générale, de tout le récit) que certains aspects en deviennent quelque peu caricaturaux : la profusion des croix (raies de lumière, croisées de fenêtres) lors de la scène du meurtre participe de cette charge symbolique dont le cinéma hollywoodien de l’époque n’était pas avare.
Loïc Joffredo
Le Portrait de Dorian Gray, un film d’Albert Lewin (The Picture of Dorian Gray, 1945, VM), scénario d’Albert Lewin d’après le roman d’Oscar Wilde, avec Hurd Hatfield (Dorian Gray), George Sanders (Lord Henry Wotton), Donna Reed (Gladys Hallward).
1 h 45 min
1re diffusion : mercredi 31 mai 2006, 20 h 45
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