Un monde accordé à nos désirs
Qu’est-ce qu’un film à hauteur d’enfant ? Pour le cinéaste américain Steven Spielberg, très nettement, cela signifie l’exclusion des adultes, réduits à une fonction (des jambes) ou à son absence avec la cécité (la mère ne voit rien), et une lumière qui agit comme mise en scène de cet irréel par un principe de contamination. C’est le cinéma, avalé par la télévision, qui diffuse son aura sur les êtres, englués dans leur timide banalité du quotidien. Véritable éloge de l’imaginaire et de tous ses possibles, « E.T. », plus qu’un énième récit sur l’altérité (même extraterrestre) est avant tout un récit d’illumination par la contamination. De toutes les illuminations, et à commencer par celui du tube cathodique que découvre le « monstre » domestiqué E.T.
Une scène dans le film semble synthétiser l’enjeu dramatique du récit. Comment accorder le monde à nos désirs sans que ceux-ci s’évaporent dès que le réel (le refoulé ?) revient au pas de charge (la mère, la société) ?
E.T., seul à la maison, fouille dans le frigo, s’installe pour lire une bande dessinée et regarde la télévision. Tout ce qu’il vit agit sur l’enfant, en classe, lors d’un cours d’anatomie qui porte ce jour-là sur la vivisection des grenouilles. Le montage parallèle les connecte plus que de coutume l’un à l’autre, car Elliot répercute tout ce que vit E.T. Lorsque E.T. boit (en quantité !) de la bière, c’est l’enfant qui rote et vacille sur son siège, étourdi par les vapeurs maltées.
Introjection, réfraction, transmission. Trois étapes que vit E.T., tout à son exploration du foyer américain. Il faudra qu’il incorpore la culture américaine, qu’il la digère pour devenir à son tour vecteur narratif du film, où clairement il mettra en scène les désirs enfouis d’Elliot, le tout avec une télécommande. Ce sera ce moment clé, celui de la transmission, que nous étudierons, lorsque « zapette » en main, E.T. pose Elliot dans un autre régime de visibilité, celui du happy ending romantique, tel que l’a élaboré le cinéma classique hollywoodien, duquel Spielberg se réclame.
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Tout d’abord la lumière. E.T. est celui qui agit caché, dissimulé sous différents costumes, tel un acteur, quand ce n’est pas dans une autre nature (la mère ne le voit pas dans le placard, figé parmi les peluches) et ce, toujours dans une semi-pénombre. Lorsqu’il sort à la lumière du jour, il est dissimulé sous un drap blanc, tel Casper le fantôme, à savoir un être de la nuit. Il faut le noir complet au cinéma pour que puisse se projeter et se diffuser le spectre lumineux du projecteur, et que se déclenche chez le spectateur le rituel du transfert. E.T., c’est le cinéma d’Elliot, son hallucination qui ne peut que se vivre au clair de lune, dans la forêt enchantée des contes magiques, dans le placard de nos fantasmes enfouis, devant un écran.
À l’école, Elliot observe minutieusement dans son bocal (son tube cathodique ?) la grenouille [1], ce batracien dont nous sommes les descendants, alors qu’E.T. l’amphibien regarde dans « une boîte» des images d’être humains gesticulant [2]. Tous deux sont captif d’un tube qui emprisonne et recadre aussi le regard.
E.T. appelle à l’aide grâce à une bande dessinée de Buck Rogers (produit de la culture populaire, tout comme le cinéma qui a forgé et aidé le jeune Spielberg) et ça marche : « It works » [3] !
E.T. lève sa tête [4] et son regard commande à l’enfant. Le cinéma brise les frontières réelles pour nous faire accéder à une autre dimension, qui pour l’enfant comme pour Spielberg est plus « vraie et réelle » (à ce sujet, le professeur n’a pas droit lui non plus à l’image, il est réduit à une paire de jambes qui débite, monocorde, les consignes aux élèves).
Le « Help ! Help ! » de la bande-dessinée se diffuse par le regard d’E.T qui le transmet à Elliot qui va lui répondre en libérant les grenouilles de leurs tubes en verre [5].
La grenouille est sauve [6]. Après cet acte de bravoure, le héros peut embrasser sa belle et John Wayne donne le la à Elliot [7]. Lorsque, à la télévision, Maureen O’Hara crie (L’Homme tranquille, de John Ford, 1952), est-ce sa voix ou celle de la jeune fille sur son siège d’école que l’on entend, affolée par les grenouilles qui grouillent ? Lorsque le vent souffle violemment dans la classe (la bande sonore devient un immense souffle), est-ce le même qui emporte les cheveux flamboyants de l’actrice hollywoodienne, embrassée avec passion par son bel homme tranquille, John Wayne [8] ? La bande sonore participe de cette contamination, généreuse et solidaire du petit héros, semblant l’épauler et l’emporter par magie, acquiesçant à son désir insu.
Si le cinéma (ou E.T., c’est le même objet) illumine notre vie, pour Spielberg ce n’est que pour s’émanciper du règne des adultes et nous emporter aux frontières de tous les possibles, jusqu’à la lune. Car, après cette épreuve initiatique, tout sera possible même l’impossible. |
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Nadia Meflah
E.T. l’extraterrestre, un film américain de Steven Spielberg (E.T. The Extra-Terrestrial, 1982, VF), scénario de Melissa Mathison, avec Dee Wallace (Mary), Henry Thomas (Elliott), Peter Coyote (Keys), Drew Barrymore (Gertie).
1 h 57 min
mardi 5 avril 2005, 20 h 55
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